
À l'ère des réseaux sociaux, la photoprotection n'est plus seulement un enjeu médical mais un véritable sujet de communication, de croyances et parfois de désinformation. Les nouvelles plateformes d'information influencent aujourd'hui les comportements de santé, en particulier chez les jeunes, en diffusant massivement des contenus relatifs au bronzage, aux écrans solaires et aux alternatives dites « naturelles ». Si certains messages contribuent à sensibiliser au risque des rayonnements ultraviolets, d'autres relèvent de la simplification excessive, voire de la fake news, remettant en cause des recommandations pourtant solidement établies par la communauté scientifique.
Les dermatologues sont ainsi confrontés à des patients de plus en plus informés (ou désinformés ?), questionnant l'innocuité des filtres solaires, redoutant des effets secondaires non démontrés ou adoptant des pratiques à risque. Cette défiance, amplifiée par des “skin-fluenceurs”, fragilise les messages de prévention des néoplasies cutanées notamment.
Dans ce contexte, l'identification des messages préjudiciables afin d'adapter notre discours médical devient une compétence essentielle pour le dermatologue. Dans cet article, nous allons tenter de faire la chasse aux infos et intox !
Introduction
Les rayonnements ultraviolets qui atteignent notre peau se divisent principalement en UVB et UVA, la couche d'ozone absorbant 100 % des UVC, 90 % des UVB et très peu d'UVA du fait de leur longueur d'onde plus élevée. Les UVB sont responsables de l'érythème solaire et jouent un rôle majeur dans la carcinogenèse cutanée, en induisant des lésions directes de l'ADN. Les UVA, plus pénétrants, atteignent le derme profond et sont impliqués dans le photo-vieillissement cutané par l'altération des fibres de collagène et d'élastine mais contribuent également au développement des cancers cutanés via des mécanismes oxydatifs indirects, des lésions indirectes sur l'ADN et une modification du microenvironnement cutané.
Le facteur de protection solaire (SPF) reflète exclusivement le niveau de protection contre les UVB et ne préjuge pas de la protection visà- vis des UVA. Celle-ci est évaluée séparément et identifiée, en Europe, par le logo UVA entouré d'un cercle, garantissant un niveau de protection UVA au moins égal à 1/3 du SPF. Enfin, la photoprotection doit être envisagée comme une stratégie globale associant des mesures comportementales (évitement des heures d'irradiation maximale), le port de vêtements protecteurs et l'utilisation de photo-protecteurs topiques adaptés.
Info/intox
« Un SPF 50 protège deux fois plus qu'un SPF 25 »
Intox
En pratique clinique, il convient de rappeler que le gain de protection apporté par l'augmentation du SPF est relativement modeste : un SPF 25 filtre environ 96 % des UVB, tandis qu'un SPF 50 en filtre près de 98 %. Cette différence marginale souligne l'importance déterminante des modalités d'utilisation des photo-protecteurs. La quantité appliquée est un facteur clé d'efficacité : la norme de référence est de 2 mg/cm², ce qui correspond approximativement à une phalangette de produit pour le visage. Or, en conditions réelles, les patients n'appliquent en moyenne que 25 à 50 % de la dose recommandée, réduisant significativement la protection obtenue. Aussi, la réapplication régulière du produit, toutes les 2 à 3 heures, est indispensable pour maintenir un niveau de photoprotection adéquat, notamment en cas d'exposition prolongée, de transpiration ou de contact avec l'eau.

« Les écrans solaires empêchent la synthèse de vitamine D »
Intox
Contrairement à une idée largement répandue, l'utilisation des écrans solaires n'entraîne pas, en pratique, de déficit en vitamine D. Comme vu précédemment, l'application des photoprotecteurs est le plus souvent insuffisante en conditions réelles pour bloquer totalement la synthèse cutanée, et l'exposition résiduelle aux UVB demeure généralement suffisante pour permettre une production adéquate de vitamine D puisqu'on estime qu'une quinzaine de minute par jour sont suffisantes pour éviter les carences. En cas de carence avérée ou de risque particulier, une supplémentation orale simple et efficace peut être proposée. Il n'existe donc pas de justification médicale à recommander une exposition solaire volontaire et non protégée dans le but de maintenir un statut vitaminique satisfaisant.
« Les ultraviolets induisent une immunosuppression cutanée et systémique »
Intox
Les UVB induisent une immunosuppression locale en altérant la fonction et la densité des cellules de Langerhans et en favorisant la production de cytokines immunosuppressives, notamment l'IL-10, conduisant à une diminution de la surveillance immunitaire cutanée. La photoprotection permet ainsi de réduire non seulement le risque carcinogène direct lié aux lésions de l'ADN, mais également les effets de modulation immunitaire induits par les UV. Par ailleurs, cette immunosuppression induite peut dépasser le cadre local et s'exprimer de manière systémique via notamment des cascades cytokiniques ou la production de stress oxydatif. Ces signaux favorisent l'expansion de lymphocytes T régulateurs et une polarisation de la réponse immune vers une diminution des réponses Th1 et de l'immunité cellulaire. L'immunité innée semble peu impactée puisque l'exposition UV ne semble pas favoriser les infections bactériennes. De cette modulation de l'immunité adaptative résulte une altération de la réponse aux antigènes non seulement cutanés mais également systémiques, démontrée par une diminution des réponses vaccinales et une moindre capacité de rejet tumoral dans des modèles expérimentaux.

« Les filtres minéraux sont toujours plus sûrs que les filtres organiques »
Intox
L'idée selon laquelle les filtres minéraux seraient intrinsèquement plus sûrs que les filtres organiques n'est pas étayée par les données scientifiques actuelles, aucune preuve ne démontrant une supériorité nette en termes de sécurité. Les différences entre ces deux types de filtres concernent principalement la tolérance cutanée, la cosméticité et la photostabilité. Les filtres minéraux, y compris sous forme de nanoparticule (pour éviter l'effet blanc/plâtre des anciennes crèmes solaires), ne traversent pas la peau saine, tandis que certains filtres organiques sont sensibles aux rayonnements et peuvent se dégrader sous l'exposition aux UV. Toutefois, l'utilisation de filtres organiques photostabilisés ou l'association de filtres organiques et/ou minéraux permet d'assurer une protection UVA et UVB efficace et constante tout au long de l'exposition quel que soit l'origine du filtre. Par ailleurs, la diffusion de contenus anti-sunscreen sur les réseaux sociaux, affirmant que les filtres dits chimiques seraient toxiques, cancérigènes ou responsables d'un blocage de la synthèse de la vitamine D contribue à une défiance injustifiée envers la photoprotection. En pratique clinique, le choix du filtre doit rester individualisé, tenant compte du profil du patient (enfant, peau acnéique, dermatoses inflammatoires, photodermatoses, etc.) afin d'optimiser à la fois l'efficacité, la tolérance et l'observance. Par exemple, chez l'enfant, les recommandations privilégient généralement les écrans solaires à base de filtres minéraux (zinc oxydé et/ou dioxyde de titane) pour leur profil de tolérance cutanée plus doux et leur absence de pénétration cutanée significative. Aussi, pour la protection contre les photodermatoses et les troubles pigmentaires, il peut être intéressant de rajouter un filtre contre la lumière visible qui n'est pas inclus dans les filtres classiques. Certains pigments minéraux comme l'oxyde de fer permettent l'absorption et la diffusion de la lumière visible ce qui explique leur présence dans les écrans teintés.

« Les peaux foncées n'ont pas besoin de photoprotection »
Intox
L'affirmation selon laquelle les peaux foncées n'auraient pas besoin de photoprotection est erronée. Si la mélanine confère une protection naturelle partielle, notamment visà- vis des UVB, elle reste insuffi- sante pour prévenir l'ensemble des effets délétères du rayonnement, en particulier les UVA et la lumière visible. Bien que le risque de cancer cutané soit globalement plus faible, les pathologies pigmentaires sont nettement plus fréquentes et plus sévères chez les phototypes foncés. La photoprotection est donc indispensable, notamment dans le mélasma, le lupus cutané, les hyperpigmentations post-inflammatoires et en post-actes esthétiques, où une photoprotection quotidienne, large spectre, idéalement teintée constitue un pilier de la prise en charge thérapeutique et préventive.
« Les filtres résistant à l'eau nécessitent d'être réappliqués »
Intox
Même les écrans solaires résistants à l'eau ne sont pas permanents : leur résistance est limitée à 40 ou 80 minutes selon les tests réglementaires. Toute immersion prolongée, transpiration abondante ou essuyage entraîne une perte significative de protection, y compris pour les formulations dites « water-resistant ». Il est donc essentiel d'appliquer régulièrement le produit, idéalement toutes les 2 heures et systématiquement après baignade, frottement ou transpiration.
« Se baigner protège des UV » « Les vitres protègent des UV » etc.
Intox
L'eau peut réfléchir et diffuser les rayons UV, et seule une application correcte régulière d'un écran solaire résistant à l'eau, combinée à des mesures physiques (ombre, vêtements), assure une protection efficace. Concernant les vitres, celles-ci bloquent les UVB mais non les UVA et la lumière visible, responsables du vieillissement cutané, des photodermatoses et des troubles pigmentaires. Une protection solaire même derrière une fenêtre peut être nécessaire pour les personnes sensibles, en particulier dans le cadre d'affections photo-induites ou de photo-pigmentations.
Conclusion
La photoprotection demeure un pilier essentiel de la dermatologie moderne, tant pour la prévention des cancers cutanés que pour la prise en charge des pathologies pigmentaires et photo-induites. Malgré l'abondance d'informations, les idées reçues persistent. Le dermatologue a un rôle central pour proposer une prévention éclairée, individualisée et réaliste, en guidant ses patients vers les choix de filtres, de formulations et de pratiques adaptés à leur peau et à leur mode de vie. L'objectif est de fournir une information claire pour permettre une photoprotection efficace, durable et facilement intégrable dans la vie quotidienne des patients.

Mariam DERIOUICH
Interne de Dermatologie à Caen
VP Représentation et formation
2024-2026

