Petite histoire de la médecine

Publié le 09 mai 2022 à 11:07

 

De fortes fièvres Docteur, de fortes fièvres… Une brève histoire du thermomètre
« - De fortes fièvres Docteur, de fortes fièvres…
- Ah bon mais combien ? Vous avez mesuré ?
- Oh je ne sais pas Docteur, 36, 37°C, vraiment de fortes fièvres… ».

Au-delà de son caractère hautement cocasse, cette anecdote personnelle a le mérite de mettre en lumière la différence de perception et de représentation que peuvent avoir parents et soignants devant la fièvre. Beaucoup de parents s’attachent à rattacher la fièvre à ses manifestations les plus évidentes : sensation de chaleur, inconfort, sudation, hallucinations parfois. Là où le corps médical lui, la restreint le plus souvent à la simple augmentation de la température corporelle. Une fois terminées ces hautes considérations, l’enfant renvoyé dans son foyer et ma garde terminée, je me suis empressé d’oublier ces réflexions.

Quelques années plus tard, mon regard croise un superbe buste, dans les bureaux administratifs de l’hôpital Necker, car il est bien logique que les oeuvres les plus précieuses ne soient pas exposées au public ou aux soignants, mais réservées à l’élite administrative, qui au demeurant se contrefiche de toutes ses statues de toubibs. Sur le socle, il est inscrit « HENRI ROGER, médecin à l’Hôpital des Enfants Malades, un des fondateurs de la thermométrie médicale ». La thermométrie médicale, voilà bien une discipline fascinante... Pourtant, il est bien évident qu’un jour, de brillants physiologistes ont dû se pencher sur la question : de quand, au juste, date l’établissement des normes de température corporelle ? Qui a défini qu’à partir de 38°C on devenait fébrile ? (Ou sub-fébrile, selon sa religion médicale)…

La fièvre, du latin febris (chauffer, brûler) est un phénomène connu et décrit depuis l’Antiquité. Les médecins antiques la considèrent alors comme une maladie à part entière, un état pathologique mélange de sueurs, confusion, altération de l’état général, parfois vomissements, hémorragie, et bien sûr augmentation de chaleur corporelle. Galien fut le premier à penser que l’augmentation de la chaleur corporelle constituait « l’essence de la fièvre ». En l’absence d’instrument de mesure fiable, sa remarque fut perdue pour plusieurs siècles. Théorisé par le Jésuite Jean Leurechon en 1624, la paternité du thermomètre est attribuée au médecin italien Sanctorius de Padoue, puis perfectionné par Ferdinand II de Médicis en 1654. Très rapidement, ce nouvel instrument est utilisé afin de mesurer la température corporelle. Les pionniers de cette discipline se nomment entre autres Hermann Boerhaave, du syndrome éponyme, médecin Hollandais (1168 - 1734), Anton de Haen, physicien autrichien (1704 - 1776) qui

le premier nota qu’une augmentation de la température pouvait indiquer un état pathologique. C’est au XVIIème siècle que la norme de la température corporelle fut établie : après des années de querelles sur leurs recherches, Balgden, Dobson, Lavoisier, Gentil, Edward, Antoine Becquerel, font tout simplement la moyenne de leur résultats expérimentaux pour aboutir au chiffre constant de 37°C. Ceci faisant de nous le mammifère le plus froid, au passage, comme le rapporte Edouard Lavieille dans une thèse vétérinaire de 1928 [1]. Si la relative constance de la température corporelle nous apparait comme une évidence, les médecins de l’époque en furent fascinés, et étudièrent longuement la température en fonction de la température extérieure, des apports énergétiques, du sommeil…

C’est en 1844 que le statufié Henri-Louis Roger, publie un travail intitulé « de la température chez les enfants à l’état physiologique et pathologique » [2] complété en 1872 par « application de thermométrie à la thérapeutique dans les maladies de l’enfance » [3]. Selon son biographe officiel*, Henri-Louis Roger (1809 - 1891) devient agrégé de médecine en 1847. Pédiatre à l’hôpital des Enfants Malades, il est surtout connu pour ses travaux sur l’auscultation pédiatrique, et ses recherches post-mortem sur la cardiologie infantile, notamment la CIV. Dans ses travaux, – disponibles en ligne sur le site de la BIUS – il détaille parfaitement sa méthode de mesure – axillaire –, établit des normes de température en fonction de l’âge qui feraient blêmir nos jeunes externes, et montre quelques particularités pédiatriques. On peut citer l’immaturité du nouveau-né et du prématuré : il décrit ainsi parfaitement la chute de la température corporelle du nouveau-né en quelques heures, chose qu’il pense être d’abord physiologique – il établit des normes à 35°C à quelques heures de vie – avant d’en comprendre le caractère pathologique et de recommander dans son ouvrage de 1872 de ne plus emmener prestement les enfants à l’église sitôt nés… Reprenant ses travaux en 1885 dans un « traité sur la thermométrie médicale » (736 pages, un must have) [4], Paul Redard conclut que « les enfants, […] les nouveau-nés, […] ressemblent sous bien des rapports à des animaux à sang froid ». On y apprend également que l’inverse de la fièvre, avant de s’appeler hypothermie, s’appelait algidie, du latin algeo, avoir froid, la même racine qu’algie, la douleur. Henri-Louis Roger insiste sur la nécessité du traitement de la fièvre, « agent destructeurs des humeurs », « fille mère de nombreuses altérations ». Sa pharmacopée ne comprends alors ni Doliprane® rose ni Efferalgan® caramel, il propose donc d’utiliser la digitaline, le sulfate de quinine, le tartre sibié, mais aussi des mesures physiques, comme le bain froid, ou la saignée !

Finalement ses travaux précurseurs seront honteusement volés et pillés par un médecin allemand, Karl August Wunderlich (1815 – 1877). En étant moins chauvin, Wunderlich a énormément contribué à faire de la thermométrie un outil sémiologique majeur. Il fut le premier à considérer la fièvre comme un symptôme et non une maladie – des siècles après Galien –, et établit l’utilité des courbes de température.

Et même si ces recherches m’ont permis de comprendre l’évolution du concept de fièvre, d’une maladie généralisée à celui d’un symptôme objectif et mesurable, je ne sais toujours pas s’il faut ajouter 0,5 ou 0,8°C en axillaire, je pense que ça dépends de l’infirmière du jour…

Martin Castelle
Wikipedia Inc.

1. Lavieille E-L-J. Réflexions sur la thermométrie. [Paris]: Faculté de Médecine de Paris; 1928.
2. Henri R. De la température chez les enfants à l’état physiologique et pathologique. Archives
3. générales de médecine. Paris; 1844;
4. Henri R. applications de la thermométrie à la thérapeutique dans les maladies de l’enfance. Bulletin général de thérapeutique médicale et chirurgicale. Paris; 1872;
4. Redard P. Traité de thermométrie médicale. Paris: Librairie JB Baillière et fils; 1885.

Article paru dans la revue “Association des Juniors en Pédiatrie” / AJP n°08

Publié le 1652087242000