Être psychiatre en Ukraine aujourd’hui

Publié le 24 sept. 2026 à 13:13
Article paru dans la revue « AFFEP / Le Psy Déchaîné » / AFFEP - Le Psy Déchaîné N°36

Qui est Lesia ?

Psychiatre et psychothérapeute ukrainienne, Lesia exerce à la croisée de la clinique, de la recherche et de l'enseignement. Depuis le début de la guerre en Ukraine, sa pratique s'inscrit dans un contexte où la psychiatrie est confrontée à une intensification sans précédent des troubles liés aux traumatismes physiques et psychiques.

Lesia travaille principalement avec des militaires et vétérans présentant des troubles de stress post-traumatique, des traumatismes complexes, des traumatismes crâniens avec retentissement psychiatrique, des douleurs chroniques, ainsi que des troubles anxieux et dépressifs.

Parallèlement à son activité clinique, elle enseigne la psychiatrie à l'Institute of Mental Health de la Bogomolets National Medical University à Kyiv, supervise des internes dans leur pratique, et maintient une activité de recherche à l'intersection de la clinique et des neurosciences. Entre transformation du système de soins, émergence de nouvelles manifestations cliniques et intégration d'outils thérapeutiques pour répondre aux exigences du contexte de guerre, Lesia témoigne de l'évolution rapide de la psychiatrie ukrainienne face à une réalité clinique et humaine profondément bouleversée.

Être psychiatre  en Ukraine aujourd’hui

Dr Lesia Sak

Parcours, formation et regard porté sur la psychiatrie

Comment est né votre intérêt pour la psychiatrie ? Était-ce une évidence ?

Ce n'était pas une décision impulsive. Elle s'est construite progressivement. Au départ, j'étais attirée par la médecine dans son ensemble. Mais avec le temps, j'ai réalisé que ce qui me fascinait le plus était la frontière entre le cerveau et la personnalité : la manière dont les processus biologiques s'entrelacent avec l'expérience vécue, le traumatisme et la construction du sens. Je me suis particulièrement intéressée à la manière dont une personne change après un traumatisme. Comment la mémoire ne s'inscrit pas seulement de façon cognitive, mais aussi dans le corps. Comment la psyché tente de s'adapter, ou parfois échoue, face à des expériences qui la dépassent. La psychiatrie permettait de réunir les neurosciences, le raisonnement clinique et une exploration profonde de l'expérience humaine. Par la suite, j'ai réalisé un PhD qui m'a permis de renforcer le lien entre pratique clinique et recherche scientifique.

Comment décririez-vous la formation en psychiatrie en Ukraine avant la guerre ?

La formation était classique, structurée, et très ancrée dans la tradition phénoménologique européenne. Nous étions bien formés à la reconnaissance des syndromes, au diagnostic différentiel et à la psychopharmacologie. C'était une école clinique solide. Cependant, nous n'étions pas confrontés à l'ampleur des troubles traumatiques que nous rencontrons aujourd'hui. Le PTSD complexe, les traumatismes liés au combat à grande échelle, ou encore les comorbidités massives avec les traumatismes crâniens étaient beaucoup plus rares. Nous avions été formés pour une psychiatrie de stabilité. La guerre nous a fait basculer dans ce que j'appellerais une psychiatrie de l'extrême.

Quelle place occupait la psychiatrie dans le système de santé ukrainien ?

La psychiatrie était relativement isolée du reste de la médecine. Elle n'était pas pleinement intégrée avec la neurologie, la médecine de rééducation ou les soins primaires. Le système de soins était encore largement hospitalo-centré. Les dispositifs ambulatoires et psychothérapeutiques commençaient à se développer, mais ils n'étaient pas encore systématiquement intégrés.

Et dans la société ?

Il existait encore une forte stigmatisation. Beaucoup de personnes ne consultaient un psychiatre qu'en dernier recours. Le terme de PTSD existait déjà, mais il n'était pas réellement intégré dans le discours public.

La psychiatrie ukrainienne face à la guerre

Qu'est-ce qui a changé dans la formation des internes depuis le début de la guerre ?

Les internes mûrissent cliniquement beaucoup plus vite. Très tôt dans leur formation, ils rencontrent des situations complexes : PTSD, traumatismes crâniens, douleurs chroniques, formes somatisées du traumatisme. Cela a profondément modifié nos priorités pédagogiques : nous enseignons davantage la neuropsychiatrie, les approches informées par le trauma, et la gestion des comorbidités.

La formation a-t-elle été perturbée par la guerre ?

Oui, bien sûr. Il y a eu des évacuations, des périodes d'enseignement à distance, des réorganisations des terrains de stage. Mais paradoxalement, le système est devenu plus flexible. L'enseignement s'est rapproché de la réalité clinique immédiate : nous analysons des cas en temps réel et étudions des phénomènes cliniques émergents. La collaboration internationale et les projets de recherche conjoints ont également beaucoup augmenté

Comment la pratique clinique a-t-elle évolué ?

La demande de soins psychiatriques a augmenté de manière spectaculaire. Dans le même temps, la stigmatisation a nettement diminué. La psychiatrie est devenue une composante essentielle de l'infrastructure de sécurité nationale. Mais cette évolution s'accompagne d'une pression énorme sur le système de soins...

Nouvelles réalités cliniques

Avez-vous observé l'émergence de nouvelles formes cliniques ?

Oui, et certaines sont particulièrement frappantes. L'une d'elles est ce que nous appelons le PTSD somatisé. Nous avons commencé à observer des patients qui ne présentent pas les symptômes intrusifs classiques : pas de flashbacks conscients, pas de souvenirs traumatiques envahissants. À la place, ils présentent des souvenirs traumatiques corporels : douleurs soudaines, spasmes, réactions autonomes déclenchées sans souvenir narratif du trauma. C'est comme si le corps se souvenait, sans que l'esprit puisse raconter l'événement. Nous avons commencé à étudier systématiquement ce phénomène, à le différencier des pathologies neurologiques et des troubles somatoformes, et à développer des stratégies thérapeutiques spécifiques.

Le PTSD complexe est-il également plus fréquent ?

Oui, beaucoup plus. Le PTSD complexe implique des perturbations profondes dans la régulation émotionnelle, l'identité et la confiance interpersonnelle. Nous avons appris à travailler en plusieurs phases : d'abord la stabilisation, ensuite les compétences de régulation, et seulement dans un second temps le traitement du traumatisme lui-même.

Quelles stratégies thérapeutiques ont émergé pour s'adapter ?

Nous avons intégré plusieurs approches technologiques. Par exemple, nous utilisons la psychothérapie assistée par réalité virtuelle. Elle permet de recréer de manière contrôlée des environnements liés au traumatisme, afin d'exposer progressivement les patients aux souvenirs traumatiques sans les retraumatiser. Nous avons également développé l'utilisation de la stimulation magnétique transcrânienne (TMS), en particulier pour les dépressions résistantes, les PTSD complexes et les cas associés à des traumatismes crâniens. Ces approches ont rendu la psychiatrie ukrainienne beaucoup plus orientée vers les neurosciences et l'intégration technologique.

Être psychiatre en temps de guerre

Comment votre pratique quotidienne a-t-elle changé ?

Aujourd'hui, un psychiatre en Ukraine ne peut plus être un spécialiste étroit. Nous devons être à la fois psychothérapeutes, cliniciens compétents en neurologie, spécialistes de l'intervention de crise et chercheurs. Les patients ne viennent pas avec un diagnostic isolé. Ils arrivent avec un ensemble de problèmes intriqués : PTSD, traumatismes crâniens, douleurs chroniques, dysfonctionnements autonomiques, dépression. Nous devons comprendre ces tableaux comme des systèmes cliniques complexes.

Comment la guerre influence-t-elle la relation thérapeutique ?

Nous vivons dans la même réalité que nos patients. Cela crée une confiance particulière, mais cela exige aussi des limites professionnelles très claires. Cette proximité peut enrichir la relation thérapeutique, mais elle comporte aussi un risque d'identification émotionnelle excessive.

Comment parvenez-vous à exercer tout en étant personnellement affectée par la situation ?

Je ne cherche pas à me séparer artificiellement de la réalité. Je vis dans le même pays, dans les mêmes conditions. Faire semblant d'être émotionnellement neutre serait irréaliste. Ce qui me permet de maintenir une posture professionnelle, c'est la conscience de mes propres réactions. La supervision, les échanges entre collègues, la recherche et l'enseignement m'aident à conserver une distance réflexive. En particulier, l'enseignement joue un rôle très stabilisant. Lorsque vous expliquez des mécanismes cliniques ou des modèles théoriques aux étudiants, vous retrouvez de la structure et de la cohérence. Être affecté ne signifie pas être déstabilisé.

Cela signifie rester humain, mais avec des limites.

Malgré tout, voyez-vous aussi des formes de croissance après le traumatisme ?

Oui, et c'est très important de le dire. À côté du traumatisme massif, nous observons aussi une croissance post-traumatique. Je vois des patients qui émergent d'expériences extrêmement difficiles avec une maturité plus profonde, des valeurs plus claires et une identité plus forte. Je vois aussi des professionnels de santé qui ont évolué à une vitesse extraordinaire, tant sur le plan clinique que personnel. La psychiatrie ukrainienne aujourd'hui ne parle pas seulement de traumatisme, elle parle aussi de maturation collective.

L'avenir

Comment imaginez-vous l'avenir de la psychiatrie ukrainienne ?

Je pense qu'elle deviendra plus intégrée, plus ancrée dans les neurosciences et plus compétente sur le plan psychothérapeutique. Certaines transformations engagées pendant la guerre resteront probablement après le conflit : les approches informées par le trauma, le développement d'une collaboration multidisciplinaire plus étroite, ainsi que l'intégration de technologies thérapeutiques comme la stimulation magnétique transcrânienne (TMS) ou les dispositifs de psychothérapie assistée.

Quelles devraient être les priorités pour la formation des futurs psychiatres ?

La formation devra accorder une place centrale à la neuropsychiatrie, à la prise en charge du PTSD complexe et aux formes somatisées du traumatisme. Elle devra également intégrer davantage les technologies thérapeutiques émergentes et s'appuyer sur une culture forte de supervision clinique.

Quel rôle la psychiatrie pourrait-elle jouer dans la reconstruction du pays ?

Un rôle central. La psychiatrie participera à la reconstruction à la fois individuelle et collective, en contribuant à restaurer et à soutenir la résilience psychique de la société.

Malgré les difficultés, qu'est-ce qui vous donne encore envie de faire ce métier ?

Je vois le changement. Je vois la guérison. Et je vois aussi que la psychiatrie en Ukraine est devenue une composante essentielle du processus de reconstruction nationale. Cela donne un sens profond à ce travail.

Publié le 1790248391000