Interview du Pr Delphine Staumont-Sallé

Publié le 29 sept. 2025 à 09:18
Article paru dans la revue « FDVF-RJD - La Revue des Jeunes Dermatologue » / FVDF-RJD N°3

Camille BUZA.- Pouvez-vous vous présenter en quelques mots, de la façon dont vous le souhaitez ?
Pr Delphine STAUMONT-SALLÉ.- Je suis Delphine Staumont-Sallé, un pur produit du nord de la France. Je suis née à Roubaix et j'ai grandi dans l'Avesnois, une campagne tranquille du sud-est du département du Nord. Aujourd'hui, je vis et travaille à Lille, une ville qui fait partie de ma vie autant que de mon identité. D'un point de vue professionnel, je suis PUPH en dermatologie au CHU de Lille, surspécialisée en allergologie et en immunologie, avec une expertise en particulier dans la dermatite atopique, les toxidermies et les éosinophiles. Sur le plan personnel, je suis mariée, mère de deux enfants et de Jean Ulysse, mon chat… Je vais en décevoir certains : Jean Ulysse n'a pas de compte instagram !
C. B.- Quel a été le moment décisif ou fondateur dans votre parcours vers la dermatologie ?
Pr D. S.-S.- Le choix de devenir médecin a toujours été une certitude pour moi. Pour autant, la dermatologie m'est venue assez tardivement. Je n'ai pas eu le « coup de foudre » pour ma spécialité. C'est plutôt elle qui m'a choisie, par hasard ! J'avais fait la demande de réaliser un stage au Canada en endocrinologie à la fin de l'externat. Étant donné qu'ils ne pouvaient m'accueillir que deux mois, c'est par tirage au sort que je me suis retrouvée en dermatologie les deux autres mois. Pour ne pas vous mentir, au début je ne voulais pas y aller… mais au bout de 15 jours je suis tombée amoureuse de cette spécialité ! Un matin, je me suis réveillée en me disant : « Je veux faire de la dermato ». Le soir même, nos résultats d'externat sont sortis alors qu'ils devaient tomber quelques jours plus tard. Heureux hasard ? Alignement de planètes ? Quoi qu'il en soit, mes résultats me permettaient de choisir cette spécialité ! Le Canada a depuis une place particulière dans mon coeur.
C. B.- Le monde hospitalo-universitaire est souvent perçu comme compétitif et masculin. Y a-t-il eu des obstacles auxquels vous avez été confrontée au cours de votre parcours ?
Pr D. S.-S.- C'est une question qui mérite un certain recul. Effectivement, en tant que femme, il faut souvent se battre. Mais je pense que cette lutte ne se limite pas à la médecine ni à l'hôpital universitaire ; c'est une problématique qui touche l'ensemble de la société. Je pourrais vous citer de nombreuses femmes dans mon entourage qui, dans des secteurs très différents, ont dû se battre pour trouver leur place. Je me considère chanceuse car je suis arrivée au moment où la médecine commençait à se féminiser. J'ai été témoin de ce moment charnière où la société a accordé plus de place et de responsabilité aux femmes. Peut-être que j'ai été moins sensible à cette compétition aussi par mon caractère qui m'a permis de ne jamais me sentir inférieure à un homme. Parfois, les femmes ont tendance à s'auto-censurer mais je crois qu'il est de notre responsabilité de rejeter ce sentiment et de s'assumer pleinement. Ma mère a joué un rôle fondamental dans cette émancipation : elle n'a pas pu réaliser la carrière qu'elle souhaitait, mais elle m'a toujours poussée à oser. C'est une vraie inspiration au quotidien.
C. B.- Vous considérez donc que les obstacles sont ceux subis globalement dans la société, sans spécificité du monde médical, mais avez-vous eu à vous imposer différemment en tant que femme ? Avez-vous ressenti des inégalités, explicites ou insidieuses ?
Pr D. S.-S.- J'ai pris ma place en tant que personne, non en tant que femme. Je ne me suis jamais considérée comme moins légitime. Je vais vous raconter une anecdote. Un soir, lors d'une réunion où seuls des hommes étaient présents, mes collègues m'ont demandé avec beaucoup d'empathie si l'heure tardive ne risquait pas de me poser problème à la maison. Je leur ai répondu en toute franchise : « J'ai fait comme vous, j'ai mon mari, et les nounous… je suis remplaçable ! ».
C. B.- Avez-vous eu des modèles ou mentors ? Des soutiens essentiels ?
Pr D. S.-S.- J'ai eu la chance d'être entourée de collègues qui m'ont soutenue, hommes et femmes confondus. Parmi mes mentors, je citerais Emmanuel Delaporte pour son expertise clinique et David Dombrowicz, avec qui j'ai travaillé au laboratoire de recherche. Leur respect pour la conjugaison de ma vie professionnelle avec ma vie personnelle ont été essentiels pour moi. Tout comme mon amie Mahtab, je ne pourrais pas citer toutes les personnes m'ayant soutenue pour devenir PU-PH. Je tiens à adresser un mot particulier pour Martine Bagot qui a toujours défendu mon dossier et qui incarne le combat pour la place des femmes en sciences. Il en est de même pour Pascal Joly et Selim Aractingi qui m'ont toujours fait confiance dans la période de préparation pour le CNU.
C. B.- Y a-t-il eu des moments où vous avez songé à renoncer ou à changer de cap ? À quelles ressources avez-vous fait appel dans ces moments ?
Pr D. S.-S.- Jamais de renoncement, mais parfois de la fatigue. La force mentale est un atout, mais personne n'est infaillible. Il y a eu des moments difficiles, notamment lorsque mes enfants étaient tout petits. J'ai eu ma fille Ella au milieu de l'internat et mon fils Gabriel au début de mon clinicat. Mon mari Marc est ophtalmologue. Nous alternions les gardes et obligations professionnelles. La vie s'enchaînait… Nous voulions cette carrière, mais nous souhaitions aussi fonder une famille. C'est paradoxal car la famille peut être source de difficultés certes, mais c'est aussi une immense ressource. Elle permet de prendre du recul, de se recentrer et de ne pas se perdre dans la pression et les tâches professionnelles. Notre soutien et admiration mutuelle avec Marc a été indispensable. Il est pragmatique, toujours là pour me guider, pour me rappeler mes rêves malgré la fatigue et la culpabilité qui pouvaient me submerger. Mes autres ressources essentielles ont été nos parents et les nounous, je les ai toujours cités dans mes remerciements de thèses ! Sans mon entourage, il m'aurait été impossible de réussir à tout concilier. Une autre ressource essentielle, ce sont les voyages lointains en famille ou à deux à chaque fois que c'est possible.
C. B.- Quelles ont pu être les réactions professionnelles à l'annonce de vos grossesses ? 
Pr D. S.-S.- Leur accueil n'était pas toujours enthousiaste mais, avec le recul, je trouve que la véritable anomalie c'est l'absence de solutions de remplacement. L'hôpital et la société en général ne sont pas aidants pour mener de front des projets personnels, notamment en France.
C. B.- D'après vous, les choses évoluent-elles aujourd'hui ? Quel combat concret restet- il pour améliorer la représentation et l'écoute des femmes ?
Pr D. S.-S.- Évidemment, ça évolue. Et heureusement ! Ma fille, Ella, est une pro du féminisme. J'apprends beaucoup avec elle. Cela m'interroge et me pousse à me remettre en question. J'essaie d'évoluer grâce à elle.
C. B.- Comment avez-vous trouvé un équilibre dans votre vie professionnelle et personnelle ?
Pr D. S.-S.- L'image qui se dégage du monde universitaire est malheureusement souvent archaïque. Il faut rentrer dans un « moule ». Le PUPH serait censé être de caryotype XY et impressionnant. Cette image résonne avec l'auto-censure dont on parlait juste avant. Pour ma part, j'ai refusé de m'y conformer. J'ai une personnalité empathique et gentille. J'espère être restée fidèle à ce que je suis.
C. B.- Comment rendre la carrière universitaire plus attractive pour les femmes d'après vous ?
Pr D. S.-S.- Je crois qu'il est essentiel de partager nos expériences. Rassurer les jeunes femmes, les accompagner dans leurs projets. Le CNU doit continuer à évoluer comme il le fait actuellement dans une direction bienveillante et constructive. Je pense aussi qu'il serait intéressant de proposer un accompagnement sur le plan personnel dès le début de la carrière, une sorte de « compagnonnage ». Une ressource, quelqu'un avec qui échanger, pour éviter de se sentir isolée dans ces moments où l'on n'a pas encore construit notre réseau. Mon principal conseil pour tous les candidats et candidates est de faire attention à l'épuisement, d'autant plus chez les femmes. On veut souvent mener beaucoup de choses de front et ce n'est qu'à l'épuisement qu'on se résout à abandonner. Il faut aussi désacraliser les choses. Être une épouse, une maman, une cheffe de clinique, professeure, travailler au laboratoire… Je me flagellais dès que quelque chose se passait mal dans certains plans de vie mais, en réalité, tout est constamment en équilibre et c'est la qualité que nous devons privilégier, pas la quantité. Que ce soit au travail ou à la maison.
C. B.- Avez-vous déjà ressenti ce qu'on appelle aujourd'hui le syndrome de l'imposteur ? Si oui, comment l'avez-vous géré ?
Pr D. S.-S.- Le syndrome de l'imposteur… Je le connais par coeur celui- là ! C'est particulièrement au moment où je suis devenue professeure que je l'ai ressenti. L'euphorie du début laisse rapidement la place au doute mais c'est ce doute qui permet de dépasser ses limites et de se remettre en question. C'est ainsi qu'on grandit. Ce sentiment d'imposteur est commun à de nombreuses prises de responsabilité. Je suis persuadée que, dans le domaine hospitalo-universitaire, il fait partie du processus d'évolution. C'est ce que j'ai envie de dire aux jeunes dermatologues : vivez et assumez vos choix. Vous en serez fiers.
C. B.- Quel regard portez-vous sur les nouvelles générations de dermatologues ?
Pr D. S.-S.- Je leur porte un regard maternel, d'autant que mes enfants ont aujourd'hui à peu près le même âge qu'eux. Je suis aussi impressionnée par votre curiosité et votre ouverture d'esprit. Je me sens souvent comme une "boomeuse". Il faut conserver les côtés positifs de chaque génération. De mon côté, je cherche à transmettre la rigueur, la discipline et la responsabilité. Vous avez une capacité à questionner ce que nous pensions acquis. Ça nous pousse à nous remettre en question et à évoluer. Vous n'êtes pas dans la simple critique mais plutôt dans l'effort de rendre les choses meilleures. C'est génial !
C. B.- Quels messages aimeriez-vous leur transmettre ?
Pr D. S.-S.- J'ai peur de l'individualisme. Je veux dire à votre génération de ne pas se couper des autres. Les réseaux sociaux, les webinaires, les visios ont facilité la communication, mais ils ont aussi diminué l'interaction réelle et le contact humain. Mais heureusement, je ne vois aucun individualisme dans mon quotidien professionnel. J'ai l'impression d'être un véritable entraîneur d'équipe dans mon service !
C. B.- Parmi tous vos projets, lesquels vous tiennent particulièrement à coeur aujourd'hui ?
Pr D. S.-S.- Continuer ce que je fais… c'est ce qui me tient à coeur. La recherche me passionne, en particulier mes travaux sur les éosinophiles. Mon projet le plus cher reste celui du registre Dermatite Atopique, que je considère comme mon "bébé". C'est un projet sur lequel j'ai mis beaucoup de coeur et d'énergie, j'aimerais continuer de le voir évoluer. Je veux aussi continuer à transmettre et contribuer au rayonnement de la formation lilloise. Par exemple, voir Frédéric Dezoteux devenir professeur me donne l'impression d'avoir mis ma pierre à l'édifice. C'est un peu comme bâtir un héritage. Plus généralement dans ma vie professionnelle et personnelle, j'aspire à la sérénité et au calme.
C. B.- Une dernière question, si vous pouviez dire une chose à la Delphine Staumont jeune interne, ce serait quoi ? 
Pr D. S.-S.- Ce conseil est un secret pour la RJD, un petit cadeau, que je n'ai jamais partagé avec quiconque, ni avec moi-même… J'aimerais lui dire : "Chère Delphine, je suis fière de toi".
C. B.- Une phrase ou une devise qui vous guide ? 
Pr D. S.-S.- J'adore La Cité de la Peur, mais je crois que plus personne n'a cette référence. Je retiendrais donc plutôt cette phrase : "À l'impossible nul n'est tenu." Je prononce souvent cette phrase, mais avant de la finir, je suis déjà en train de réfléchir à comment réussir quand même à faire cette chose qui me parait impossible !
C. B.- Un conseil essentiel à transmettre à nos lecteurs et lectrices, jeunes dermatologues en devenir ? 
Pr D. S.-S.- Vous avez choisi le plus beau métier du monde. Cultivez-le.
C. B.- Quelle personne souhaiteriezvous lire dans la RJD n°4 ? 
Pr D. S.-S.- Je suis une fan inconditionnelle de Thierry Passeron. Clinicien brillant et chercheur de renommée internationale, il est aussi d'une gentillesse impressionnante. Thierry a trouvé un bel équilibre entre vie professionnelle exigeante et épanouissement familial. Et, cerise sur le gâteau, il est beau gosse… mais ça reste entre nous !
Interview du Pr Delphine Staumont-Sallé
Interview du Pr Delphine Staumont-Sallé

Camille BUZA 
Interne en Dermatologie à Lille 
Vice-Présidente Partenariats 
de la FDVF 
Rédactrice en chef de la Revue 
des Jeunes Dermatologues

Interview du Pr Delphine Staumont-Sallé

Olivier PHILIP 
Docteur Junior en Dermatologie à Lille 
VP Représentation et formation 
2024-2026

Interview du Pr Delphine Staumont-Sallé

Pr Delphine STAUMONT-SALLÉ 
PUPH, Service de Dermatologie 
CHU de Lille - Hôpital Claude Huriez

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