
L'anticipation, fondement de la résilience hospitalière
« La paix ne se décrète pas, elle se prépare. »
En mai 2026, lors du congrès SantExpo, la conférence « Se préparer à une situation de conflit armé : l'anticipation, fondement de l'efficacité » a marqué un tournant dans la prise de conscience collective des enjeux sanitaires liés aux conflits de haute intensité.
Portée par des acteurs clés comme le Médecin Général Erik Czerniak (Service de santé des armées), le Directeur de l'APHM François Crémieux, le Directeur Général Adjoint de l'ARS PACA Olivier Brahic, la Cheffe de service du Centre de Crise Sanitaire de la DGS Marie Baville et la Responsable adjointe du Pôle O.F.F.R.E.S à la FHF Kathia Barro, cette session a souligné l'urgence d'une coopération civilo-militaire renforcée, d'une mobilisation des équipes et d'une organisation de l'offre de soins capable de faire face à un afflux massif de blessés, une menace chimique, des cyberattaques ou un effondrement des chaînes logistiques. Le Médecin Général Erik Czerniak et le Directeur de l'APHM François Crémieux, avec sérieux, gravité, mais surtout respect impératif d'humanité, ont exposé de façon très pragmatique l'impact hospitalier militaire, mais aussi civil, d'un conflit armé de haute intensité sur un front Est en Europe, dans lequel la France et l'UE seraient engagés [1].
Pourtant, cette réflexion ne date pas d'hier. Dès juillet 2025, une lettre confidentielle du ministère de la Santé, révélée par Le Canard Enchaîné, enjoignait aux Agences Régionales de Santé (ARS) et aux directeurs d'hôpitaux de se préparer à un « engagement majeur » d'ici mars 2026, avec un scénario d'accueil de 10 000 à 50 000 blessés sur une période de 10 à 180 jours [2].
Alors pourquoi un tel article (réalisé en synthèse des documents disponibles avec l'aide de MISTRAL AI) dans ce MAG de l'INPH ? Parce que la prévoyance hospitalière ne peut plus se limiter aux crises sanitaires classiques. La guerre, au même titre que les pandémies virales, doit être intégrée comme un risque systémique dans la stratégie des établissements de santé publics.
Le cadre réglementaire : ORSAN, plan blanc et coordination civilo-militaire [3, 4, 7, 8]
Le dispositif ORSAN : un socle pour les situations exceptionnelles.
Le dispositif ORSAN (Organisation de la Réponse du Système de Santé en situations sanitaires exceptionnelles) est le cadre national qui structure la réponse aux crises. Il chapeaute les plans Blancs des établissements et définit cinq volets régionaux ou zonaux :
ORSAN AMAVI (accueil massif de victimes non contaminées) ;
ORSAN CLIM (phénomènes climatiques) ;
ORSAN EPI-VAC (épidémies/pandémies) ;
ORSAN BIO (risques biologiques) ;
ORSAN NRC (risques nucléaires, radiologiques, chimiques).
Problématique : Aucun volet ne couvre explicitement les conflits armés de haute intensité. Pourtant, les plans Blancs des hôpitaux doivent déjà prévoir la gestion d'un afflux massif de blessés, la mobilisation des ressources et la continuité des soins.
« Le plan Blanc n'est pas un exercice théorique : c'est un outil opérationnel qui doit être testé, actualisé, et surtout intégré à une logique de défense nationale ».
La lettre du 18 juillet 2025 [2] : un électrochoc
La circulaire du ministère de la Santé du 18 juillet 2025 a officialisé l'obligation pour les hôpitaux de se préparer à un scénario de guerre. En voici les points clés :
Objectif : Accueillir entre 10 000 et 50 000 blessés en 10 à 180 jours ;
Moyens : Coordination avec le Service de santé des armées (SSA), activation des réservistes (4 501 en 2026 vs 4 111 en 2022), et synchronisation des chaînes logistiques.
Cadre juridique : Intégration dans la doctrine française de gestion de crise, avec un appui du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN).
Enjeu : Passer d'une logique de réaction (plan Blanc) à une logique d'anticipation (préparation active à la guerre).

Les défis opérationnels : logistique, ressources humaines et interopérabilité
La logistique médicale : un maillon critique
En cas de conflit, la chaîne d'approvisionnement (médicaments, équipements, sang) devient vitale. Le Critical Medical Initiative - Medical Logistics de l'OTAN, piloté par la France depuis 2026, vise à sécuriser ces flux [9]. Mais les hôpitaux civils doivent aussi :
Prépositionner des stocks stratégiques (antibiotiques, produits sanguins, matériel de réanimation).
Anticiper les ruptures (ex. : pénuries de médicaments en cas de blocage des frontières).
Former les équipes à la médecine de guerre (triage de masse, gestion des blessures balistiques, menace NRBC).
La mobilisation des ressources humaines
Réservistes : Le SSA a renforcé ses effectifs (+400 réservistes entre 2022 et 2026) et intégré la médecine de combat dans sa formation initiale.
Personnels civils : Les hôpitaux doivent identifier et former des équipes dédiées (chirurgiens, anesthésistes, infirmiers) à la prise en charge des blessés de guerre (traumatismes graves, amputations, brûlures, impact psychique).
Cellules de crise : Chaque établissement doit avoir une cellule de crise opérationnelle 24/7, avec des procédures claires pour la coordination avec les ARS, les préfets et le SSA.
L'interopérabilité civilo-militaire
Exercice COALITION 26 [5] : En juin 2026, l'Académie de santé des armées a testé, avec l'École de guerre, des scénarios ultra-réalistes (évacuation de centaines de patients fictifs, utilisation de l'IA pour la planification). Résultat : nécessité d'une coordination renforcée entre MEDEVAC (évacuation médicale militaire) et SAMU.
Rôle 2 Basique (R2B) [10] : Structure modulaire du SSA capable d'absorber 50 blessés en quelques heures, avec 3 jours d'autonomie (laboratoire de biologie intégré pour lutter contre l'antibiorésistance).
Les leçons des exercices et les pistes d'amélioration
Retour sur EXOSAN et COALITION 26
EXOSAN (juin 2026) [6] : Exercice opérationnel santé sur le camp de La Valbonne, avec simulation de conflits asymétriques, afflux massif de blessés et menace chimique. Objectif : tester la résilience des réservistes du SSA.
COALITION 26 [5] : Intégration de l'IA pour générer des scénarios réalistes et former les soignants à la planification opérative.
Bilan : Points forts : Réactivité des équipes, coordination civilo-militaire améliorée. ️ ️Points faibles : Manque de stocks stratégiques, surcharge des SAMU, difficultés de communication entre acteurs.
Pistes pour les hôpitaux

Vers une culture de la « prévoyance » : recommandations pour les praticiens
Pour les directeurs d'hôpitaux
Actualiser le plan Blanc : Intégrer explicitement les scénarios de conflit armé (afflux de blessés, coupures logistiques, cyberattaques).
Former les équipes : Organiser des sessions de simulation avec le SSA (ex. : triage de masse, gestion des blessures par armes diverses).
Sécuriser les stocks : Constituer des réserves stratégiques (médicaments, sang, matériel de réanimation) et prévoir des solutions de repli (ex. : générateurs en cas de coupure électrique).
Pour les praticiens hospitaliers et hospitalo-universitaires
Recherche appliquée : Développer des protocoles de soins adaptés aux blessures de guerre (ex. : gestion des hémorragies massives, prévention des infections nosocomiales, la médecine en contexte de crise, psychiatrie, revalidation, reconstruction…).
Enseignement : Intégrer la médecine de catastrophe dans les cursus médicaux et paramédicaux.
Collaboration internationale : Participer aux réseaux OTAN (ex. : Critical Medical Initiative) pour partager les bonnes pratiques.
Pour les ARS et les tutelles
Harmoniser les plans régionaux : S'assurer que chaque volet ORSAN intègre les scénarios de conflit armé.
Financer la préparation : Allouer des budgets dédiés aux exercices, aux stocks stratégiques et à la formation.
Communiquer : Sensibiliser le grand public et les professionnels à l'importance de la prévoyance (ex. : campagnes d'information sur les gestes de premiers secours en cas d'attaque).
Conclusion : la guerre, un risque comme un autre ?
« Si vis pacem, para bellum. » - « Si tu veux la paix, prépare la guerre. »
La préparation à un conflit armé de haute intensité n'est plus une option, mais une nécessité. Les hôpitaux, en première ligne, doivent anticiper, s'organiser et s'entraîner pour faire face à l'impensable.
Trois messages clés
1 - L'anticipation sauve des vies Les plans Blanc et ORSAN doivent être actualisés et testés régulièrement.
2 - La coordination est vitale Civilo-militaire, inter-établissements, internationale.
3 - La formation est un investissement Former les équipes non seulement à la médecine de guerre, mais aux conséquences de la guerre sur le système de soins, c'est garantir la résilience de ce système.
Et demain ?
2027 : Généralisation des exercices inter-régionaux avec le SSA.
2028 : Intégration des scénarios de guerre dans les certifications HAS des hôpitaux.
2030 : Objectif 100 % des établissements prêts à un afflux massif de blessés.
En résumé : « Prévoir la guerre, c'est déjà la rendre moins probable ».


Dr Eric OZIOL
Délégué général adjoint INPH
Secrétaire Général du SYNDIF

