Charcot et fils, maison fondée en 1825

Publié le 21 oct. 2026 à 10:53
Article paru dans la revue « Anainf- NeuroFil » / ANAINF N°60

Tableau dʼAndré Brouillet intitulé Une leçon clinique au Salpêtrière (1887) avec Jean-Martin Charcot
Source : Wikimedia Commons

Le père, ou lʼart de nommer

Jean-Martin Charcot naît à Paris le 29 novembre 1825, fils dʼun carrossier. Il aurait pu peindre : toute sa vie, il dessine, croque ses malades et caricature ses collègues avec une cruauté appliquée. Il choisit la médecine et entre à lʼinternat en 1848, à une époque où les spécialités nʼont rien des chapelles dʼaujourdʼhui. Futur fondateur de la neurologie moderne, il écrira sa thèse en 1853 sur la goutte.

En 1862, il est nommé à la Salpêtrière en même temps que son ami Alfred Vulpian (qui encouragera Pasteur, en 1885, à vacciner le petit Joseph Meister). Lʼhospice abrite alors plusieurs milliers de personnes âgées, infirmes, épileptiques… Charcot y voit, selon ses propres termes, un « musée pathologique vivant ». La formule dit tout de son génie… et dʼune mentalité dʼépoque moins policée que la nôtre.

Il y développe la méthode anatomoclinique. Les résultats tombent à un rythme effréné. En 1868, il décrit la sclérose en plaques et sa triade (nystagmus, tremblement intentionnel, parole scandée), les micro-anévrismes de Charcot-Bouchard, et lʼarthropathie nerveuse du tabès (destruction articulaire indolore liée à la perte de la sensibilité profonde), que les diabétologues appellent encore « pied de Charcot ». En 1869, avec Joffroy, il pose les bases anatomiques de la sclérose latérale amyotrophique, décrite dans sa forme complète en 1874 et devenue la maladie de Charcot tout court. Dans les années 1870, il impose le nom de « maladie de Parkinson » pour la paralysie agitante, rendant à lʼAnglais James Parkinson ce qui lui revenait. En 1886, avec Pierre Marie, il décrit lʼ« amyotrophie péronière », qui portera plus tard le nom de Charcot-Marie-Tooth.

En 1882, la Faculté crée pour lui la chaire de clinique des maladies du système nerveux, la première au monde. Le mot « nerveux » est à prendre au sens large : les névroses relèvent alors du neurologue, et la frontière avec lʼ« aliénisme » reste poreuse. Charcot fait de la neuropsychiatrie avant que le mot ne devienne une spécialité. Ses leçons du vendredi sont des cours magistraux, celles du mardi des improvisations devant des malades quʼil découvre avec lʼauditoire. Tout Paris sʼy presse, savants, écrivains, journalistes.

Un jeune Viennois y passe lʼhiver 1885-1886 : Sigmund Freud. Il traduit les leçons du maître en allemand, prénomme son fils Jean-Martin et repart avec une idée fixe : des symptômes corporels peuvent naître de ce qui se passe dans la tête. On connaît la suite. Si lʼinconscient a un grand-père, il porte des favoris et une redingote. Par Freud interposé, le médecin de la Salpêtrière aura remodelé la pensée occidentale du XXe siècle, de la littérature au divan.

Autour du maître gravite une génération dorée : Babinski, Pierre Marie, Raymond, Brissaud, Bourneville, Pierre Janet, Gilles de la Tourette…

Reste lʼhystérie. Sur le plan descriptif, Charcot fait oeuvre solide : il la sort de lʼutérus pour la loger dans le système nerveux, décrit lʼhystérie masculine et post-traumatique, et nombre de ses observations se relisent sans rougir à la lumière des troubles neurologiques fonctionnels. Cʼest la mise en scène qui a mal vieilli. Les crises sont provoquées sous hypnose devant lʼamphithéâtre, les patientes photographiées sous toutes les coutures. Augustine, modèle favori du service photographique et vedette des mardis, finit par sʼenfuir de lʼhôpital déguisée en homme. On calme les crises au compresseur ovarien, une ceinture appuyant sur le bas-ventre, et le Tout-Paris vient chaque mi-carême danser au bal des « folles ». Le tableau de Brouillet, Une leçon clinique à la Salpêtrière (1887), fige la scène : Blanche Wittmann défaille dans les bras de Babinski. Dans un coin de la toile figure dʼailleurs un jeune homme promis à dʼautres horizons : le fils du maître.

Charcot meurt dans la nuit du 15 au 16 août 1893, au bord du lac des Settons, dans le Morvan.

Le fils, ou lʼart de partir

Jean-Baptiste naît le 15 juillet 1867 à Neuilly. Il rêve de bateaux, son père exige la médecine. Il obéit, avec zèle : reçu à lʼinternat en 1891, il fait un semestre dans le service de son père, à la Salpêtrière, puis sʼoriente vers la neurologie avec Babinski. Il cosigne lʼédition des Leçons du mardi et, le 8 juin 1895, soutient sa thèse sur lʼamyotrophie dʼAran-Duchenne, en plein territoire paternel : cʼest Charcot père qui avait arraché la SLA à ce vaste fourre-tout des « atrophies musculaires progressives ». Chef de clinique des maladies du système nerveux, il passe ensuite à lʼInstitut Pasteur. Un cursus honorum sans faute.

Mais le garçon a une santé de corsaire. Boxeur, escrimeur, il est champion de France de rugby à XV en 1896, puis double médaillé dʼargent en voile aux Jeux de Paris en 1900. Une autre époque, où lʼon concevait volontiers quʼun médecin hospitalier mène plusieurs vies de front. La même année 1896, il épouse Jeanne Hugo, petite- fille de Victor Hugo, tout juste divorcée de Léon Daudet, ancien élève de son père et auteur des Morticoles, satire au vitriol du monde médical. Le petit Paris est décidément petit.

Lʼhéritage paternel paie les bateaux. Tous sʼappellent Pourquoi-Pas ?, réplique de lʼenfant à ceux qui doutaient de sa vocation. De 1903 à 1905, à bord du Français, il cartographie la péninsule Antarctique. À son retour, Jeanne demande le divorce pour abandon du domicile conjugal. Le motif est difficilement contestable. Libéré de ses obligations terrestres, il épouse en 1907 la peintre Marguerite Cléry, et repart dès 1908.

Le Pourquoi-Pas ? IV, trois-mâts de quarante mètres sorti des chantiers Gautier de Saint-Malo, hiverne à lʼîle Petermann, puis pousse vers le sudouest, dans la mer de Bellingshausen. Le 11 janvier 1910, à quelque quatrevingts kilomètres à lʼouest de lʼîle Alexandre-Ier, apparaît une terre dʼenviron cinquante kilomètres sur quarante, entièrement englacée. À la demande de lʼéquipage, elle est baptisée Terre Charcot, en mémoire du père. Les glaces empêchent dʼen approcher à moins dʼune quarantaine de milles, et il faudra attendre le survol de lʼaustralien Wilkins, en décembre 1929, pour prouver quʼil sʼagit dʼune île. Le fils a baptisé la baie voisine du prénom de sa femme : baie Marguerite.

Août 1914. Charcot a 47 ans, et il est patriote, très patriote. On le mobilise comme médecin de la Marine à lʼhôpital maritime de Cherbourg. Il y soigne, et il sʼy ennuie. Le Charcot fils ne veut pas panser les blessés de la guerre, il veut la faire. Il harcèle les états-majors, et cʼest lʼAmirauté britannique qui cède la première : en juillet 1915, elle lui confie un navire spécialement conçu pour chasser le sous-marin. En 1916, il convainc la Marine française de faire construire à Nantes trois bateaux- pièges, cargos dʼapparence inoffensive, canons dissimulés, équipages déguisés en marins de commerce. Il prend le commandement du premier, baptisé Meg, diminutif de sa femme, et traque lʼU-Boot deux ans durant le long des côtes bretonnes et normandes. Lʼennemi nʼaura jamais la politesse de mordre à lʼhameçon. Charcot rentre néanmoins avec les croix de guerre britannique et française.

La paix revenue, il se fait océanographe, puis, à partir de 1925, remonte chaque été vers le Groenland oriental. En février 1934, il rencontre un jeune homme… un certain Paul-Émile Victor, dont la France entendra parler (celui qui, par ses récits dʼaventure, ses conférences et ses passages à la télévision, fera découvrir lʼArctique à des millions de Français dans les années 1960 et 1970). Charcot le dépose pour un an à Angmagssalik, parmi les Inuit, et revient le chercher en 1935 avec ses compagnons Gessain, Pérez et Matter. Lʼété 1936, le vieux trois-mâts reprend la route du Groenland pour une nouvelle mission de Victor.

Au retour, le Pourquoi-Pas ? quitte Reykjavik le 15 septembre par temps calme. La tempête se lève dans la nuit et le jette sur les récifs islandais au petit matin du 16. Un seul homme survit, le maître timonier Eugène Gonidec. Charcot, 69 ans, reçoit des obsèques nationales à Notre-Dame. Victor fondera en 1947 les Expéditions polaires françaises : le fils du neurologue aura engendré, à titre posthume, toute la recherche polaire française.

Références

1. Goetz CG, Bonduelle M, Gelfand T. Charcot: Constructing Neurology. New York: Oxford University Press; 1995.

2. Walusinski O. Jean-Martin Charcotʼs house officers at La Salpêtrière Hospital. Front Neurol Neurosci. 2011;29:9-35. doi:10.1159/000321774.

3. Broussolle E, Poirier J, Clarac F, Barbara JG. Figures and institutions of the neurological sciences in Paris from 1880 to 1950. Part III: neurology. Rev Neurol (Paris). 2012;168:301-320.

4. Teive HAG, Munhoz RP, Simões JC. Charcotʼs son, commander Jean-Baptiste Charcot: from neurology to “Pourquoi Pas?ˮ. Arq Neuropsiquiatr. 2012;70:305-307.

5. Charcot JB. Le Pourquoi-Pas ? dans lʼAntarctique : journal de la deuxième expédition au pôle Sud, 1908-1910. Paris : Flammarion ; 1910.

Charcot et fils, maison fondée en 1825

Dr François BOUILLE
Interne neurologie
Paris.

Publié le 1792572792000