« Nous baignons dans une société sexiste »

Publié le 11 mai 2022 à 15:05

Entretien avec Clara de BORT, ancienne directrice d’hôpital, spécialiste des droits des femmes.

H.- Le milieu médical est-il selon vous un milieu sexiste ?
Clara de Bort.- Le monde médical n’est pas hors sol. La société est (encore) sexiste, le monde médical l’est aussi. Il l’est d’autant plus que ce milieu était encore il y a peu interdit aux femmes. On ne se défait pas de centaines d’années de discrimination par simple enchantement, hélas. 

H.- Comment cela se traduit-il ?
C.de B.- Comme nous baignons tous et toutes dans une société sexiste nous avons parfois du mal à nous rendre compte que certaines opinions, certains propos, certaines blagues ciblent toujours le sexe féminin. Il peut s’agir de jugements ou d’attitudes à caractère «bienveillant» : les femmes seraient plus fragiles ou plus intelligentes, la présence des femmes serait un problème ou une solution, etc. On a tendance à essentialiser les femmes, c’est-à-dire à les réduire à leur genre, alors que les femmes sont toutes différentes ; certaines sont mêmes bien plus proches de certains hommes dans leur façon d’agir et de penser.
Le sexisme est aussi très présent à travers ce que l’on appelle la «culture du viol» c’est-à-dire les représentations erronées que nous avons autour du viol. C’est l’incapacité à penser le viol comme un rapport avec une personne qui n’y consent pas, personne dont on est généralement très proche. L’incapacité à admettre qu’il ne s’agit pas d’une fatalité dont les femmes devraient se protéger, mais le produit de conceptions sexistes profondément ancrées dans (tous) les milieux. Lutter contre la culture du viol, c’est-à-dire contre ces représentations erronées, passe nécessairement par une formation solide, afin de se dégager de ce que l’on nous a appris depuis que nous sommes petits. Or ces questions sont encore bien trop peu abordées en fac de médecine. La mécompréhension du phénomène permet donc à la culture du viol de continuer à se propager, parfois aidée par des médecins, en toute bonne foi.

H.- Avez-vous constaté une évolution depuis le début de votre carrière ?
C.de B.- La prise de conscience commence à peine, la société se réveille d’une longue période d’indifférence à l’égard du sexisme, des violences faites aux femmes, féminicide, uxoricide. Régulièrement, à l’occasion d’un scandale à Hollywood, Paris ou Vilnius, on se remet à parler du sexisme, du harcèlement, de toutes ces femmes qui meurent chaque jour sans avoir rien demandé. On est scandalisé, on se demande comment la situation a pu perdurer aussi longtemps.

H.- Que pensez-vous de l’initiative de l’ISNI de se saisir de cette question ?
C.de B.- Cette initiative est très positive car elle contribue à ouvrir les yeux. Non, l’égalité femmes hommes n’est pas encore acquise, oui les femmes sont encore délégitimées dans certains milieux, dans certaines professions, et ce n’est pas normal. Cette campagne doit donner confiance dans les témoins. Etre témoin de propos et comportements sexistes donne une responsabilité. Mais seul(e), on n’arrive à rien. Cette campagne peut encourager les internes à se parler, réfléchir et préparer des ripostes collectives. Quitter collectivement un service, un amphi pour faire part de sa désapprobation à l’égard d’un agissement sexiste, c’est possible. Il s’agit de lutter contre la peur, la honte et l’isolement, s’attaquer donc à des maux encore trop fréquents au cours du cursus de médecine.

RÉSULTATS BRUTS DE L'ENQUÊTE

Haro sur le sexisme

« En quoi les réflexions sexistes influent-elles sur le choix de notre carrière ? »
C’est la question que s’est posée Alizée Porto, alors vice-présidente de l’ISNI en charge des droits des femmes. Si les Etats-Unis se sont saisis de cette question il y a plus de trente ans, l’Australie et la Grande-Bretagne depuis plus de quinze ans, rien n’avait jamais été mené en France. C’est la première enquête nationale sur le sujet, lancée en septembre dernier par l’ISNI auprès des 25 000 internes de France. « En 2016, une étude américaine publiée dans JAMA1 montrait qu’une femme médecin sur trois avait été victime de harcèlement sexuel durant ses études ou au cours de sa carrière », relève Alizée Porto. Elle constate aussi que si les femmes sont aujourd’hui plus nombreuses que les hommes au concours des ECN, les postes à responsabilité au niveau hospitalier restent majoritairement masculins. Autre effet du sexisme ordinaire : l’autocensure. « Ce n’est pas rare qu’une interne subisse des pressions sur l’éventualité d’une grossesse », constate Alizée Porto. Des discriminations liées au genre qu’elle ne supporte plus, pointant aussi du doigt celles qui touchent les hommes dans certaines spécialités comme la gynécologie. En chirurgie cardiaque adulte, Alizée Porto fait déjà bouger le curseur puisqu’elle est devenue, depuis la mi-novembre, la première femme à ce poste à l’hôpital de la Timone à Marseille.

Paye ta blouse
En décembre 2016, deux étudiantes en médecine ont lancé « Paye ta blouse », un blog permettant aux carabins de témoigner anonymement des situations de sexisme ordinaire vécues en milieu hospitalier. payetablouse.fr

Article paru dans la revue “Le magazine de l’InterSyndicale Nationale des Internes” / ISNI N°18

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