
Après avoir passé l'étape de « la grande peur du bug de l'an 2000 », le tout numérique est devenu le crédo incontournable de toutes les organisations humaines complexes. Le système de soins et les établissements de santé n'y ont pas fait exception. Mais au-delà de l'explosion numérique à l'hôpital, ou bien comme sa conséquence inéluctable, lors du dernier SantExpo qui vient de se terminer en mai 2025 Porte de Versailles, l'Intelligence Artificielle (IA) a été le thème récurrent de l'exposition, que ce soit pour le diagnostic, le parcours de soins, la transformation des organisations hospitalières, l'automatisation des tâches administratives, l'accessibilité et l'égalité des soins, et en n pour la cybersécurité et la protection des données. L'IA a été mise en exergue comme étant l'outil ultime du futur, de quoi justifier les 109 milliards d'euros d'investissements « privés français et étrangers » pour des projets de développement de l'IA, « dans les prochaines années », annoncés par notre président de la République en février 2025 à l'occasion du Sommet sur l'IA.
Mais l'outil IA de plus en plus annoncé comme « LA » Solution à tout, est-il vraiment un outil comme les autres ? Est-il un « outil convivial » ou finalement un nouveau « monopôle radical », selon la définition d'Ivan Illich (1) ? Est-ce un outil maniable par chacun au service du bien-être commun, ou bien est-ce un nouvel outil d'asservissement de tous au service de la productivité sans autre finalité que celle-ci ?
Les questions suivantes sont donc essentielles à poser : comment l'utiliser, comment le questionner, comment le paramétrer, comment le « nourrir », comment le contrôler et quel sera l'impact prévisible de cet outil sur notre autonomie, et sur notre pensée ?
Une étude récente parue en 2025, de Lee et al. (2) a montré que l'utilisation intensive de l'IA aurait déjà des effets néfastes sur notre cerveau et nos capacités cognitives, avec une acceptation croissante de réponses prêtes à l'emploi et une dépendance cognitive qui affaiblit le raisonnement autonome. L'IA qui est un outil puissant et surtout ultra-rapide, et qui pourrait être vécu comme une « béquille cognitive », est également potentiellement un produit dopant très addictif qui risque surtout de devenir un substitut à la pensée critique.
Donc le temps que vous croyez gagner avec le numérique et l'IA, ne le gaspillez pas à « nourrir » ce même numérique et ces IA ! Prenez plutôt ce temps pour laisser vagabonder poétiquement et philosophiquement votre pensée a n de construire votre robustesse, au lieu de vous perdre dans une course effrénée à la performance. Celle-là même mise en exergue par le mouvement trans-humaniste, qui fantasme une augmentation technologique des capacités physiques et intellectuelles, telle qu'elle serait capable de « tuer » le vieillissement et la mort.
En 1968 (un an avant le premier alunissage), Stanley Kubrick réalisait « 2001 : L'Odyssée de l'espace », un lm inclassable inspiré de la nouvelle « La Sentinelle » de l'écrivain et scénariste du lm Arthur C. Clarke, ni tout à fait de science-fiction, ni dystopique, ni d'anticipation, ni même space-opéra, même si la musique est très présente dans ce lm. En fait un lm à la fois futuriste et intemporel, qui reste encore aujourd'hui très crédible, sans effets spéciaux incroyables, car vraisemblables. Un « OVNI » cinématographique inclassable qui a brisé tous les schémas de genre pour devenir un phénomène et une référence culturelle à part, dont la rareté des dialogues et le monolithe rectangulaire récurrent ont dérouté l'entendement. Ce monolithe ne pourrait-il pas maintenant être interprété comme une allégorie anticipatoire et symbolique de la religion des smartphones (téléphone intelligent, selon la traduction littérale… et qui a réponse à tout) ?
Cette Odyssée de l'espace et du temps est un voyage de l'origine de l'histoire humaine jusqu'à la conquête de l'espace grâce à la technologie, et surtout jusqu'à l'intelligence artificielle avec le « personnage » de HAL 9000 (CARL 500 dans la version française).
C'est finalement une œuvre en référence à Nietzsche et à son concept de « Sur-humain » (traduction plus littérale de über-mensch, que « sur-homme »… trop sexiste). La bande-son de Richard Strauss, « Ainsi parlait Zarathoustra » vient confirmer la référence à Nietzsche.
Le lm progresse en quatre phases bien claires :
1. L'humain crée la technologie. Le monolithe est le symbole de l'idée technologique.
2. La technologie dépasse l'humain : HAL 9000, l'IA du vaisseau spatial.
3. L'humain dépasse ses idées et sa technologie. Il débranche HAL 9000.
4. L'humain dépasse l'humain, il devient « Sur-humain », en renaissant en fœtus qui s'observe en humain mourant.
Mais resterons-nous capables de dépasser nos idées et notre technologie, notamment en médecine ? Le smartphone a remplacé à la fois le bip, le Vidal, les livres et les traités de médecine. La sonde POCUS (Point Of Care Ultra Sonography) couplée à une IA remplacera bientôt le stéthoscope. L'intelligence immédiate et numérique, a déjà supplanté le temps long de la réflexion éthique.
Dans un présent où prévaut la déshumanisation continue de l'humain, nous souhaiterions humaniser plus encore les machines. Mais peut-il exister des émotions et des sentiments artificiels ? « Plus humain que l'humain », était le slogan de la Tyrell corporation qui fabriquait les répliquants dans « Blade Runner », le lm de Ridley Scott, sorti en 1982, d'après le roman de Philip K. Dick, « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? ».
À moins que le « Sur-humain » ne soit plus l'humain, mais finalement la machine, ce qui donnerait plutôt raison à une autre dystopie, à savoir le lm « Terminator » de James Cameron, sorti en 1984, dans laquelle la super IA centrale n'a même plus besoin des humains et fabrique elle-même ses robots humanoïdes à son service et celui du « jugement dernier ».
Bonne lecture de ce MAG 31 pour explorer l'IA et ses conséquences sur l'hôpital et le soin… et bon visionnage du lm de Kubrick, à découvrir ou redécouvrir.
(Texte d'écriture et relecture lentes, garanti 100 % sans Intelligence Artificielle).
1. https://ia801705.us.archive.org/18/items/illich-convivialite/Illich_Convivialite.pdf
2. https://www.microsoft.com/en-us/research/wp-content/uploads/ 2025/01/lee_2025_ai_critical_thinking_survey.pdf

Dr Eric OZIOL
Rédacteur en chef pratiquant l'IA…
l'Interrogation Anthropologique

