Construire la filière AVC au Maroc de l’engagement personnel à l’expérience collective

Publié le 28 nov. 2025 à 12:28
Article paru dans la revue « Anainf- NeuroFil » / ANAINF - Le Neuro FIl N°2

Témoignage
 

Une cause qui me tient à cœur

Parmi les pathologies neurologiques, lʼAVC occupe une place particulière : il survient brutalement, bouleverse la vie des patients et de leurs familles, et impose une réponse médicale immédiate. Au Maroc, la charge des AVC est dramatique : ils représentent une part importante de la mortalité et surtout du handicap acquis. Ces « chiffres alarmants » que nous côtoyons chaque jour ne sont pas pour moi de simples statistiques : ce sont des visages, des histoires interrompues, des patients jeunes trop souvent condamnés par un retard de prise en charge. C'est ce constat qui a nourri, depuis le début de ma carrière, un engagement profond et personnel pour le développement de la filière neurovasculaire dans mon pays.

Un parcours au service du neurovasculaire

Formée en neurologie au CHU de Casablanca et spécialisée en pathologies neurovasculaires en France, j'ai enrichi mon parcours par un diplôme de la Sorbonne en neuroradiologie diagnostique et thérapeutique. Cette double compétence, clinique et en imagerie, constitue un socle essentiel pour bâtir une filière AVC moderne et performante. Mon engagement dépasse le cadre hospitalier : je contribue activement aux travaux de la Société Française Neuro-Vasculaire (SFNV) et du World Stroke Congress (WSC), et j'anime régulièrement des ateliers de neurosonologie à travers différentes villes marocaines. Ces expériences, tant nationales qu'internationales, ont forgé une conviction forte : la pérennité d'une prise en charge de qualité des AVC au Maroc passe par la formation continue et la transmission des savoirs.

Lʼhistoire dʼune filière

Le Maroc n'a pas attendu pour structurer la prise en charge des pathologies neurovasculaires. La ville de Fès a ouvert la voie en développant les premiers enseignements et les premières unités dédiées, établissant ainsi un modèle pionnier qui a servi de référence nationale.
À Casablanca, une ville de près de 3,2 millions d'habitants au cœur d'une région qui en compte plus de 7,6 millions,
le CHU Ibn Rochd, le plus grand établissement hospitalier du pays, s'est progressivement imposé comme un centre moteur.
J'ai eu l'opportunité de contribuer à ce développement en participant à la mise en place d'une filière complète. L'objectif était clair : bâtir une organisation moderne capable de répondre aux besoins d'une population croissante et de réduire le poids des AVC, première cause de handicap acquis chez l'adulte. Cette dynamique n'aurait jamais été possible sans l'engagement et la disponibilité de nos aînés, dont les conseils et l'expérience ont transformé une ambition en une véritable réalité clinique.
Aujourd'hui, ce parcours témoigne d'une conviction profonde : le progrès de la filière neurovasculaire au Maroc repose sur la formation continue, la transmission des savoirs et la collaboration entre générations. C'est en consolidant ces bases que nous pourrons offrir à nos patients une prise en charge toujours plus efficace et équitable.

Ce que nous avons mis en place

À Casablanca, nous avons progressivement construit une véritable filière AVC organisée. Cela s'est traduit par l'adoption de protocoles standardisés pour assurer une prise en charge rapide dès l'arrivée aux urgences, par le développement de la neurosonologie avec des ateliers pratiques réguliers de Doppler transcrânien et TSA que j'ai eu le privilège d'animer, formant ainsi une nouvelle génération de jeunes neurologues à l'utilisation de ces techniques en première ligne.

Nous avons aussi mis l'accent sur la formation interprofessionnelle, ouverte aussi bien aux internes et résidents qu'aux infirmiers, afin de diffuser une culture commune de l'urgence neurovasculaire.

Enfin, la coopération multidisciplinaire s'est imposée comme un pilier essentiel, réunissant neurologues, radiologues, réanimateurs, cardiologues, kinésithérapeutes et orthophonistes pour garantir la continuité des soins.

Construire la filière AVC au Maroc de l’engagement personnel à l’expérience collective

Les défis et les perspectives

Malgré les progrès accomplis, de nombreux défis persistent. Le retard de consultation, souvent lié à un manque d'information du grand public, demeure un frein majeur, tout comme les inégalités d'accès à l'imagerie et aux traitements de reperfusion. À cela s'ajoutent les contraintes logistiques des hôpitaux et l'insuffisance d'unités neurovasculaires spécialisées. Pour les années à venir, nos priorités sont clairement définies : structurer un réseau régional AVC autour de Casablanca en reliant le CHU aux hôpitaux périphériques, élargir l'accès à la thrombolyse et à la thrombectomie encore trop limité, intensifier les campagnes de sensibilisation destinées au grand public et, enfin, mettre en place une unité neurovasculaire répondant pleinement aux standards internationaux.

Construire la filière AVC au Maroc de l’engagement personnel à l’expérience collective

Une conviction pour l'avenir

Mon engagement personnel pour cette cause dépasse la sphère médicale. C'est une véritable mission de vie : contribuer à faire reculer le poids de lʼAVC dans mon pays, former les jeunes neurologues, et créer une dynamique collective qui transcende les contraintes locales. La filière AVC au Maroc est en construction, et si beaucoup reste à faire, l'énergie, la volonté et la compétence des équipes locales sont une promesse pour l'avenir. Je reste convaincue qu'avec l'appui de nos institutions, Louverture internationale et l'engagement quotidien sur le terrain, nous pourrons transformer lʼAVC de fatalité en urgence traitable.

Construire la filière AVC au Maroc de l’engagement personnel à l’expérience collective
Construire la filière AVC au Maroc de l’engagement personnel à l’expérience collective

Dr Hajar KHATTAB
Neurologue, spécialiste en pathologies neurovasculaires
Professeur assistant au CHU Ibn Rochd de Casablanca au Maroc

Publié le 1764329288000