Autour d’un mot - si on vous dit fluidité ?

Publié le 26 mai 2025 à 18:07
Article paru dans la revue « SPH / Lettre du SPH » / SPH N°25

Mais qu'est-ce que ce mot vient faire dans une revue de psychiatrie ? On l'entend pourtant beaucoup dans nos institutions et nos oreilles en sont toutes chiffonnées. Et pourtant !

La fluidité, c'est la qualité des fluides. Vous savez, cet état de la matière qui se répand et occupe tout l'espace qui s'offre à lui. N'est-ce pas beau et synonyme de souplesse et d'ouverture ?

Le sable qui coule entre les doigts, l'air qui emplit les poumons, l'eau qui court gentiment le long du lit de la rivière, la même qui se soulève en torrent et tempête.

La fluidité, c'est le mot qui décrit la beauté du tombé d'un tissu. Les drapés flottent sans dessiner les corps. Des vêtures parfois extrêmes, qui habillent des mannequins évanescents, jusqu'aux toiles vibrantes de vie qui escamotent de vagues silhouettes, femmes vivantes dans un ailleurs. L'élégance osée, classique, trompeuse, restrictive du vêtement. Qui demeure Elégance.

La fluidité, ce mouvement qui en son temps fascina le père de l'érotomanie, un certain Gaëtan de Clérambault. Il a su figer les voiles frissonnants du Maghreb en de si délicates photographies.

La fluidité, c'est une qualité du discours, de l'expression verbale, elle indique le cours et souvent la clarté de la pensée. Sinon c'est le désordre.

La fluidité, c'est la qualité vitale du sang qui glisse dans nos veines, avec juste ce qu'il faut de viscosité, sinon, oh sinon, danger.

Quel rapport avec la psychiatrie me direz-vous ?

De nos jours, il s'agit de la fluidité des parcours. Chaque patient guidé sur un chemin droit et étroit, prévu pour lui épargner les turbulences, les aléas, les égarements. Un cadre qui ne dit pas son nom, un mot de la novlangue, qui dit contrainte. On peut craindre qu'il ne cache aussi le contraire de son nom.

Imaginons les petites billes roulant l'une contre l'autre sur le chemin du soin, qui se ressemblent et se confondent comme grains de sable, groupe homogène de malades. Hommes et femmes, formes standardisées qui suivraient sage ment la ligne toute tracée. Imaginons une chaîne de montage, un circuit de production. Par don ! il s'agit de produire du soin, quelque chose de très singulier et si individualisé.

Alors oui la fluidité est requise et si la nature est rétive, le psychiatre le serait-il aussi ? Il sait qu'à l'intérieur du contenant fermement délimité réglementé que prétendent être établissements et logigrammes, se nichent des intrus : la diversité, l'Inconscient, l'imprévu.

La réalité en quelque sorte. La rencontre de ces concepts fait le sel de la vie du psychiatre qui exerce à l'hôpital public, celui où tout est possible.

Si la fierté du psychiatre est de flotter et naviguer sur ce théâtre, reconnaissons-le, ce psychiatre-là n'est pas toujours comme un poisson dans l'eau.

Nous savons qu'une règle d'or pour travailler auprès de nos patients est de développer l'adaptabilité, celle d'être en mesure de répondre à toute situation, de la plus simple sans guère y réfléchir, à la plus complexe jusqu'à s'arracher les cheveux.

Une utopie des temps modernes ? se consacrer soigneusement à nos patients l'un après l'autre, répondre aux problèmes incessants, les uns après les autres. Qui n'a rêvé de fluidité en garde, abattre le travail petit à petit, sans l'oppression de la salle d'attente, de la file qui grossit jusqu'à l'embouteillage ? Qui n'a rêvé que s'effacent les problématiques chroniques et récurrentes, la faiblesse des solutions d'aval, rêvé que d'autres nous soulagent des patients trop difficiles ? Comme ça ! par un beau matin d'été, le ciel enfin dégagé, d'un coup d'un seul d'une éponge magique, d'un trait de plume ?

Telle est l'ambition du brin de poésie..

Autour d’un mot - si on vous dit fluidité ?

Yasmina Dejean
Psychiatre

 

Publié le 1748275662000