Interview du Pr Thierry Passeron

Publié le 22 juin 2026 à 14:39
Article paru dans la revue « FDVF-RJD - La Revue des Jeunes Dermatologue » / FDVF N°4

« Je fais ce qui me passionne, tout simplement »

Rencontre avec un médecin-chercheur qui revendique avant tout… le plaisir.

Interview du Pr Thierry Passeron

Camille BUZA.- Pour commencer, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Pr Thierry PASSERON.- Je m'appelle Thierry Passeron, je suis dermatologue et je dirige une équipe INSERM à Nice. Je suis niçois de formation, mais j'ai eu la chance de me former aussi à l'étranger, en exerçant 2 ans au Sénégal, un passage de 6 mois à Paris pour mon master, ainsi que 2 ans à Washington pour mon post-doctorat. Ce parcours m'a beaucoup ouvert, tant scientifiquement qu'humainement.

Parcours et vocation

C. B.- Quel a été votre parcours et qu'est-ce qui vous a conduit vers la médecine puis la dermatologie ?

Pr T. P.- Je suis le premier de ma famille à avoir eu le bac, donc rien ne me prédestinait particulièrement à ce milieu. Mais, depuis l'âge de 5 ans, je voulais être chirurgien. Finalement, au cours de mes études, je me suis rendu compte que la chirurgie ne me correspondait pas tant que ça. J'étais plutôt fait pour la réflexion médicale.

C'est lors de mes stages d'externe dans le service du professeur Ortonne à Nice que ma passion est née. J'y suis passé deux fois en tant qu'externe, et j'ai adoré la dermatologie. La démarche clinique, l'humanité de cette spécialité, mais aussi la dimension scientifique très forte ont été des révélations. Mon premier choix s'est donc porté sur la dermatologie.

Si je ne l'avais pas eue, j'aurais choisi la médecine générale et orienté ma pratique vers la dermatologie si possible.

Aujourd'hui encore, ce que j'aime le plus, c'est cette forme d'« enquête » médicale. Nous sommes presque des détectives. Le côté interventionnel m'attire moins désormais, même si j'ai conservé une activité de laser.

C. B.- Y a-t-il eu une rencontre déterminante dans votre carrière ?

Pr T. P.- Oui, je cite sans hésitation le professeur Ortonne. Il a construit la dermatologie moderne à Nice, développé la recherche, créé des unités INSERM… Il a profondément marqué le service.

J'ai aussi beaucoup appris aux côtés de Jean-Philippe Lacour. Tous deux m'ont transmis le goût de la rigueur scientifique, mais aussi une approche très humaine de la médecine, fondée sur l'écoute et l'encouragement des collègues. C'est essentiel pour moi. On me dit parfois que je suis le « chef de service des bisounours »… je le prends comme un compliment !

Recherche et engagement

C. B.- À quel moment avez-vous décidé de vous orienter vers la recherche ?

Pr T. P.- Je ne me suis jamais dit : « je veux absolument être universitaire ». J'ai toujours fonctionné au plaisir. La vie est courte, il ne faut pas se forcer !

J'ai commencé par un master, par envie. Puis on m'a proposé une thèse de sciences et j'ai saisi l'opportunité. J'ai été très bien accueilli dans le monde de la recherche, notamment par les équipes laborantines qui ont su me donner l'envie de continuer.

Ce qui me motive au quotidien, c'est le lien entre les patients et le laboratoire : observer l'efficacité des traitements au lit du patient, comprendre, puis tester de nouvelles hypothèses en laboratoire. Tout part d'une curiosité !

C. B.- Vous avez aussi lancé une start-up…

Pr T. P.- Oui, c'est une autre de mes casquettes ! J'ai cofondé Nikaia Pharmaceuticals, qui travaille sur une protéine impliquée dans certaines voies inflammatoires et tumorales. On est encore en phase pré-clinique, mais l'objectif est de passer chez l'humain dans quelques années.

J'ai d'autres projets en cours de développement. La casquette d'entrepreneur, je l'ai découverte sur le terrain, malgré moi, avec ses difficultés mais aussi ses exaltations.

Reconnaissance et méthode de travail

C. B.- Vous êtes aujourd'hui reconnu mondialement pour vos travaux sur la pigmentation. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Pr T. P.- D'abord, je ne suis pas parti de zéro : le professeur Ortonne travaillait déjà sur ces sujets. Il m'a transmis ce virus.

Ensuite, il y a eu des opportunités… et de la chance. La découverte du rôle du gène SOX9, par exemple, s'est faite en partie par hasard. Mais derrière, il y a énormément de travail et de collaborations.

Je suis quelqu'un qui a toujours plein d'idées, je dirais environ trois à la seconde ! Sur ces trois, j'en développe une puis 20 à 30 % aboutissent…

Avoir plusieurs projets en même temps implique plus de boulot mais finalement on arrive à avoir au moins une bonne nouvelle, et on avance. Les échecs font partie du jeu. Ils font grandir, je ne pense pas vous apprendre quelque chose !

C. B.- Comment vivez-vous cette exposition et cette reconnaissance ?

Pr T. P.- Le plus difficile, ce n'est pas la reconnaissance en elle-même, c'est de réussir à tout concilier. Le travail, les responsabilités, la vie personnelle.

J'ai toujours fait très attention à préserver du temps pour ma famille. Mes week-ends étaient sanctuarisés pour mes enfants. Si je devais travailler, je le faisais le soir. La carrière est importante, mais la vie personnelle l'est tout autant. Encore une fois, on n'a qu'une vie.

Équilibre et personnalité

C. B.- Comment gardez-vous votre énergie et votre motivation ? Comment parvenez-vous à concilier une carrière aussi dense avec votre vie personnelle ?

Pr T. P.- Je m'éclate ! Je suis passionné et profondément optimiste. J'ai probablement un taux de dopamine un peu élevé...

Pour tout concilier, c'est une question de choix. Je ne perds pas de temps inutilement. Il m'arrive peu d'aller au cinéma, de regarder des films ou séries. Je ne suis pas non plus du genre à m'arrêter pour un café en pleine matinée. Je suis sans doute un peu hyperactif, mais ça me convient.

C. B.- Quel rôle joue votre entourage dans cet équilibre ?

Pr T. P.- Un rôle central, surtout ma femme. Elle travaille en tant que médecin scolaire et m'a énormément soutenu, notamment pour les enfants. Elle est très compréhensive, très tolérante par rapport à mon rythme et à mes déplacements. On a toujours pris nos décisions ensemble.

C. B.- Qu'est-ce qui vous nourrit en dehors du travail ?

Pr T. P.- Les rencontres, avant tout. Le monde hospitalo-universitaire permet de rencontrer des personnes extraordinaires, venues du monde entier. C'est extrêmement enrichissant, humainement et scientifiquement.

J'aime aussi beaucoup la montagne à travers la randonnée, le ski… Ça permet de se vider la tête. Pour l'anecdote, j'ai failli faire de la compétition en ski de bosses ! Mes parents m'ont demandé de choisir entre la médecine ou le sport. Encore une fois, c'est une question de choix !

Enfin, j'aime voyager. C'est d'ailleurs un des avantages du métier hospitalo- universitaire.

C. B.- Quelles sont les valeurs qui vous guident ?

Pr T. P.- Le respect, l'honnêteté et la fidélité.

Vision et avenir

C. B.- Comment voyez-vous l'avenir de la dermatologie ?

Pr T. P.- Scientifiquement, il sera extraordinaire. De nombreuses molécules arrivent, avec de nouvelles cibles, de nouvelles indications. C'est topissime ! La dermatologie est une spécialité en pleine effervescence.

L'intelligence artificielle va aussi transformer notre pratique. Il ne faut pas la subir ni la contrer, mais l'accompagner.

En revanche, je suis inquiet pour la démographie médicale. Le manque de dermatologues en France est un vrai problème. À Nice par exemple, un seul poste est ouvert chaque année, c'est une honte.

Je suis également révolté par l'inégalité d'accès aux soins. Selon son porte-monnaie ou son niveau d'éducation, les chances sont inégales et c'est un combat que nous devons mener au quotidien.

Il est nécessaire, d'après moi, de poursuivre le développement de la téléexpertise, utiliser l'IA pour le tri et l'éducation des patients, mieux former les médecins généralistes sur les pathologies simples. Tout cela pour recentrer les dermatologues sur leur expertise.

Projets et transmission

C. B.- Avez-vous encore des objectifs à accomplir ?

Pr T. P.- Bien sûr ! J'aimerais notamment voir aboutir les travaux de mes équipes jusqu'au développement de médicaments chez l'humain. Ce serait une vraie concrétisation et satisfaction d'équipe.

Sur le plan personnel, je n'ai pas d'objectif particulier. Je suis déjà comblé.

C. B.- Quel conseil donneriez- vous aux jeunes dermatologues ?

Pr T. P.- YOLO ! La vie est courte, profitez-en. On fait un métier extraordinaire, en ville comme à l'hôpital. Faites-vous plaisir.

C. B.- Et pour finir, qui aimeriez-vous voir découvrir dans ce format pour la 5ème édition ?

Pr T. P.- J'aimerais donner la parole à Axel Villani, dermatologue lyonnais. Il est brillant, avec un parcours atypique, et assez discret. J'aimerais en savoir plus sur lui !

Interview du Pr Thierry Passeron

Camille BUZA 
Interne en Dermatologie à Lille 
Vice-Présidente Partenariats 
de la FDVF
Rédactrice en chef de la Revue 

des Jeunes Dermatologues

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