Troubles de l’Humeur et si tout se jouait (bien) avant la naissance ?

Publié le 06 oct. 2026 à 17:36
Article paru dans la revue « AFFEP / Le Psy Déchaîné » / AFFEP - Le Psy Déchaîné N°36

Qui est Andréa ?

Doctorante en sciences de la vie et de la santé, spécialité neurosciences, Andréa Paysserand mène ses travaux au sein de l'Institut de Neurosciences de la Timone (UMR 7289), dans l'équipe CanoP, rattachée à la Faculté des sciences médicales et paramédicales d'Aix-Marseille Université.

Ses recherches portent sur l'influence du développement périnatal dans l'émergence des troubles de l'humeur, en s'intéressant particulièrement à la maturation cérébrale précoce. À partir ­d'approches à la croisée de la génétique, l'imagerie cérébrale, la psychométrie, les données comportementales et médicales, elle étudie les facteurs périnataux susceptibles de contribuer à la dysrégulation pathologique de l'humeur, de l'enfance à l'âge adulte.

Troubles de l’Humeur  et si tout se jouait (bien) avant la naissance ?

Andréa Paysserand

Les troubles de l'humeur (TBH), c'est le « pain quotidien » des psychiatres. C'est fréquent, parfois lourd, et surtout létal, avec un risque suicidaire qui plane constamment. Pourtant, l'errance diagnostique est plus souvent la règle que l'exception : on parle de 7 à 10 ans en moyenne pour poser un diagnostic de trouble bipolaire. Une décennie perdue, parfois marquée par une résistance aux traitements classiques. Les patients TBH les plus sévères, qui résistent aux traitements, ont souvent des formes à début précoce et comorbides d'autres troubles neurodéveloppementaux (TDAH, Troubles Dys…). Mais alors, et si ces formes trouvaient leur origine dans des anomalies de maturation cérébrale ? C'est l'hypothèse neurodéveloppementale que notre équipe de recherche explore, et les résultats bousculent pas mal de certitudes.

L'indice est dans le pli

Notre équipe est partie à la recherche de la « signature » de ces TBH sévères. Où avons-nous regardé ? Directement sur le cortex, plus précisément au niveau de la sulcation (la formation des sillons). Pourquoi les sillons ? Parce qu'ils sont les témoins immuables de notre histoire précoce. Ils se forment pendant la période périnatale et restent stables toute la vie.

Le constat : Nos patients présentant des formes sévères ont des anomalies de sulcation.
La déduction : Si le « pliage » est atypique, cela signifie que la trajectoire neurodéveloppementale a dévié in utero ou à la naissance.

Alors, ces formes sévères à début précoce ne sont probablement pas de « simples » dépressions ou bipolarités, classiques de notre bon vieux DSM. Non, ce sont des pathologies neurodéveloppementales qui prennent probablement racine avant la naissance.

Le coupable : L'âge parental ?

Si l'origine est neurodéveloppementale, quels sont les facteurs en jeu ? Pour répondre à cette question, nous avons développé et validé un score de charge neurodéveloppementale. C'est un outil qui nous permet de distinguer cliniquement ce phénotype « sévère et précoce » des autres formes de TBH. En constituant et validant ce score, un facteur de risque prépondérant a sauté aux yeux : l'âge parental tardif. Cela confirme ce que l'épidémiologie suggérait déjà à grande échelle : les parents âgés (supérieur à 40 ans), tout comme d'ailleurs les parents très jeunes (inférieur à 20 ans), ont non seulement plus de complications périnatales, mais aussi un risque significativement accru d'avoir un enfant qui développera un trouble psychiatrique, notamment un TBH. Mais quels mécanismes étiologiques sous-jacents ? Pour les investiguer, nous avons exploité la cohorte américaine ABCD (près de 12 000 enfants, suivis dès 9-10 ans) pour croiser phénotype, développement et imagerie cérébrale.

Au nom du Père... et du Placenta

Quand on parle de risques périnataux, on regarde souvent la mère. Grosse erreur. Nos travaux montrent que l'âge paternel suit une courbe en U : les pères très jeunes (inférieur à 20 ans) et âgés (supérieur à 40 ans) sont associés à un risque accru de complications périnatales liées à des dysfonctions placentaires (éclampsie, placenta previa/abruptio, protéinurie).

Le scoop biologique : Ces complications placentaires font le « pont » entre l'âge du père et la psychopathologie de l'enfant, notamment le retrait social et la dépression chez le garçon, et les déficits d'attention chez la fille. Cela ouvre une hypothèse fascinante : des facteurs paternels influencent la grossesse via des voies placentaires, modifiant la trajectoire de santé mentale de leur enfant bien avant la naissance.

Mères : Quand l'adversité se loge dans les plis

Contrairement aux grossesses tardives bénéficiant d'un suivi renforcé, les grossesses adolescentes et leur impact sur la maturation cérébrale sont bien moins étudiés. Nous nous sommes donc intéressés aux mères adolescentes (inférieur à 20 ans), si peu étudiées sur ces aspects précoces. L'adversité est là : grossesses non planifiées, tabac, cannabis, infections des voies basses... Mais comment cela se traduit-il dans le cerveau de l'enfant ? Nous avons utilisé la morphométrie sulcale. Les sillons cérébraux se forment in utero et bougent peu ensuite ; c'est le carbone 14 de la construction cérébrale.

Résultat : L'adversité périnatale chez ces jeunes mères modifie la largeur des sillons frontaux et sous-pariétaux. Cette modification anatomique médiait directement les scores psychopathologiques de l'enfant, tant dans les dimensions internalisées qu'externalisées. Cela révèle un risque périnatal sur le neurodéveloppement précoce qui semble transnosographique. Un risque transcendant les frontières diagnostiques, faisant écho aux formes les plus sévères de troubles de l'humeur qui s'accompagnent bien souvent de manifestations comportementales pathologiques s'apparentant à certains troubles neurodéveloppementaux (TCA, TSA, TDAH). Ce mécanisme liant adversité périnatale, maturation cérébrale précoce et psychopathologie concerne les garçons uniquement. Les filles, elles, présentent bien des variations anatomiques (sillon occipito-temporal), mais celles-ci semblent indépendantes de l'adversité périnatale. L'adversité périnatale chez les filles augmente bien le risque de psychopathologie, mais pas d'impact identifiable sur la maturation cérébrale. Faut-il en conclure que le cerveau du garçon est plus vulnérable ?

Le mystère du sexe : Garçons fragiles ou filles blindées ?

Une hypothèse issue de recherche récente suggère l'inverse : et si les filles disposaient de voies placentaires protectrices qui « filtrent » mieux les adversités précoces ? Il semble que les filles aient des voies moléculaires spécifiques, conférant potentiellement une protection à leur cerveau en maturation.

Pour votre pratique future, ces découvertes biologiques dessinent deux axes majeurs :

1.Une réflexion de Santé Publique : Les parents d'âges extrêmes (inférieur à20 ans et supérieur à40 ans) constituent des populations à risque identifiées. Peut-être devrait-on proposer des campagnes de prévention, notamment pour les pères, les oubliés de la périnatalité ?

2.Une cible thérapeutique précise : Face aux tableaux cliniques complexes et traitements résistants, l'approche neurodéveloppementale permettrait de passer au sur-mesure. Cette approche peut aider à diagnostiquer plus finement, et peut-être à terme, de mieux cibler les traitements.

Références

  • Lefrere A, Auzias G, Favre P, Kaltenmark I, Houenou J, Piguet C, et al. (2023): Global and local cortical folding alterations are associated with neurodevelopmental subtype in bipolar disorders: a sulcal pits analysis. J Affect Disord 325: 224–230.

  • Lefrere A, Godin O, Jamain S, Dansou Y, Samalin L, Alda M, et al. (2025): Refining Criteria for a Neurodevelopmental Subphenotype of Bipolar Disorders: A FondaMental Advanced Centers of Expertise for Bipolar Disorders Study. Biol Psychiatry 97: 806–815.

  • McGrath JJ, Petersen L, Agerbo E, Mors O, Mortensen PB, Pedersen CB (2014): A Comprehensive Assessment of Parental Age and Psychiatric Disorders. JAMA Psychiatry 71: 301.

Publié le 1791300981000