Troubles psychiatriques Chez les femmes incarcérées à l’approche de leur libération - Que sait-on en France ?

Publié le 24 sept. 2026 à 14:08
Article paru dans la revue « AFFEP / Le Psy Déchaîné » / AFFEP - Le Psy Déchaîné N°36

Qui est Marion ?

Marion Eck est psychiatre et addictologue. Dès le début de son internat, elle découvre à Lille l'exercice de la psychiatrie en milieu pénitentiaire, en 2015, dans le Service médico-psychologique régional (SMPR) du Centre pénitentiaire d'Annœullin.

Marquée par la forte prévalence des troubles psychiatriques graves chez les personnes détenues et sensibilisée aux enjeux éthiques de cette pratique, elle choisit de s'engager dans cette voie. Elle exerce ensuite en tant que cheffe de clinique des universités - assistante des hôpitaux de Lille au sein de l'Unité hospitalière spécialement aménagée (UHSA), de 2019 à 2021, avant de rejoindre le Pôle de psychiatrie légale et de conduites addictives en milieu pénitentiaire du Centre hospitalier Gérard Marchant à Toulouse. Parallèlement, elle mène une thèse de sciences portant sur l'épidémiologie des troubles psychiatriques chez les femmes incarcérées en France, au sein du Centre Lille Neurosciences & Cognition, dans l'équipe Interactions.

Troubles psychiatriques Chez les femmes incarcérées  à l’approche de leur libération - Que sait-on en France ?

Dr Marion Eck

Pourquoi s'intéresser à la santé mentale des femmes incarcérées ?

Une population minoritaire, mais en augmentation, et incarcérée dans des conditions difficiles.

Les femmes incarcérées représentent 3,5 % de la population carcérale en France. Leur nombre, à l'instar de celui des hommes, augmente de manière continue : elles sont aujourd'hui un peu plus de 3 000, contre à peine plus de 2 000 il y a une quinzaine d'années.

Les femmes incarcérées en France sont hébergées soit dans des quartiers femmes au sein d'établissements majoritairement masculins, soit dans l'un des deux établissements exclusivement féminins : le centre pénitentiaire de Rennes et la maison d'arrêt de Versailles (voir l'Encadré 1 pour les définitions des principaux types d'établissements pénitentiaires). Au total, une cinquantaine d'établissements pénitentiaires accueillent des femmes.

Si les femmes avaient été jusque-là relativement épargnées par la surpopulation carcérale chronique qui touche les maisons d'arrêt pour hommes, ce n'est plus le cas depuis juillet 2023, date à laquelle la densité carcérale moyenne — définie comme le rapport entre le nombre de personnes détenues et le nombre de places disponibles — a dépassé 100 % dans les quartiers pour femmes. Elle dépasse aujourd'hui 150 %, voire 200 % dans certains établissements.

En raison du faible nombre d'établissements pénitentiaires accueillant des femmes et de la stricte séparation des sexes appliquée dans les prisons, les femmes incarcérées se trouvent souvent éloignées de leurs proches, ce qui limite le maintien des liens sociaux, et ont un accès restreint au travail, la plupart des activités professionnelles étant réservées aux hommes, plus nombreux (Rostaing, 2017).

Maison d'arrêt, centre de détention, maison centrale, centre pénitentiaire… Qezaco ?

Maison d'arrêt : Établissement recevant des personnes placées en détention provisoire, en attente de leur jugement, ou condamnées à de courtes peines (inférieures à 2 ans en moyenne). C'est le type d'établissement le plus touché par la surpopulation carcérale. Le régime de détention y est « fermé » (portes closes une grande partie de la journée, jusqu'à 22h/24 dans certaines prisons).

Centre de détention : Établissement recevant des personnes condamnées à des peines supérieures à 2 ans. Le régime de détention y est davantage orienté vers la réinsertion, relativement plus « ouvert ».

Maison centrale : Établissement recevant des personnes condamnées à de très longues peines et/ou identifiées par l'Administration pénitentiaire comme « dangereuses ». Le régime de détention y est sécuritaire, « fermé ».

Centre pénitentiaire : Établissement mixte regroupant plusieurs types de quartier au sein d'une même structure (quartier « maison d'arrêt » et/ou quartier « centre de détention » et/ou quartier « maison centrale », etc.).

Une population connue pour être en mauvaise santé mentale à l'échelle internationale, mais invisibilisée dans les études épidémiologiques françaises.

Plusieurs méta-analyses internationales ont effectivement montré que les femmes incarcérées présentaient des prévalences particulièrement élevées de trouble de stress posttraumatique (TSPT), d'épisode dépressif, de troubles psychotiques, ou encore de troubles liés à l'usage d'alcool et de drogues (Baranyi et al., 2018 ; Fazel & Seewald, 2012 ; Fazel et al., 2017).

En France, peu d'études se sont intéressées à la santé mentale des femmes incarcérées. Selon une revue systématique de la littérature que nous avons menée en 2022, portant sur la prévalence des troubles psychiatriques dans les prisons françaises (Eck et al., 2024), seules trois études parmi les plus méthodologiquement rigoureuses — c'est-à-dire utilisant des outils diagnostiques standardisés et portant sur une population pénitentiaire représentative — ont inclus des femmes dans leur échantillon. Ces travaux ont mis en évidence un état de santé mentale particulièrement dégradé chez les femmes incarcérées, mais la petite taille de leur échantillon ou le caractère restreint de leur territoire d'étude ont limité la portée de leurs résultats.

Pourquoi s'intéresser à la période précédant la sortie de prison ?

Aucune étude française ne s'est spécifiquement intéressée à la période précédant la libération, qui demeure également largement sous-explorée à l'échelle internationale. Pourtant, la sortie de prison constitue une période particulièrement critique, au cours de laquelle les personnes récemment libérées sont confrontées à de nombreuses difficultés matérielles et administratives. Cette transition est d'autant plus complexe pour celles présentant des troubles psychiatriques sévères, chez qui la période post-libération est associée non seulement à une mortalité accrue, notamment par suicide (Désesquelles & Kensey, 2017 ; Zlodre & Fazel, 2012), mais aussi à un risque plus élevé de récidive et de réincarcération (Baillargeon et al., 2010).

L'étude Santé en Population Carcérale Sortante (SPCS)

Objectifs

L'étude SPCS est venue combler ce manque dans la littérature, avec pour objectif d'estimer la prévalence des troubles psychiatriques et de troubles liés à l'usage de substances chez des femmes et des hommes incarcérés en fin de peine.

Méthode

Cette enquête transversale a été menée par la Fédération Régionale de Recherche en Psychiatrie et Santé Mentale (F2RSM Psy) entre 2020 et 2022. Compte tenu de la faible proportion de femmes incarcérées en France, des méthodes d'échantillonnage différentes ont été appliquées selon le sexe : les femmes ont été incluses de manière exhaustive dans les quatre établissements de la région Hauts-de-France accueillant des femmes, tandis que les hommes ont été sélectionnés par tirage au sort dans des maisons d'arrêt elles-mêmes tirées au sort au niveau national. Les critères d'inclusion, communs aux deux échantillons, étaient : (1) être âgé de plus de 18 ans ; (2) avoir une date de libération prévue dans les 30 jours. Les critères d'exclusion étaient : (1) être incapable de communiquer en français ; (2) être incapable de participer pour des raisons mentales ou psychiques ; (3) refuser de participer. Chaque participant a été interrogé à l'aide d'un questionnaire administré en face-à-face. Le Mini International Neuropsychiatric Interview (MINI), entretien standardisé, a été utilisé pour dépister les troubles psychiatriques suivants selon la 10ème édition de la Classification Internationale des Maladies (CIM-10 — classification des troubles de l'Organisation Mondiale de la Santé) : trouble de l'humeur actuel (épisode dépressif, épisode maniaque), trouble anxieux actuel (agoraphobie, trouble panique avec et sans agoraphobie, phobie sociale), TSPT actuel, épisode psychotique actuel (isolé, récurrent), trouble lié à l'usage de substances actuel (lié à l'usage d'alcool, lié à l'usage de drogues). Des analyses descriptives ont été réalisées selon le sexe. La prévalence des troubles psychiatriques et des troubles liés à l'usage de substances a été exprimée en pourcentage, avec un intervalle de confiance à 95 %. Les différences entre femmes et hommes ont été réalisées avec le test du Chi2 ou, lorsque nécessaire, le test exact de Fisher.

Résultats

Au total, 707 personnes ont été incluses : 579 hommes et 128 femmes, avec un âge moyen de 34,4 ans. La Figure 1 montre la prévalence des troubles psychiatriques et des troubles liés à l'usage de substances, respectivement, chez les femmes et hommes de notre échantillon. Nous avons observé que les femmes présentaient, de manière significative, 2,4 fois plus fréquemment que les hommes un TSPT, 1,8 fois plus de troubles de l'humeur ou anxieux, et 1,6 fois plus de troubles liés à l'usage d'alcool.

Troubles psychiatriques Chez les femmes incarcérées  à l’approche de leur libération - Que sait-on en France ?

Figure 1. Prévalence des troubles psychiatriques et liés à l'usage de substances selon le sexe.

Conclusion et perspectives

Cette première partie de notre travail confirme la surreprésentation des troubles psychiatriques et des troubles liés à l'usage de substances chez les femmes incarcérées par rapport aux hommes. Ces résultats, enrichis de données sur le parcours de soins des participants, ont été publiés récemment (Eck et al., 2025 ; Fovet et al., 2025). D'autres analyses sont en cours, portant notamment sur l'exposition à des expériences d'adversité durant l'enfance et sur les violences subies en détention. Cela devrait permettre d'identifier des pistes expliquant la vulnérabilité particulière des femmes incarcérées. Restez à l'affût des prochaines publications !

Références

  • Baillargeon, J., Penn, J.V., Knight, K., Harzke, A.J., Baillargeon, G., Becker, E.A. (2010). Risk of reincarceration among prisoners with co-occurring severe mental illness and substance use disorders. Administration and Policy in Mental Health.

  • Baranyi, G., Cassidy, M., Fazel, S., Priebe, S., Mundt, A. P. (2018). Prevalence of Posttraumatic Stress Disorder in Prisoners. Epidemiologic Reviews.
    Désesquelles, A., & Kensey, A. (2017). The death toll of French former prisoners. European Journal of Epidemiology.

  • Eck, M., Da Costa, J., Wathelet, M., Beunas, C., D'Ovidio, K., Moncany, A.-H., Thomas, P., Fovet, T. (2024). Prevalence of mental disorders in French prisons: A systematic review. L'Encéphale.

  • Eck, M., Lancelevée, C., Wathelet, M., Amad, A., Benradia, I., D'Ovidio, K., Duhem, S., Thomas, P., & Fovet, T. (2025). Mental health of prerelease incarcerated women. Psychiatry Research.

  • Fazel, S., & Seewald, K. (2012). Severe mental illness in 33,588 prisoners worldwide: systematic review and meta‑regression analysis. British Journal of Psychiatry.

  • Fazel, S., Yoon, I. A., & Hayes, A. J. (2017). Substance use disorders in prisoners: an updated systematic review and meta‑regression analysis in recently incarcerated men and women. Addiction.

  • Fovet, T., D'Ovidio, K., Eck, M., Benradia, I., Duhem, S., Lancelevée, C., Thomas, P., Wathelet, M., & Amad, A. (2025). Psychiatric disorders and mental health care among incarcerated men: A prerelease cross‑sectional study in France. European Psychiatry.

  • Rostaing, C. (2017). L'invisibilisation des femmes dans les recherches sur la prison. Les Cahiers de Framespa. Zlodre, J., & Fazel, S. (2012). All‑cause and external mortality in released prisoners: systematic review and meta‑analysis. American Journal of Public Health.

Publié le 1790251737000