

La LV s'inscrit dans le cadre plus large des multi-littératies en santé, qui regroupent les dimensions complémentaires linguistique, auditive, gestuelle... Dans un monde saturé d'images, cette compétence devient très pertinente pour certaines pratiques professionnelles, en particulier lorsque l'observation constitue un outil central comme notre spécialité. En dermatologie, la LV représente pourtant un champ encore émergent, notamment en France, où elle demeure relativement peu connue et très peu formalisée dans les cursus de formation. Celle-ci apparaît a priori utile, non seulement pour enrichir l'enseignement et l'apprentissage de la dermatologie mais également pour améliorer la pratique clinique (1, 2), en effet notre exercice repose largement sur l'interprétation visuelle : l'identification de lésions élémentaires, l'analyse des formes, des couleurs, des distributions anatomiques constituent le socle de notre diagnostic par reconnaissance analogique ou de notre raisonnement synthétique à visée diagnostique.
Parallèlement, l'intégration des œuvres d'art dans l'éducation médicale a démontré son efficacité pour renforcer les capacités d'observation, le raisonnement visuel, la pensée critique et, possiblement, la communication (4). L'association de la LV et de l'art ouvre ainsi des perspectives pédagogiques nouvelles, en proposant des méthodes structurées permettant de former le regard médical au-delà des interprétations strictement « cliniques ».
La Société Française de Sciences Humaines de la Peau (SFSHP) a organisé, lors des Journées Dermatologiques de Paris 2025, un forum consacré à la LV, afin de présenter ce concept à la communauté dermatologique et de partager des expériences pédagogiques innovantes. Le présent texte propose une brève synthèse des fondements théoriques de la LV, ainsi que des bénéfices attendus de son association à l'étude d'œuvres d'art dans l'enseignement médical, et plus spécifiquement en dermatologie.
Historique et fondements de la littératie visuelle
L'idée que l'observation visuelle peut être entraînée et améliorée n'est pas nouvelle. Braverman a montré en 2011 que des programmes d'entraînement visuel permettaient d'augmenter significativement les capacités d'observation clinique, soulignant que « voir » n'est pas un acte passif mais une compétence perfectible (3). De même, Rana et al. ont montré que l'exposition à l'art améliore la précision du diagnostic visuel en médecine, en favorisant une observation plus attentive et nuancée (5). Toutefois, la LV va au-delà de l'usage ponctuel de l'art.
Le concept de LV est généralement attribué à Debes, qui l'a formalisé en 1969 lors de la première conférence nationale américaine sur le sujet. À cette époque, Debes, alors responsable de projets éducatifs pour la société Kodak et fondateur du Kodak Magazine, a défini la LV comme un ensemble de compétences permettant à l'individu de comprendre et de communiquer via des images. Il est également à l'origine de l'International Visual Literacy Association (IVLA), qui a contribué à structurer et diffuser ce champ de pratiques et de recherche.
Plus récemment, Avgerinou a proposé un cadre conceptuel particulièrement structurant en identifiant onze compétences fondamentales relevant de la LV. Celles-ci incluent notamment la connaissance du vocabulaire visuel (formes, lignes, couleurs, textures, lumière, espace…), la compréhension des conventions visuelles et symboliques, la pensée visuelle, la visualisation, le raisonnement verbo-visuel et la capacité de visionnage critique (1). À ces dimensions s'ajoutent des compétences plus fines telles que la discrimination visuelle, la reconstruction d'images incomplètes, l'association visuelle et la construction active du sens à partir d'informations visuelles partielles ou manquantes. Ces compétences trouvent un écho direct dans la pratique dermatologique, où le clinicien doit non seulement reconnaître des motifs visuels, mais aussi contextualiser, interpréter et hiérarchiser les informations observées ou absentes, tout en restant conscient de ses propres biais perceptifs.
Reconnaissance institutionnelle, intérêt et bénéfices attendus de la littératie visuelle en dermatologie
Comme il a été estimé plus haut, la dermatologie constitue un terrain privilégié pour l'application concrète de la LV. Contrairement à de nombreuses spécialités médicales, la compétence diagnostique dermatologique s'appuie en effet principalement sur l'interprétation visuelle directe. La LV permet ainsi de structurer et d'enrichir cette compétence centrale.
L'intérêt croissant pour la LV en dermatologie est illustré par des initiatives éditoriales récentes. Griffiths, du King's College Hospital à Londres, figure majeure de ce champ, a annoncé en janvier 2025 la création d'une rubrique trimestrielle dédiée à la LV dans le Journal of Investigative Dermatology. Cette reconnaissance, dans un journal de très haut niveau scientifique et majoritairement pré-clinique, marque une étape importante dans la légitimation méthodologique et pédagogique de l'exercice (6). Dans ce cadre, des œuvres majeures de l'histoire de l'art ont été analysées selon une approche de LV, comme Un bar aux Folies-Bergère de Manet ou encore La Famille de Jan Brueghel l'Ancien de Rubens (7, 8). Ces analyses s'appuient sur les principes des Visual Thinking Strategies (VTS), une méthode de discussion guidée autour d'images, initialement développée dans le domaine artistique. Les VTS reposent sur des questions ouvertes et structurantes telles que : Qu'est-ce qui attire votre attention ? Que remarquez-vous d'autre ? Quelles questions cette image suscite-t-elle ? Ces interrogations encouragent une observation approfondie, une argumentation fondée sur des indices visuels précis et une pluralité d'interprétations à respecter (9, 10).
Les objectifs pédagogiques d'une formation en LV incluent l'amélioration de la pratique clinique par une meilleure observation objective, le développement de la capacité à analyser les expressions faciales et le langage non verbal des patients, ainsi qu'une meilleure tolérance à l'ambiguïté. L'art, par nature polysémique, confronte l'observateur à des interprétations multiples et parfois contradictoires, favorisant l'acceptation de l'incertitude, dimension essentielle de la pratique médicale clinique. La prise de conscience des biais perceptifs constitue un bénéfice majeur. Les figures ambiguës, telles que le sourire de la Joconde étudié par Soranzo et Taddio, illustrent comment les attentes, l'expérience ou le contexte influencent la perception (11, 12). En dermatologie, ces biais peuvent conduire à des erreurs diagnostiques, que la LV peut contribuer à réduire en encourageant une observation rigoureuse et argumentée.
Modalités pratiques et outils pédagogiques de la LV
Idéalement, les séances sont animées conjointement par des cliniciens sensibilisés aux approches artistiques et par des professionnels du monde de l'art. Les supports utilisés peuvent être des œuvres d'art ou des images médicales complexes.
Des questions structurent les discussions : Que se passe-t-il dans cette image ? Qu'observez-vous qui vous fait dire cela ? Que pouvons- nous encore découvrir ? en accord avec les VTS. Ces interrogations favorisent une observation attentive, une argumentation basée sur des indices visuels concrets et une exploration collective des interprétations possibles (9, 10). En effet, les séances se déroulent idéalement en groupe, afin de bénéficier de la diversité des points de vue. Les résultats, à la fois qualitatifs et quantitatifs, semblent dépendre de la répétition des exercices, avec un effet « dose-dépendant ».
Un minimum de quatre séances est généralement nécessaire pour observer des bénéfices durables. Aux États-Unis, la formation à la LV intégrant l'art est désormais incluse dans plusieurs cursus médicaux. En dermatologie, elle a démontré une amélioration significative de l'acuité clinique, du raisonnement visuel, de la communication avec les patients et de la pensée critique et créative. Plusieurs études ont montré que les VTS améliorent en outre la tolérance à l'ambiguïté, l'empathie et la réflexion personnelle. Une revue de la littérature menée par Cerqueira et al. conclut que l'approche VTS constitue un outil efficace pour développer des compétences cliniques essentielles, en incitant les étudiants à analyser plus finement les images et à transposer ces compétences à l'observation des patients (9). De même, Karatas et Blalock ont décrit un programme de VTS destiné aux internes en dermatologie aux États- Unis et au Royaume-Uni, démontrant une amélioration significative de l'apprentissage visuel et de la pensée critique (10).
Conclusion
Aujourd'hui, des facultés de médecine proposent des enseignements visant à « former l'œil », en intégrant les musées et les œuvres d'art comme outils pédagogiques (13). En stimulant l'imagination visuelle et la réflexion critique, la LV invite les (futurs) cliniciens à décrire avec plus de précision ce qu'ils observent, à accepter l'incertitude et à enrichir leur pratique d'une dimension humaniste essentielle.
Un programme idéal de LV et de Visual Thinking Strategies en dermatologie devrait couvrir quatre domaines fondamentaux : la reconnaissance des motifs, issue de l'apprentissage perceptuel et de l'expérience ; la vision profonde, permettant d'appréhender textures et couleurs ; l'analyse des expressions et plus généralement du nonverbal ; et enfin l'attention portée aux « négatifs pertinents », c'est-à-dire à ce qui est absent ou volontairement omis.
Le recours aux images ne se limite pas aux images fixes. Le visionnage de films pour l'apprentissage de la pratique dermatologique et de l'exercice médical en général, tel que nous l'avons décrit dans la RJD2, l'illustre…
Références bibliographiques
1. Avgerinou M. Re-viewing visual literacy in the “bain d'images” era. Tech Trends. 2009;53:28-34.
2. Matthews R, Wray A, Walsh A, et al. The art of observation: visual literacy for dermatologists. J Eur Acad Dermatol Venereol. 2021;35 :e809-11.
3. Braverman IM. To see or not to see: How visual training can improve observational skills. Clin Dermatol. 2011;29:343-6
4. Kumar AM, Lee GH, Stevens LA, et al. Using Visual Arts Education in Dermatology to Benefit Resident Wellness and Clinical Communication. MedEdPORTAL. 2021;17:11133.
5. Rana J, Pop S, Burgin S. Using art to improve visual diagnosis: a review. Clin Teach. 2020;17:136-43.
6. Griffiths C. Introducing the Visual Literacy Article Series. J Invest Dermatol. 2025;145:1.
7. Puetz A, Walsh S. A Bar at the Folies-Bergère: Édouard Manet (1882). J Invest Dermatol. 2025;145:2-3.
8. Puetz A, Walsh S. Peter Paul Rubens (1577-1640), The Family of Jan Brueghel the Elder, c. 1613-15. J Invest Dermatol. 2025;145:2375-7.
9. Cerqueira AR, Alves AS, Monteiro-Soares M, et al. Visual Thinking Strategies in medical education: a systematic review. BMC Med Educ. 2023;23:536.
10. Karatas TB, Blalock TW. Visual thinking strategies in dermatology residency: An artful way of seeing. J Am Acad Dermatol. 2025;92:957-9.
11. Soranzo A, Taddio L. Perceptual phenomena cannot be approached from a single perspective. J Intell. 2023;11:214.
12. Bentwich ME, Gilbey P. More than visual literacy: art and the enhancement of tolerance for ambiguity and empathy. BMC Med Educ. 2017;17:200.
13. Galmarini E, Marciano L, Schulz PJ. The effectiveness of visual-based interventions on health literacy in health care: a systematic review and meta-analysis. BMC Health Serv Res. 2024;24:718

Pr Ludovic MARTIN
PU-PH de dermatologie
au CHU de Angers

Dr Rémi MAGHIA
Service de dermatologie,
CHU de Brest, avenue Foch, 29200
Brest, France

