La première fois que j’ai enfermé quelqu’un

Publié le 27 nov. 2025 à 08:38
Article paru dans la revue « AFFEP / Le Psy Déchaîné » / AFFEP - Le Psy Déchaîné N°35

Il avait vingt-six ans, il s'appelait Thibault. C'était un grand garçon bedonnant, des yeux très bleus, des joues très rouges, une espèce d'innocence dans le regard. Il parlait d'une voix douce, il aimait la musique, il composait des morceaux de rap qu'il enregistrait avec ses écouteurs. Il revenait à l'hôpital après quelques mois seulement. Il avait arrêté tous ses traitements, il ne reconnaissait plus sa famille ni sa psychiatre. On avait pris leurs visages mais il n'était pas dupe, c'était d'autres personnes. Il refusait les soins. Sa psychiatre avait indiqué une hospitalisation. La police l'avait menotté pour l'amener à l'hôpital. Le SAMU n'avait pas suffi.
 

l était arrivé tard, c'était la garde. J'étais seule. Aussitôt arrivé, il s'était enfui dans le parc. On m'avait donné une consigne : il ne devait pas quitter l'hôpital. S'il persistait à refuser de regagner le service, je devais appeler la sécurité, et le mettre en chambre d'isolement. Encadrée par deux soignantes, je m'assis face à lui dans le petit parc. La fuite était peu ambitieuse, le parc était fermé. Il n'avait même pas quitté l'hôpital. J'expliquais qu'il s'agissait seulement d'attendre jusqu'au lendemain, que j'entendais qu'il se sentait bien et ne voulait pas être hospitalisé mais que je ne pouvais pas revenir sur la décision de sa psychiatre. Il répondit que les menottes lui avaient fait mal aux poignets. « Vous portez atteinte à ma liberté. C'est mon droit de refuser l'hospitalisation ». répétait-il. Il était en soins sous contrainte. Nous lui avions refusé le droit de refuser. Mes mots glissaient sur ses yeux bleus, nos paroles se croisaient sans se rencontrer. « Si vous ne me suivez pas, je vais devoir appeler la sécurité ». disais-je, et j'étais si désolée de prononcer ces mots, pourtant je les prononçai. La simple présence de la sécurité, ça suffit toujours à convaincre, n'est-ce pas ? Ce n'est pas grand-chose, de les appeler. Ça n'a pas suffi. 

Ils sont arrivés, cinq, six hommes en rouge, des allures de cow-boys. Ils l'ont tutoyé d'emblée. « Alors, gamin, tu veux pas obéir ? ». Non, il ne voulait pas obéir. Immobile sur le banc, il fumait sa cigarette, le regard résolument dans le vide. Ils l'ont pris aux épaules. Il n'a pas crié, n'a pas tempêté. Il s'est contenté de rester immobile, de peser de tout son poids sur leurs bras. Ils l'ont soulevé par les aisselles, il s'est laissé trainer sur le sol comme un condamné. Dans le parc, patients et soignantes continuaient à déambuler, le soleil du printemps jouait dans les feuilles. Les hommes en rouge ont perdu patience, ils l'ont pris aux chevilles pour le porter. Thibault pesait lourd, il a voulu se débattre, les hommes lui tordaient les poignets. Il criait « Vous me faites mal ! », eux répondaient « Tiens-toi tranquille ».

La première fois que  j’ai enfermé quelqu’un

Et moi, cachée derrière ma blouse blanche, ma voix douce et mon regard empathique, je regardais ce que j'avais ordonné. Qui, d'eux ou de moi, se rendait coupable de violence ? Je suivais l'ordre qu'on m'avait donné, ils suivaient l'ordre que j'avais donné. On l'amena en chambre d'isolement, on le mit en pyjama, pas d'affaires personnelles autorisées. On l'habilla et le déshabilla à dix. Il avait cessé de se débattre. Puis ce fut à moi de parler. Les hommes en rouge derrière moi, j'affrontai son regard accablant, d'un bleu si pur. J'expliquai encore qu'il fallait rester à l'hôpital, je proposai un médicament. Il pensait dans son délire que je lui voulais du mal. Je ne faisais que lui donner raison. 

Il but le calmant. Nous étions toujours dix dans la pièce. Les contentions, ouvertes sur le lit, attendaient. « C'est vous qui décidez. » ai-je dit comme on me l'avait appris. Je vous enferme, mais c'est vous qui décidez si vous êtes assez calme pour tourner en rond dans la pièce, ou s'il faut vous attacher. On retira les contentions.

Et on referma deux portes à clef sur lui. 

Une heure plus tard, Thibault était calme et disposé à rester pour la nuit. Je levai la mesure d'isolement. Je réexpliquai pourquoi je l'avais mise en place. Il le fallait, bien sûr. Pour son bien-être ou pour notre tranquillité ? C'est la question que je me suis posée, plus tard. Encore une heure, et il était profondément sédaté par le calmant que j'avais trop dosé. Tout le monde se senti rassurée, et je savais qu'on ne m'appellerait plus pour lui. 

Ce soir-là, la seule chose humaine que j'ai faite aura été de lui rendre ses écouteurs. Il voulait de la musique.

Arthur Girodeau

Publié le 1764229136000