Interview du Pre Florence HUGUET Former, soigner, accompagner

Publié le 22 oct. 2026 à 08:41
Article paru dans la revue « SFJRO / le mag » / SFJRO N°9

PU-PH, oncologue radiothérapeute Cheffe de service d'oncologie radiothérapie,
hôpital Tenon (AP-HP), Sorbonne Université, Paris Présidente du Collège National des Enseignants
en Cancérologie | Co-coordonnatrice du DES d'Île-de-France

Interview du Pre Florence HUGUET Former, soigner, accompagner

Pouvez-vous nous décrire votre parcours professionnel et ses moments clés ?
Je suis originaire de Montpellier et je suis arrivée à Paris pour mon internat. Pour tout vous avouer, j'ai choisi la radiothérapie un peu par hasard : je me destinais à la radiologie, mais je n'ai pas pu avoir de poste en radio lors de mon premier semestre. J'ai donc pris un poste en oncologie radiothérapie dans le service de l'hôpital Tenon, dont je suis aujourd'hui la cheffe de service. Je le dis souvent aux internes de socle : peut-être serez-vous un jour chef de service ici ! Moi, on me l'aurait dit à l'époque, je ne l'aurais jamais cru.

Si je suis restée à Tenon, c'est pour la prise en charge globale des patients qu'on y pratique : chimiothérapies concomitantes que nous assurons nous-mêmes en hospitalisation de semaine ou hôpital de jour, suivi des patients jusqu'au bout, y compris en phase palliative. Je vois mes patients chaque semaine pendant le traitement, puis tous les quinze jours jusqu'à ce qu'ils aillent vraiment mieux ; je tiens à les connaître et à les suivre de près.

Côté recherche, j'ai fait mon M2 puis une thèse de sciences en radiobiologie à l'Institut Curie à Orsay, encadrée par Vincent Favaudon, sur les associations radiothérapie - thérapies ciblées pour le cancer du pancréas, qui me passionne depuis l'internat. Après mon clinicat et un poste de PH, j'ai effectué une année de mobilité au Memorial Sloan Kettering Cancer Center, à New York : une des plus belles années de ma vie, et des amitiés durables. À mon retour, le départ à la retraite de mon chef de service a coïncidé avec ma nomination : je suis devenue PU-PH et cheffe de service au même moment. Ce fut un vrai défi, car ces deux fonctions exigeantes sont arrivées ensemble, sans transition.

Pouvez-vous nous présenter le service d'oncologie radiothérapie de Tenon et ses spécificités ?
C'est un petit service, que j'aime qualifier de familial. Nous ne sommes pas nombreux, avec seulement trois machines, ce qui nous permet de travailler de manière très collégiale avec un staff chaque matin, où nous présentons les dossiers du jour et validons ensemble les contours de la veille. Tout le monde connaît ainsi tous les dossiers. Nous traitons l'ensemble des tumeurs de l'adulte et nous avons développé depuis deux ou trois ans une expertise en radiothérapie adaptative grâce à l'installation de notre Ethos, avec un protocole de délégation de tâches aux manipulateurs sur les contours et la dosimétrie. C'est un projet qui me tient à cœur, car il est important que les manipulateurs puissent s'impliquer et progresser.

Autre particularité, c'est un service très féminin : nos quatre médecins seniors sont quatre femmes. Ce n'est pas un choix délibéré, mais peut-être notre organisation y est-elle pour quelque chose. Tout est pensé pour que les jeunes parents puissent déposer et reprendre leurs enfants à l'école : staff à 9 heures, aucune réunion après 17 heures, remplacement facile d'une collègue dont l'enfant est malade. J'ai même obtenu un remplacement pendant un congé maternité, pour qu'une grossesse reste ce qu'elle doit être : une bonne nouvelle, et non une charge pour les autres. Contrairement à ce qu'on m'avait prédit « que des femmes, vous allez vous crêper le chignon », on s'entraide énormément.

Quels sont vos principaux axes d'engagement en recherche et en enseignement ?
Quand on est PU-PH, et cheffe de service de surcroît, on a quatre missions : la clinique, dont on parle peu, mais qui reste à mes yeux la plus importante, la recherche, l'enseignement et le management. De manière réaliste, on ne peut pas tout mener de front, en tout cas pas en préservant une vie privée. J'ai donc fait un choix : l'enseignement. Je continue à inclure des patients dans des essais et à encadrer des thèses, mais je consacre l'essentiel de mon énergie à la formation, comme co-coordonnatrice avec le Pr Laurent Quero du DES d'Île-de-France et présidente du Collège National des Enseignants en Cancérologie.

L'enseignement m'apporte une satisfaction plus immédiate que la recherche, où l'on passe parfois des années à obtenir un financement pour une question qui n'est plus d'actualité lorsqu'on l'obtient enfin. Voir progresser et s'épanouir les jeunes me donne le sentiment d'être vraiment utile. Et là aussi, il y a de l'innovation possible.

Interview du Pre Florence HUGUET Former, soigner, accompagner

Quelles évolutions majeures voyez-vous dans la discipline ?
Plusieurs axes. D'abord la délégation de tâches : il serait précieux d'avoir des manipulateurs de pratique avancée, sur le modèle des infirmières de pratique avancée. J'en ai une dans le service, qui voit les patients en alternance avec moi : nos regards se complètent, et cela apporte beaucoup à la prise en charge. Ensuite, une personnalisation croissante des traitements, avec les tests de radiosensibilité individuelle, encore balbutiants, mais prometteurs. Puis les évolutions technologiques : la radiothérapie Flash, la radiothérapie stéréotaxique, une radiothérapie toujours plus précise et plus sûre. Enfin, l'intelligence artificielle, qui prendra une place grandissante et qu'il faudra apprendre à utiliser intelligemment.

Quelle est votre vision de l'avenir de l'oncologie radiothérapie ?
Il y a une vingtaine d'années, alors que je finissais mon internat, un oncologue médical brillant me confiait ne pas comprendre qu'une « fille intelligente comme moi » ait choisi la radiothérapie, persuadé que les thérapies ciblées la rendraient inutile en deux ou trois ans. Vingt ans plus tard, nous sommes toujours là. Des indications disparaissent, d'autres apparaissent : le traitement des maladies oligométastatiques est en plein essor, et des indications qu'on n'imagine pas encore émergeront. Je ne suis donc pas inquiète pour l'avenir de la discipline.

Le métier va se transformer, mais l'oncologue radiothérapeute gardera toute son utilité, car nous restons oncologues et participons pleinement à la prise en charge des patients. Notre vraie plus-value, c'est l'accompagnement, la présence humaine. Elle devient plus difficile avec les traitements courts des patients oligométastatiques, qu'on voit peu : créer un lien sur des périodes brèves est un vrai enjeu.

Quel regard portez-vous sur les carrières universitaires aujourd'hui ?
L'évolution est très positive, avec un assouplissement des prérequis : mobilité fractionnable, validation d'une mobilité antérieure, possibilité de l'effectuer dans une autre université plutôt qu'à l'étranger. J'ai adoré mon année à New York, mais je comprends qu'avec une famille, partir un an à l'étranger soit compliqué. ­L'exigence demeure, mais elle devient plus réaliste.

Pour demain, je crois qu'il faudrait pouvoir choisir sa valence : être PU-PH plutôt chercheur, ou plutôt enseignant. On a besoin des deux profils, mais exiger l'excellence dans les deux à la fois me semble excessif.

Vous avez participé à la création de FORce. Quel moment vous a fait comprendre qu'un groupe de femmes répondait à un vrai besoin ? L'idée me trottait dans la tête depuis un moment. Tout est parti d'une soirée à l'ESTRO 2021, à Madrid, autour d'un verre entre consœurs : nous avons partagé les difficultés rencontrées dans nos carrières en tant que femmes, et ce qui nous avait aidées les unes les autres. Le lendemain, j'ai créé un groupe WhatsApp à cinq. Puis on a ajouté les copines, et les copines des copines… Nous sommes aujourd'hui plus de 340, soit environ deux tiers des femmes oncologues radiothérapeutes en France.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui s'interrogent sur leur carrière ?
C'est tout le sens du programme de mentorat de FORce, destiné aux jeunes femmes qui se posent des questions sur leur carrière et sur l'équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. La première chose, c'est que notre pire ennemi, c'est nous-mêmes : il y a encore trop d'autolimitation chez les femmes. Moi la première, j'ai connu le syndrome de l'imposteur en devenant PU-PH : je me demandais quand on s'apercevrait que je n'étais pas à la hauteur. Il m'a fallu lutter contre moi-même avant d'admettre que si j'étais là, c'est que j'étais légitime.

Ce travail de confiance doit commencer tôt, dès l'école, car il relève aussi de l'éducation. Une de mes grandes missions, c'est de donner confiance aux jeunes femmes pour qu'elles s'épanouissent dans la carrière qui leur plaît, universitaire ou non. Tout le monde n'a pas à devenir leader ; chacune doit pouvoir trouver sa voie sans être limitée par un syndrome de l'imposteur, ni bloquée par les obstacles que nous avons toutes connus en tant que femmes.

Qu'aimeriez-vous que les jeunes femmes n'aient plus jamais à entendre ?
« Tu es enceinte ? Dommage, moi qui voulais te proposer un poste de chef de clinique. » Ou : « Si tu veux ce poste, il ne faudra pas tomber enceinte. » Il n'est pas acceptable d'entendre encore cela, et pourtant, cela arrive encore.

Un conseil pour les jeunes oncologues radiothérapeutes, alors que certains s'inquiètent des débouchés ?
Je sais que l'inquiétude sur les postes en fin d'internat est partagée ; nous menons d'ailleurs une grande étude nationale sur le devenir des promotions des cinq dernières années. Mon message : ne vous inquiétez pas, vous trouverez une manière d'exercer qui vous correspondra. Rien n'est figé, et vous passerez peut-être par des postes différents. C'est d'ailleurs ce qui m'a séduite dans cette spécialité médico-technique : on peut, au fil d'une carrière, se tourner davantage vers la technique, puis revenir à la clinique. En France, notre formation est très riche et donne beaucoup de cordes à notre arc.

Et quel conseil donneriez-vous à la « jeune vous », au début de l'internat ?
Aie confiance en toi, suis ton chemin, ne t'inquiète pas : tout va bien se passer.

Peut-on vraiment déconnecter quand on exerce ce métier ?
Oui, complètement, et c'est l'un de mes secrets : dès que je sors de l'hôpital, je n'accède plus à mes mails professionnels, ni le soir, ni le week-end, ni en vacances. Quand je suis à l'hôpital, j'y suis pleinement ; en dehors, je pense à autre chose. Je vais voir deux à trois spectacles par semaine, j'adore le théâtre, la musique, l'opéra, et je voyage beaucoup. Ces moments répondent à un besoin profond de beauté qui me donne la force d'affronter un quotidien où l'on côtoie chaque jour la douleur, parfois la mort.

Propos recueillis par

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Publié le 1792651312000