Il est des esprits qui conjuguent rigueur scientifique et liberté artistique avec grâce. Marion en fait partie. Elle nous livre une réflexion personnelle et poétique sur sa manière d'habiter le monde en images.
Lorsqu'on m'a fait cette demande « écrire ce qu'est la liberté au travers de la photographie pour toi » j'ai d'abord pensé premier degré, me questionnant sur les représentations de la liberté avant de m'interroger sur ma propre pratique. Et j'ai donc décidé de plutôt partir sur cette deuxième option, plus personnelle parce qu'après tout, vaut peut-être mieux parler de ce qu'on sait le plus. Je me lance : ça fait presque deux ans que j'ai acheté un appareil photo argentique, boîtier lourd, vieux, peu de fonctionnalités. Mais c'est là où réside la magie : avec peu de facteurs le champ des possibles s'avère bien vaste. J'ai expérimenté des pellicules très variées, des filtres, superposé du papier film, des lunettes rouges, mes doigts, de la vaseline (prochainement, et l'idée me vient pas d'un.e gastro c'est promis), sur mon objectif, dans l'idée de ne pas passer de temps derrière un ordinateur pour retoucher mes photos ultérieurement mais de créer en instantané quelque chose. Parce que c'est dans ce quelque chose que je m'épanouis, l'appareil sous le bras, en regardant autour de moi sans contrainte autre que porter un appareil sur l'épaule. Le résultat, inaccessible sur le moment mais qui prendra la forme d'une surprise par l'intermédiaire d'un mail quelques jours après avoir posé ma pellicule finie en labo, est quasi forcément décalé de la réalité perçue au moment de la capture de l'image. Je me dis que c'est ça la liberté pour moi, explorer les variations des représentations du monde, pourtant forcément singulières entre les individus et en même temps nourrissant des représentations communes, qu'elles m'échappent au moment même de la prise de l'image ou qu'elles correspondent à peu près à l'idée que je m'en faisais et voulais montrer sur le moment. Transformer une forêt verdoyante en forêt brûlante, des champs calmes en champs radioactifs, des montagnes glacées en montagnes bercées par la chaleur d'un ciel orangé ou encore découvrir un ciel noir nappé de probables poussières devenant des étoiles ; la liberté s'immisce dans chaque aléa du développement, chaque entrée de lumière dans l'appareil normalement opaque ou pellicule modifiant les couleurs. Explorer ces représentations revient alors à prendre un bout de ce monde et à me l'approprier. Cela m'apprend aussi à regarder autrement, avec des yeux curieux. Au fond je crois que ces écarts à la norme visuelle permettent d'habiter davantage ce monde, en tout cas me le permettent, en gardant un pied bien ancré dans le réel tout en faisant un grand écart de l'autre, droit vers le ciel.