

Albert Londres, vers 1920.
L'île de Ré, le bagne, mais quels liens ?
Avant de rejoindre les lointains bagnes de Guyane ou de Nouvelle-Calédonie, les condamnés passaient presque toujours par l'île de Ré. Saint-Martin-de-Ré, avec son imposante citadelle, servait en effet de point de rassemblement et de transit. Les forçats y étaient regroupés, enfermés et surveillés en attendant leur embarquement vers les colonies pénitentiaires. Ce passage obligé faisait de l'île de Ré une antichambre du bagne, marquant déjà pour les prisonniers le début d'un voyage sans retour. Aujourd'hui encore, la citadelle reste un lieu de mémoire, rappelant l'histoire de ces milliers d'hommes arrachés à leur terre et envoyés à l'autre bout du monde. Pour prolonger cette plongée dans l'histoire, une visite au musée Ernest Cognacq, à Saint-Martin-de-Ré s'impose. Ce musée d'art et d'histoire retrace le passé de l'île depuis les premiers peuplements jusqu'à nos jours. On y découvre un parcours dédié au bagne, mais aussi des salles thématiques consacrées aux fortifications de Vauban, à la marine, à la céramique et aux beaux-arts. Une manière incontournable de mieux comprendre le rôle singulier de l'île de Ré dans l'histoire pénitentiaire française et dans le patrimoine atlantique.
« Au bagne » : le livre qui fit vaciller l'enfer de Cayenne
En 1923, le reporter Albert Londres publie Au bagne, une enquête menée en Guyane française qui allait bouleverser l'opinion publique et forcer l'État à des réformes. De Cayenne aux îles du Salut, de Saint-Laurent-du-Maroni aux cachots de Saint-Joseph, le journaliste plonge dans l'univers carcéral le plus redouté de France et dévoile, derrière le mythe, une machine à broyer les hommes.
Un voyage au bout de la peine
Le livre s'ouvre sur la traversée vers la Guyane, à bord du Biskra, le paquebot chargé d'emmener colons et condamnés. A. Londres y croise onze évadés repris à Trinidad, réduits à l'état de loques humaines avec leurs pieds rongés, leurs jambes couvertes d'ulcères, et le visage cireux. Ces silhouettes, écrit-il, ne donnent pas l'impression de vouloir « s'emparer d'un navire », comme le craignent les passagers, mais seulement d'un morceau de pain. Arrivé à Cayenne après vingt et un jours de mer, Londres découvre une capitale coloniale sans infrastructures, où les libérés condamnés au doublage, errent en haillons. Le doublage, c'est cette obligation légale qui force chaque bagnard à résider en Guyane, le temps de leur peine après la peine. Cependant si la condamnation allait au-delà de huit ans, la résidence perpétuelle leur été assignée. Beaucoup de ces ex-prisonniers meurent de faim ou de maladie, exclus de tout emploi par la concurrence des forçats en cours de peine, que l'administration française fournit aux entreprises pour quelques centimes par jour. « Le bagne commence à la libération », c'est ce qu'écrit sarcastiquement Londres en pointant l'absurdité d'un système qui transforme les condamnés libérés en parias sans perspectives.

Des figures de l'enfer
Le reportage prend toute sa force dans les portraits que Londres brosse de ses rencontres. Chacun illustre une facette de ce monde clos. Hespel, surnommé « le chacal », ancien bourreau des îles du Salut, raconte comment il a guillotiné ses camarades avec une étrange tendresse, tenant leurs têtes par l'oreille avant de les déposer dans le panier. Déchu de sa fonction, il croupit désormais en cellule, accusé d'avoir poignardé un détenu. Pendant sa rencontre avec Londres, il monopolise la parole avec tant d'énergie déclamatoire et de justifications assez délirantes, que cela semble faire de lui une figure entière du système, à la fois bras armé de la justice et victime de son engrenage. Paul Roussenq, matricule 37.664, l'« Inco » pour incorrigible. Condamné en 1908, il collectionne les punitions jusqu'à cumuler plus de 3 000 jours de cachot, un record. Ses lettres enfiévrées aux autorités et ses graffitis « Roussenq crache sur l'humanité » traduisent une révolte absolue. Quand Londres le rencontre, il est amaigri, couvert de cicatrices qu'il s'est infligées lui-même « pour embêter les surveillants ». « Je ne suis plus un homme, je suis un bagne », dit-il, résumant à lui seul la déshumanisation du système. Enfin à l'île du Diable, le lieu de la privation sociale quasi-totale, Londres découvre le visage d'un ancien officier de marine, Ullmo, condamné pour trahison en 1908. Quinze années d'isolement, dont huit passées seul sur le rocher, l'ont réduit à une ombre. L'ancien lieutenant de vaisseau survit grâce à la charité d'un prêtre et d'un commerçant local. Quand la fille de ce dernier lui aurait tendu la main à son retour du rocher pour le saluer, il aurait éclaté en sanglots en s'écriant : « Voilà quinze ans qu'on ne m'avait pas serré la main ». Ce détail, plus qu'un long discours, dit l'abîme creusé par la peine. Par ces portraits, Londres ne se contente pas de dénoncer les conditions matérielles du bagne. Il montre comment un système prétendument civilisateur fabrique des morts-vivants, réduits à la nudité la plus radicale, physique comme morale.
Un système absurde
Au-delà des destins individuels, Londres dénonce surtout l'absurdité d'un système symbolisée par la route coloniale n°0. Censée relier Cayenne à l'intérieur, elle devait prouver que la peine des travaux forcés contribuait à aménager la Guyane. Or, après plus d'un demi-siècle de travaux, elle ne compte que vingt-quatre kilomètres. « On n'a pas ménagé les cadavres », note Londres, qui visite les camps où s'épuisent les condamnés. Les registres d'hôpital portent d'ailleurs une mention récurrente en guise de diagnostic : « revient de la route ». À chaque étape, le journaliste découvre les mêmes scènes de désolation : des hommes pieds nus, les chairs rongées par les parasites tropicaux, frappés d'ankylostomiase, ce ver qui détruit l'intestin et donne à la peau une pâleur de cire. La faim, omniprésente, achève de miner leurs forces. Les plus valides travaillent sept heures par jour à casser la brousse, mais beaucoup ne tiennent plus debout. Le camp de Charvein, réservé aux « incorrigibles », est l'un des plus effroyables. Les condamnés y vivent nus, entièrement livrés aux moustiques et à la fièvre, sous la surveillance d'hommes armés. À la moindre incartade, le fusil parle. Chaque semaine, un évadé tente sa chance, et souvent tombe sous les balles.
Les hôpitaux n'apportent aucun répit et n'accueillent que ceux dont la mort est imminente, faute de médicaments et de moyens. Les médecins, eux-mêmes écœurés, avouent que leur visite est une « sinistre comédie ». La pharmacie centrale de Saint-Laurent, par exemple, reçoit en 1923 la commande de 1921 pour les médicaments les plus élémentaires. Dans les « cours des miracles » de Saint-Laurent, Londres découvre une humanité en décomposition où se trouvent amputés, aveugles, tuberculeux, … Tous entassés dans des cases de feuilles de bananiers à attendre la mort. Ainsi se révèle la logique implacable du bagne : une « usine à malheur » qui ne construit rien, n'élève rien, mais use les corps et les âmes jusqu'à la corde. La colonisation, prétexte invoqué au XIXème siècle pour justifier l'envoi des condamnés Outre-Mer, n'est qu'un mirage.
Le choc en métropole
Publié en feuilleton, puis en volume, « Au bagne » fait scandale. L'opinion découvre avec effroi cette « usine à malheur », où la République, au nom de la loi, organise un enfer colonial. Sous la pression, le ministère des Colonies institue une commission de réforme. Les fers nocturnes sont supprimés, les cachots noirs interdits, le camp de Charvein fermé, et les convois de forçats suspendus pendant deux ans. Mais faute de crédits, les envois reprennent et le système survit encore. Il faudra attendre 1938 pour que le gouvernement décide législativement de la suppression du bagne, achevée seulement après 1945.
Arthur Girodeau

