La psychiatrie dévoyée pour restreindre la liberté : le cas de l’URSS

Publié le 26 nov. 2025 à 15:09
Article paru dans la revue « AFFEP / Le Psy Déchaîné » / AFFEP - Le Psy Déchaîné N°35

S'intéresser à l'histoire, c'est avant tout refuser l'amnésie, et accepter que ce qui semble aujourd'hui inacceptable a parfois été non seulement toléré, mais institutionnalisé. L'histoire représente un outil irremplaçable, non pas pour y chercher des certitudes, mais pour y puiser une compréhension des trajectoires de nos sociétés, et questionner les erreurs du passé pour éviter de les reproduire. 

L'exemple de l'URSS (« Union des Républiques Socialistes Soviétiques ») illustre de manière saisissante comment une discipline médicale peut être instrumentalisée à des fins politiques répressives et liberticides.

Lorsque Léonid Brejnev est le maître de Moscou (période allant de 1964 à 1982), de nombreuses hospitalisations psychiatriques sans justification médicale ont été ordonnées à l'encontre de dissidents politiques ou d'intellectuels critiques du pouvoir. Ces internements étaient décidés, en étroite collaboration avec le KGB, par des psychiatres soviétiques, souvent liés à l'Institut Serbsky à Moscou, un centre de psychiatrie médicolégale où étaient conduites des expertises psychiatriques. Les patients ainsi « hospitalisés » étaient soumis à des conditions de vie d'une dureté extrême, s'apparentant à de véritables actes de torture. Ainsi, ces personnes pouvaient recevoir des injections de neuroleptiques à doses élevées sans justification médicale, être placées en isolement prolongé et exposées de façon répétée à diverses formes de violences physiques. Au-delà de la question des conditions d'internement, inacceptables quel que soit le motif médical, de nombreuses sources permettent d'affirmer le caractère infondé de ces diagnostics. Des psychiatres occidentaux ont ainsi réexaminé plusieurs cas de dissidents diagnostiqués, des psychiatres soviétiques dissidents ont dénoncé les abus de leurs confrères, et plusieurs enquêtes internationales ont documenté ces pratiques répressives. À titre d'exemple, le psychiatre dissident Anatoly Koryagin publie en 1981 une lettre dans The Lancet dénonçant ces pratiques. D'intenses séries de débats ont eu lieu dans les congrès internationaux de psychiatrie, notamment ceux de la World Psychiatric Association (WPA). Sous la pression, la société soviétique de psychiatrie sera même exclue de la WPA en 1983, lors de son congrès à Vienne, pour y être réadmise, sous conditions, en 1989. Deux entités nosographiques paraissent avoir été particulièrement mobilisées pour justifier ces abus répressifs. La première est la schizophrénie dite « torpide » (sluggish schizophrenia), traduite en français par « schizophrénie lentement progressive » par le psychiatre Louis Chevalier. Il s'agit d'une forme nosographique théorisée par l'école soviétique, dans la lignée de la « schizophrénie latente » décrite par Bleuler. Cette entité renvoie à un tableau clinique discret, dominé par des symptômes thymiques, négatifs ou des traits de personnalité, précédent de nombreuses années d'éventuels symptômes productifs. Bien qu'elle n'ait jamais figuré dans les classifications contemporaines (DSM ou CIM), restant confiné aux livres de psychiatrie soviétique, elle ne fut pas initialement inventée dans une optique de répression. Cependant, c'est précisément ce diagnostic qui a été fréquemment utilisé pour priver de liberté des individus dont l'activisme politique, la contestation ou la pensée indépendante étaient jugés « pathologiques ». Parmi les « symptômes » retenus figuraient ainsi des comportements tels que l'« entêtement à défendre ses opinions », un « activisme politique excessif » ou une « lutte contre l'injustice sociale ». La seconde entité, moins débattue mais également problématique, est celle de psychopathie paranoïaque, utilisée dans certains cas à des fins similaires de neutralisation de la dissidence. Ce recours à la psychiatrie à des fins de contrôle politique présentait un avantage stratégique pour le régime soviétique : il apparaissait, du moins en surface, comme moins brutal que l'internement dans les camps du Goulag. Aux yeux de la communauté internationale, ces hospitalisations psychiatriques pouvaient être perçues comme des mesures médicales, et non comme de la répression politique.

La psychiatrie dévoyée pour restreindre la liberté :  le cas de l’URSS

Si l'URSS a disparu, les leçons de cette période restent d'actualité. Des pratiques de psychiatrie répressive paraissent persister aujourd'hui dans certains régimes autoritaires, et réapparaître dans d'autres régimes où elles avaient disparu. La psychiatrie soviétique rappelle avec force que la privation de liberté pour des motifs psychiatriques doit toujours s'appuyer sur une évaluation clinique rigoureuse, éthique, et fondée sur des preuves. La vigilance est d'autant plus nécessaire que les outils psychiatriques peuvent être puissamment coercitifs.

Les faits évoqués dans cet article sont notamment développés dans la thèse de médecine soutenue en 2023 à Nantes par notre confrère Louis Chevalier, sur laquelle ce texte s'appuie en grande partie, et pour laquelle nous le remercions.

La psychiatrie dévoyée pour restreindre la liberté :  le cas de l’URSS

Anatoly Ivanovich Koryagin au congrès Sakharov à Amsterdam, 1987.

Bibliographie - Pour aller plus loin :

  • Buoli, M. & Giannuli, A. S. The political use of psychiatry: A comparison between totalitarian regimes. Int J Soc Psychiatry (2017).
  • Engmann, B. On the origins of the concept of ‘latent schizophrenia' in Russian psychiatry. Hist Psychiatry (2022).
  • Chevalier, L. & Hakimi, S. Usage punitif de la psychiatrie en URSS : État des lieux historique et clinique du concept de schizophrénie lentement progressive. Histoire de la médecine 21–23 (2022).
  • Chevalier, L. (2023). De l'usage répressif de la psychiatrie en URSS à travers l'analyse des expertises médico-légales de Léonide Pliouchtch et le concept de schizophrénie lentement progressive (Thèse de doctorat en médecine, D.E.S. de psychiatrie). Université de Nantes.
  • Koryagin, A. Unwilling patients. The Lancet (1981).
  • Van Voren, R. Political Abuse of Psychiatry--An Historical Overview. Schizophrenia Bulletin (2010).

Étienne Karl Duranté

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