
Au 25 mars, une centaine d’internes et médecins dont des réanimateurs, des cardiologues, des urgentistes étaient toujours bloqués à proximité d’aéroports à travers le monde. Plusieurs internes ont interrompu leur disponibilité ou année de recherche pour venir renforcer les équipes COVID-19 sur le territoire national. Le besoin exceptionnel de personnel de santé nous permettait de penser qu’ils seraient rapatriés prioritairement. Il n’en fut rien.
L’État français n’a pas jugé pertinent de demander le rapatriement prioritaire des soignants, le cabinet du ministre nous a pour seul support fourni le lien vers la page web du ministère des Affaires Étrangères. Sur place les ambassades offrent des assistances très disparates allant de la promesse d’un rappel téléphonique à une indisponibilité tenace ou renvoient vers les compagnies aériennes. Les initiatives locales donnent lieu à des situations dantesques où les candidats voyageurs doivent – en contradiction totale avec les consignes sanitaires – s’agglutiner dans la rue pour espérer réserver un avion affrété. Tandis que le Canada organise via les aéroports internationaux le rapatriement de ses concitoyens bloqués au Pérou, plusieurs soignants nous font part de leur « sensation d'être totalement livrés à eux-mêmes ».
Rentrés par leurs propres moyens
A l’Intersyndicale Nationale des Internes, nous avons tenté d’apporter du soutien, avons identifié les besoins, tenté de mobiliser les institutions et compagnies de transport, mis les soignants en relation d’après leur localisation géographique pour limiter l’isolement psychologique.
Les compagnies aériennes sont quasiment injoignables, elles semblent mener le jeu et les prix flambent ; les billets achetés ne garantissent ni l’embarquement ni la possibilité d’un remboursement. Certains sont déjà rentrés, par leurs propres moyens et sur leurs fonds propres. La situation reste complexe au Cap Vert, en Nouvelle-Zélande où de nombreux soignants attendent, et particulièrement au Pérou où la situation est insécurisante.
L’impossibilité de faire revenir en France des internes et des médecins aux compétences indispensables en période épidémique est une perte de chance pour les hôpitaux et les patients graves qui y sont accueillis toujours plus nombreux. Pendant ce temps, les internes et médecins répondent de leur chambre de confinement qu’ils ne pourront prendre leur poste aux urgences…
TÉMOIGNAGES D’INTERNES AU BOUT DU MONDE
Ils s’étaient mis en dispo, en année de recherche ou étaient en congés au Cap vert, en Nouvelle-Zélande, au Pérou ou en Afrique du Sud. Pour prêter main forte à leurs co-internes, ils voulaient rentrer. A l’heure où nous imprimons, ils sont encore nombreux à être bloqués, notamment en Nouvelle-Zélande et au Pérou.
Retour impossible de la Nouvelle-Zélande
« Nous sommes 2 internes en cardiologie et en pédiatrie. Le 19 mars, nous apprenons que l’Australie va bientôt fermer ses frontières, notamment pour les transits. Nous achetons immédiatement des billets pour le 28 mars, vol qui sera annulé moins de 48h après l’achat. Impossible de rentrer en contact avec la compagnie, que ce soit par téléphone, par messages (…) A Auckland, il est impossible de rentrer dans l’aéroport international sans billets. Le pays entre en confinement. Nous transmettons à l’ambassade des lettres de nos chefs de services attestant notre nécessité au sein de l’hôpital. L’ambassade nous propose de rentrer par des vols commerciaux avec une « promotion » : 7500 euros/personne. Impossible pour nous d’acheter ces billets hors de prix, avec aucune assurance que le vol soit maintenu. »
De Nouvelle Zélande où nombre d’entre eux sont encore bloqués :
« Depuis, la galère est quotidienne : les vols commerciaux sont hors de prix et mis en ligne un peu aléatoirement, les sites web des compagnies sont inaccessibles, et les callcenter également. »
« Nous attendons donc un rapatriement officiel, avec des tarifs raisonnables et régulés, qui nous permettrait de rentrer et prêter main forte à nos collègues qui en ont grandement besoin. »
Nous attendons donc un rapatriement officiel, avec des tarifs raisonnables et régulés, qui nous permettrait de rentrer et prêter main forte à nos collègues qui en ont grandement besoin.
Isolés au Nicaragua
« Je suis interne en anapath, lui est AHU en chirurgie orthopédique. Notre vol de retour Air France du 22 mars a été annulé car il transitait par le Panama, qui a rapidement suspendu tous les vols vers l’Europe. (…) Le fait que nous soyons médecins et que notre rapatriement soit prioritaire n’a pas semblé émouvoir grand monde. Nous voulions cependant rentrer rapidement et avons racheté des billets à 1000€/personne sur la compagnie Aeromexico pour un trajet Managua-Mexico City-Paris CDG le 23/03, après qu’Air France nous a affirmé ne pouvoir absolument rien faire pour nous sans dédommagement, ni remboursement.. Alors que nous sommes rentrés en France par nos propres moyens, Air France nous informe finalement que nous sommes transférés sur un vol KLM faisant Panama City - Paris via Amsterdam. Une solution SURRÉALISTE car la compagnie ne nous proposait aucun moyen de rejoindre le Panama depuis le Nicaragua. Nous nous concentrons maintenant sur la situation sanitaire en France qui est, elle, critique.
L’ambassade de France au Panama a été plus réactive, disponible et compétente que les autres. Ils n’ont cependant rien pu faire pour nous et toutes les ambassades nous ont servi la même réponse pendant 10 jours : « veuillez vous rapprocher de votre compagnie aérienne ». Les compagnies aériennes étaient injoignables et incompétentes. Bref, problème sans fin.. »
Deux internes bloqués au Pérou
« J'ai fini mon internat en novembre 2019 en Océan Indien (Réunion-Mayotte). Je suis actuellement confiné au nord du Pérou.
(…) D'après des témoignages sur un groupe Whatsapp, à Lima (la capitale), des touristes se seraient fait virer de leur hôtel, certains auraient du mal à trouver un endroit pour dormir, et ils seraient vu comme des pestiférés par les locaux.
(…) Des militaires circulent un peu partout, et dans un pays où l'autoritarisme est encore dans la tête des gens, la loi est stricte. On a plusieurs exemples d'abus : un type qui se fait arrêté pour avoir sorti ses poubelles, des touristes qui se font plaqués contre le mur et mettre en joue pour être sorti à plusieurs. Après 10 jours de confinement on compterait 14.000 arrestations.
(…) Mais dans un pays qui dispose de moins de 500 lits de réanimation (population d'environ 30 millions d'habitants), et des conditions d'hygiène précaires, ces mesures sont peut-être un atout pour le pays dans ce cas précis (cf. la Chine). (…) Concernant le rapatriement, les derniers billets d'avion se seraient vendus à 3000-5000 €. »
« Je suis interne en médecine d’urgence, arrivée au Pérou avant début mars. Je suis bloquée et confinée à 1000 km de Lima, toujours sans moyen de retour (…) Nous avons essayé de prendre contact avec l’ambassade de France au Pérou, qui donne des informations régulières sur le site mais les choses n’ont pas l’air d’avancer. Estce normal que la France n’arrive pas à mettre en place des bus pour rejoindre la capitale alors que le Canada a réussi à faire partir trois bus cette semaine et de manière gratuite pour ses ressortissants ? Heureusement, le CHU a été très compréhensif (…) j’ai également pu m’arranger avec mes co-internes pour les jours de travail. Cependant, cela reste très frustrant de ne pas pouvoir aider et être présente aux urgences. Au final, on a plutôt l’impression d’être livré à nous-même. On ne sait pas quand on pourra rentrer ni comment ni même si des vols sont prévus de Lima. J’espère sincèrement qu’un retour sera possible avant la fin du confinement. »
Défiance de la population locale au Cap Vert
« Je suis interne en hépato et mon conjoint en médecine interne. Le Cap Vert a fermé ses frontières sans prévenir le 18 mars. Notre vol retour, du 21 mars, fut annulé sans aucune autre information. (…) Nous sommes alors informés, via un groupe de conversation WhatsApp, d’un vol prévu le vendredi 27 mars. (…)
Les modalités de réservations nous paraissent très étranges. Les billets sont très chers (785€/personne) avec l’obligation d’un virement express via une banque locale avant le lundi 23 mars 16h. Nous sommes devant la banque où un seul guichet est ouvert, comme une centaine de Français (…). Nous avons eu la chance de pouvoir faire le dépôt. Après 7h d'attente.
En parallèle, la situation au Cap Vert se durcit. Les plages sont interdites. Puis les restaurants, café, bars ferment. Le logement commence à poser problème sur place. On s'était installé le 18 dans une auberge de jeunesse pour être mis à la porte le lendemain. Les locaux ferment les hôtels, les auberges, par peur de contagion dû à la présence de touristes étrangers.
La police fait des rondes. La population locale, auparavant très accueillante, avenante, est méfiante, change de trottoir, se cache le nez et la bouche quand ils nous croisent. La situation devient anxiogène et à cela se rajoute notre inquiétude et une certaine culpabilité car nous recevons des nouvelles de nos collègues au CHU que nous avons hâte d'aider. »
Article paru dans la revue “Le magazine de l’InterSyndicale Nationale des Internes” / ISNI N°24

