Récit - Tsunami

Publié le 28 mai 2024 à 10:46
Article paru dans la revue « AFFEP / Le Psy Déchaîné » / AFFEP N°33


Septembre 2009
La porte de la chambre de garde s'ouvre. Il n'est pas encore 6 heures mais le jour se lève. Gêné, l'agent de sécurité m'interpelle  : «  taote*, faut te réveiller, y'a un tsunami qui arrive  ».
Immédiatement les images de l'épouvantable tsunami de 2004 m'assaillent, et je songe qu'ainsi Tahiti n'aura été pour moi rien de plus qu'un minuscule confetti perdu dans l'Océan Pacific et bientôt balayé par une vague.

Alors que depuis quinze ans j'étais confortablement installée dans ma vie de PH, dans le petit établissement rural qui m'avait accueillie dès mon premier stage d'interne, pourquoi avait-il fallu que je déménage à l'autre bout du monde ?

Ma future famille adoptive ne verrait donc pas le jour… Et au lieu de nous accueillir à notre retour avec nos enfants, il n'était maintenant même plus certain que nos proches récupèrent nos corps.

L'hôpital est proche de la mer, mais aussi de la montagne. Il ne me faudrait pas longtemps pour grimper et me mettre à l'abri.

Mais je suis de garde.

Cela fait un mois que je suis arrivée et ce n'est que ma deuxième garde. Je connais encore mal le personnel du service de psychiatrie, en dehors de l'équipe de l'unité où je suis en poste.

Alors je me rassure en me disant qu'au moins, ici, il y a une équipe d'agents de sécurité. Il est certain que tout a été prévu dans ce territoire ultra marin, pour nous mettre tous à l'abri, patients et soignants. Ouf ! je ne vais devoir me charger que de la partie médicale. La gestion de l'anxiété des patients, c'est dans mes cordes.

Mais il n'y a pas de plan de crise, et l'agent de sécurité n'arrive pas à joindre son supérieur, toutes les lignes sont saturées. Lui ne s'inquiète pas plus que ça : « taote, je fais ce que tu dis, c'est toi le chef  !  ».

Voilà, je suis de garde.

Nous n'avons pas d'informations précises, les soignants et quelques patients guettent les nouvelles sur les postes de télévision. Le littoral est filmé par une caméra fixe, et des prévisions de hauteur de vagues se succèdent sur un bandeau déroulant. Nous ne savons pas quand la vague va déferler.

Des patients très difficiles sont au rez-de-chaussée, dans une unité fermée, au sein d'une autre unité fermée. Difficile d'envisager de les faire monter dès maintenant à l'étage où sont accueillis des patients plus calmes mais aussi pour certains très vulnérables. Je choisis de déplacer dès maintenant les patients à mobilité réduite, pour ne pas perdre de temps quand il faudra essayer de regrouper tout le monde au premier étage, point le plus élevé de notre petit bâtiment qui est à hauteur de la mer.

Et puis commence l'attente. Nous avons tous les yeux rivés sur les postes de télévision, et j'ai rejoint l'équipe de mon unité, Apape, celle qui s'occupe des suicidants.

S'approche alors de moi une jeune patiente. Je l'ai vue la veille : elle est journaliste et elle se débat depuis des années contre un trouble bipolaire.

Elle se glisse à mes côtés, et me chuchote, en désignant les patients  : «  tu as vu, taote, plus personne ne veut mourir maintenant !  », et elle me fait un grand sourire.

Le tsunami n'a été, en fin de compte, qu'une simple vaguelette.

*Docteur

Dr Barbara VEILHAN
Psychiatre de la personne âgée et addictologue à Nantes
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