Se relever, c'est apprendre à marcher autrement

Publié le 26 nov. 2025 à 13:51
Article paru dans la revue « AFFEP / Le Psy Déchaîné » / AFFEP - Le Psy Déchaîné N°35

 
Un début d'après-midi ensoleillé, dans une salle calme du pôle centre du CH Le Vinatier à Lyon, Lotfi termine son sandwich face à moi, un sourire paisible aux lèvres. L'ambiance est détendue. Après plusieurs échanges de mails, quelques reports (et un bon alignement de planètes), nous avons enfin trouvé un créneau pour cette interview. Ma toute première, soit dit en passant… Avec simplicité, il se présente : « Je m'appelle Lotfi Bechellaoui, je suis né le 6 février 1975 à Dreux, en Eure-et-Loire. Je viens d'une famille nombreuse, et clairement dysfonctionnelle. Aujourd'hui, j'ai 50 ans, j'ai traversé, testé et éprouvé beaucoup de choses dans ma vie. Et j'ai choisi de mettre tout cela au service de la pair-aidance ». Et ce n'est pas peu dire. Pair-aidant en santé mentale et neurodéveloppement au sein du CH Le Vinatier – Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole, Lotfi intervient dans la formation PRISME – Précarité et santé mentale portée par l'Orspere-Samdarra. Il est aussi patient-partenaire au Centre national de ressources et de résilience (CN2R), et membre du comité de rédaction de la revue Rhizome. Derrière ce parcours professionnel aujourd'hui bien ancré, il y a une trajectoire de vie marquée par les ruptures précoces, la précarité, la solitude, et cette énergie vitale obstinée : celle de survivre, coûte que coûte. Lotfi fait de son expérience une force au service des autres. Il transmet, accompagne, éclaire. Avec lui, pas de discours lisse ou théorique, mais un regard lucide, une parole directe, et une foi dans le lien humain.
 
Se relever, c'est apprendre à marcher autrement
Se relever, c'est apprendre à marcher autrement

Avant d'aborder ton regard sur la liberté, la dignité et la santé mentale, peux-tu nous raconter d'où tu viens : qui étaient tes parents et dans quel contexte familial, culturel et social tu as grandi ?

Mon père est né en 1924, dans le sud de la  Tunisie, et ma mère en 1936, dans le nord. En Tunisie, dans les années 1950, une fille était considérée comme mariable dès ses premières règles. Ma mère jouait aux billes devant la boulangerie où travaillait mon père, elle avait 12 ou 13 ans, lui plus de 20. Elle est tombée enceinte, a eu son premier enfant à 14 ans. Ensuite, tout s'est enchaîné. Une grossesse imposait le mariage, c'était la norme. La liberté individuelle n'existait pas comme on l'entend ici. C'était le collectif, la tradition qui dictaient les règles. Je viens de là, de ce modèle où la liberté est une concession sociale. Et mes parents nous ont transmis ce poids. Je suis le dernier de neuf enfants. Mes parents sont arrivés en France entre 1966-68, je suis né en 1975. L'écart avec mon aîné était si grand que certaines de mes nièces sont plus âgées que moi. À la maison, c'était la Tunisie : on parlait tunisien, mes parents ne maitrisaient ni la langue, et ni la culture française. Dehors, c'était la France. Ce décalage culturel m'a construit dans une tension, nourrie aussi par les difficultés d'intégration de mes parents, leur peur, leur déracinement.

Quels sont tes tout premiers souvenirs d'enfance et quel regard portes-tu aujourd'hui sur la relation que tu avais avec ta mère et ton père ?

Mes premiers souvenirs remontent à mes 3 ans environ. Je me vois sur un tricycle en plastique, dans la cour de ma tante, en Tunisie. Ma mère m'y emmenait chaque été, parfois même avant la fin de l'année scolaire. C'est là que je me suis renversé une casserole d'eau bouillante sur la tête. Je me souviens surtout du choc… et des yeux de ma mère, remplis de peur. Ce souvenir a résisté, malgré plus de 35 ans d'amnésie dissociative. On m'a diagnostiqué plus tard un trouble de stress post-traumatique complexe. Parmi les neuf enfants, ma mère n'en a désiré qu'un : moi. Elle me l'a dit, je l'ai ressenti. C'était elle et moi contre le reste du monde. J'étais l'enfant choyé, insouciant, curieux dans une sorte de bulle de toute-puissance. Cette place-là, elle a suscité de la jalousie, même de la part de mon père. Lui, il ne m'aimait pas trop. Il dégageait une froideur immédiate. Je savais qu'il ne fallait pas trop l'approcher. Et puis, il y avait aussi une organisation familiale très marquée par la culture. La parentification des aînés, et ce schéma fréquent où la mère “élimine” symboliquement le père à travers son premier fils. Chez nous, ce rôle revenait à mon frère aîné que j'appelle “Œdipe”. C'était lui, avec ma mère, qui faisait la loi à la maison. Mon père restait en retrait, discret, avec son plateau repas à 20h, devant la télé. Absent, indifférent.

Et puis il y a eu ce point de bascule : un scandale familial et la mort de ta mère.

J'avais 9 ans. Et d'un coup, tout a basculé. Comme si on changeait de salle au cinéma : même lieu, mais ambiance radicalement différente. Un secret explose. De l'inceste. J'en étais une des victimes, de mes 5 à 8 ans. Peu après, ma mère tombe malade. En un an, tout s'effondre. À l'hôpital, on était les cinq derniers enfants de la meute, alignés comme des oignons. Moi, au bout, tétanisé. Elle m'a gardé avec mon père, mon gendre et les deux aînés. C'est moi qui lui ai tenu la main quand elle est morte. Elle m'a sourie, juste avant. Et quand le moment est venu, quelques secondes après, je voulais la lâcher, je ne pouvais pas. J'ai cru que j'allais partir avec elle. Le pire, c'est ce qu'il s'est passé ensuite. Le silence. Plus jamais on n'a prononcé son prénom. Comme si elle n'avait jamais existé. Fini les privilèges. Il fallait se plier aux règles, ou j'allais déguster. Puis mon père s'est remarié. J'avais dix ans. Une femme venue de Tunisie. Je l'ai rejetée tout de suite, et j'avoue j'ai été dur, mais elle l'était aussi. Ambiance verrouillée, littéralement avec cadenas sur le frigo, coups, humiliations. Mon père, c'était la maltraitance à l'ancienne. Il frappait en bâillonnant. Pieds, mains, tout y passait. Et puis il y avait mes frères et sœurs qui me disaient : « Toi, tu finiras fou. On t'apportera des oranges à l'asile ». J'étais déjà mis à part. Mais je leur répondais : « Je vais honorer maman en vivant. Je vous emmerde ! ». Ce qui m'a fait tenir debout, c'est l'amour qu'elle m'a laissé. Un amour immense. Je ne pourrai jamais en faire le tour d'une seule vie. À 16 ans et demi, mon père m'a mis dehors, sans prévenir. Je suis allé chez un frère à Rouen. Sept mois plus tard, rebelote, il me met dehors aussi, je n'ai plus d'abri. J'avais 17 ans. J'ai dormi dans la rue un moment, puis je suis passé par les foyers jusqu'à ma majorité. À 18 ans, plus de place. Plus rien. Je dormais dans des dortoirs de nuit, j'y prenais ma douche le matin. Ça ne se voyait pas, que j'étais SDF, un terme que je n'aime pas d'ailleurs. Mais j'ai toujours bossé. Toujours cherché à m'en sortir. Logistique, commerce, intérim. J'étais cariste, livreur, vendeur de vérandas, de fringues. Pas de diplôme, mais de la niaque. Et un sacré chaos intérieur, pas mal de traits pathologiques. Ça se sentait. Cet espace de liberté que j'avais enfant, cette bulle que ma mère m'avait laissée… elle s'est refermé très vite. elle a fini par disparaître. Ce que j'ai ressenti, c'est une privation brutale de liberté. Alors il a fallu s'adapter. Réinterpréter la liberté, mais dans un monde tordu, bancal. Une liberté adaptée au dysfonctionnement. Tu vois ? Pas une vraie liberté, non. Des stratégies de survie : éviter, se méfier, se couper. L'hypervigilance, la dissociation… des postures pour tenir debout. Toujours être aux aguets, comme habité par une peur constante, assidue et fidèle. J'étais dans un état d'amnésie dissociative. L'amnésie pour oublier. La dissociation pour fuir. Mon esprit a fait ce qu'il a pu pour survivre. Puis j'ai développé un trouble de stress post-traumatique complexe. Une explosion de symptômes à mes 20 ans au moment de la mort de mon père, qui est décédé seul dans un aéroport. J'étais morcelé, comme une mosaïque sur un mur. Plein de petits bouts de toi, cassés et éparpillés à l'intérieur de toi. Et on essaie de faire avec. À ce moment, le concept de liberté intérieure était inexistant. Et le chaos a duré 15 ans à peu près.

Se relever, c'est apprendre à marcher autrement

Photo de Lotfi à l'âge de 9 ans - 1984.

Parlons-en, alors, de ce chemin qui t'a conduit à retrouver une forme de liberté, perdue très tôt.

C'est une fresque, un parcours de résilience et de rétablissement. Je découvre la philo et la psychanalyse par moi-même, très jeune. Nietzsche à 14 ans, Freud à 16, dans une tentative de me comprendre, de me soigner seul. Quand j'enterre mon père, je coupe définitivement avec le reste de la famille. Il y avait deux choix : rester avec eux et mourir à petit feu, ou fuir. Ils étaient enfermés dans leurs propres blessures, et ça rendait nos liens toxiques. Ça me détruisait. Alors j'ai cassé le lien. Je leur ai dit : « je le casse, ce gêne qui nous relie ». On dit souvent que le trouble psychique : « ça te détruit ou ça te fait grandir ». Mais c'est plus complexe que ça. Moi c'est qu'à 35-36 ans que j'ai senti un appel au changement, sans savoir encore vers quoi. J'en avais juste assez de répéter, encore et encore, les mêmes schémas, ça avait beaucoup de conséquences dans mes relations. Alors, j'ai commencé par dire : « Je ne veux plus ça ». C'est tout ce que je savais. Et ça, déjà, c'était une forme de liberté. C'est là que s'ouvre un autre espace. Pas la liberté pleine et entière, mais le début d'une sortie de survie. Parce que jusque-là, c'était que ça : de l'évitement, de l'hypervigilance, de la dissociation. Des stratégies pour tenir. Puis à 39 ans, j'ai demandé pour la première fois de ma vie de l'aide. Je suis allé faire une psychothérapie. Avec le temps, tu finis par devenir “sachant”. Pas au sens théorique, mais par expérience. T'apprends de la douleur, des effondrements, des tentatives de reconstruction. Et aujourd'hui, dans mes accompagnements, je le transmets. Je dis souvent : « arrête de rouler à fond en première sur l'autoroute. T'as déjà pensé à une aire de repos ? À respirer, faire le tour de ton moteur, de ton environnement ? Il y a toi, il y a les autres, et il y a ce qui t'entoure. Commence par ça. Ne fixe pas de grands objectifs tout de suite. Commence par identifier ce que tu ne veux plus. Le reste suivra ». C'est ce que je partage, humainement, dans mon travail avec des personnes vivant avec des troubles psychiques. C'est ce que je m'applique aussi à moi, chaque jour.

Comment as-tu rencontré la pair-aidance ?

Pour moi, la pair-aidance, c'est un cadeau de l'univers. C'est devenu une architecture de vie, une philosophie. Mon parcours a toujours été marqué par la synchronicité, la sérendipité, des signes, des rencontres. En 2018, j'ai 43 ans. Je suis en logistique depuis des années, à bout de souffle. Je m'apprête à passer un BTS, à défaut d'autre chose, pour décrocher un CDI. Mais je sens que ce n'est pas ma voie. Mon envie d'évoluer, elle est là, mais floue. À la maison, ma conjointe de l'époque entame une reconversion réussie. Moi, je patauge. Et puis un jour, sur Facebook, je tombe sur un groupe animé par un psychiatre en Bretagne. On sympathise. Il me propose de coadministrer. Et là, je vois passer une annonce : « 1ère promotion DU Pair-aidance à Lyon ». Le mot m'attrape. Je m'inscris. Et j'oublie. Un mois plus tard, je reçois un appel. C'était eux. On m'invite à un entretien de sélection. J'étais chez un pote, guitare, apéro… je ne comprenais rien, mais je dis oui. Je suis retenu. Je fais l'aller-retour Bordeaux-Lyon pour suivre la formation, tout en bossant de nuit chez DHL. Le mercredi, je suis en cours, et le vendredi soir, j'enfile mes chaussures de sécu pour le boulot. J'ai financé mon DU comme ça. J'ai soutenu un mémoire sur les perspectives et les potentiels puissants que peut apporter la pair-aidance à la clinique de la victimologie et du psychotrauma, à la croisée de la pair-aidance. J'ai eu 13 et on est en 2020. À l'époque, il n'y avait pas encore de postes. Même le Pr Nicolas Franck, notre responsable de la formation, nous l'avait dit : « Vous êtes pionniers ». Ce sont deux rencontres qui ont tout déclenché ensuite. Nicolas Chambon, rédacteur en chef de Rhizome Orspere-Samdarra Lyon Vinatier, et Luigi Flora, enseignant-chercheur CI3P Nice. Luigi Flora m'intègre en tant que patient-partenaire au CN2R, le Centre National de Ressources et Résilience Lille, et Nicolas Chambon au comité de rédaction de la revue Rhizome et dans le dispositif de formation « Prisme National ». Avec Nicolas Franck, je les considère tous les trois, comme mes Mentors. Reconnaissance et gratitude ! J'écris, je publie, je me fais un réseau. Un an plus tard, le pôle du Pr  Nicolas Franck m'appelle : « Allô Lotfi, un poste se libère, ça t'intéresse ? ». J'ai dit oui sans hésiter. Un entretien, un aller-retour Bordeaux-Lyon dans la journée… et je suis embauché. J'ai commencé le 1er septembre 2021.

En tant que pair-aidant avec un parcours de vie… riche, comment définirais-tu aujourd'hui la liberté ?

Je ne dirais pas “riche”, je dirais “épais”. Il y a de l'épaisseur, plus que de la richesse. C'est plus juste. Quant à la liberté… On ne peut pas être totalement libre. Ce qu'on peut, en revanche, c'est apprendre à accueillir ce qui arrive, le bon comme le mauvais. C'est ça qui, pour moi, a tout changé. C'est dans cette posture d'accueil que s'est ouverte une autre forme de liberté, celle du choix. Mais choisir, c'est pas simple. Il y a toujours des biais, des conditionnements. On ne choisit vraiment que quand on comprend ce qui se joue. Il faut du savoir, de l'expérience, une sorte de boîte à outils intérieure. Et cette boîte, tu la construis en vivant. En te mettant en mouvement. C'est l'action qui te forme, qui t'émancipe, et qui te permet de faire des choix éclairés. Et c'est là que naît la liberté intérieure. Et puis parfois, cette liberté, tu la ressens. C'est presque une émotion. Un apaisement profond. Moi qui suis agnostique, je dirais quand même que ça tient du spirituel. C'est comme si tu trouvais enfin à l'intérieur de toi, ton point d'habitation sur un GPS. Tu rentres chez toi. Et là, tout un espace s'ouvre.

Et à travers ton métier aujourd'hui, tu essaies de redonner le choix ?

Exactement. Je reviens de Voltaire, de Jacques le fataliste. La fatalité, le vrai enjeu, c'est d'en sortir. Pas pour "accueillir la vie" comme on le dit souvent… mais pour accueillir le choix. Parce qu'il y a un ordre naturel, un processus presque comme une partition. Et la liberté, elle vient quand on peut jouer sa propre mélodie. Moi, si je me sens libre aujourd'hui, c'est parce que j'ai pu choisir ne plus voir ma famille, de me soigner, de devenir pair-aidant. Il y a souvent une confusion entre résilience et rétablissement. Ce sont deux choses différentes, mais connectées. La résilience, c'est ce socle intérieur qui permet d'entrer dans un vrai parcours de rétablissement. Et ce socle, tu le bâtis avec l'accueil des événements, le pardon, l'apaisement, l'amour de soi,  la reconnaissance, la gratitude… et surtout, la capacité même infime de faire un choix. C'est pierre après pierre que tu construis ton édifice. Le labeur du laborieux. 

Se relever, c'est apprendre à marcher autrement

Cliché de Lotfi et moi post-interview.

 

Lotfi Bechellaoui

Publié le 1764161500000