
Thomas Coutrot est un économiste et un statisticien français. Chef du département « conditions de travail et santé » à la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques au ministère du Travail et de l'Emploi.
Il a donné une conférence récemment intitulée « Perte de sens au travail : un enjeu pour la santé et la démocratie » dont nous pouvons retenir ici les grandes idées.
Le travail : Un sujet pas assez politique ?
Nous ne pouvons qu'être surpris par la dissonance qu'il existe de nos jours entre la souffrance au travail, qui devient de plus en plus prégnante si l'on en croit les études sur la population, et la faible place que le débat public a laissé au sujet du travail.
Certes la crise COVID et le débat sur les retraites ont remis le thème du travail un peu plus au-devant de la scène politique, sans évoquer pour autant le réel enjeu qu'est celui des conditions de travail.
Néanmoins, on peut observer que nous sommes aujourd'hui dans ce qu'on pourrait appeler un « moment sens du travail », même si tout le monde ne met pas la même signification au mot « sens ».
Un paradoxe criant et un sens au travail étouffé
Il existe actuellement un paradoxe frappant à savoir le décalage entre les aspirations des salariés et les modes d'organisation des entreprises.
D'un côté la montée en compétences de la population, mais aussi les aspirations démocratiques qui traversent notre société, sont à l'origine d'une demande grandissante des travailleurs en termes d'autonomie au travail et de créativité, et non plus de suivre exclusivement les consignes.
De l'autre côté, l'évolution des organisations de travail tend vers une érosion de l'autonomie au travail liée notamment à la dérive du LEAN management.
En effet ce dernier consiste en des changements organisationnels permanents, une optimisation constante des structures et procédés de travail qui ne sont pas tant destinés à améliorer vraiment les méthodes de travail qu'à envoyer des signaux aux investisseurs pour leur prouver qu'une recherche obsessionnelle de réduction des coûts est en marche.
Un autre visage du LEAN management est la place prépondérante donnée à la quantification du travail (objectifs chiffrés, décomposition du travail en une série de tâches définies avec objectifs très précis évoluant de façon permanente à la hausse, reporting constant…) au détriment de la qualité du travail.
Une autre évolution délétère est la dérive de la transformation numérique avec une standardisation des tâches, une codification du savoir-faire, une dépossession des travailleurs de leurs connaissances avec la concentration des expertises dans des bases de données, la création de scripts pour les relations clients, et l'éloignement du travail de conception de celui d'exécution.
Ainsi, nous pouvons comprendre que la conjoncture actuelle n'est pas favorable à redonner du sens au travail, le document de la DARES de 2021 « Quand le travail perd son sens » et les travaux en psycho-dynamique du travail de Christophe Dejours s'orientent également vers les mêmes conclusions.
Le comportement des salariés en perte de sens au travail
Trois attitudes des travailleurs en perte de sens au travail sont décrites par le sociologue américain Hirschman :
1. Exit : je m'en vais… pour trouver du sens, pas du salaire / car je ne me sens pas capable de faire le même travail jusqu'à ma retraite / par remords écologique.
2. Voice : je prends la parole et j'essaie de transformer la situation.
3. Loyalty : je me tais, je courbe l'échine et j'essaie de tenir.
Le coût psychique d'être en perte de sens au travail et de rester dans cette organisation de travail multiplierait par deux la probabilité de développer un syndrome dépressif comparé aux gens n'ayant pas perdu le sens au travail.
De nouvelles directions à envisager
Redonner du sens au travail doit donc devenir une priorité pour les organisations.
Pour cela il faut que les travailleurs puissent s'exprimer, la vérité du terrain étant toujours d'une grande richesse.
Plusieurs pistes de nouvelles organisations ont été envisagées : l'entreprise libérée, la gouvernance partagée, le dialogue professionnel, le développement de l'enquête syndicale sur le travail réel, mais à ce jour aucune d'entre elle n'est devenu le nouveau standard.
Par F. MASSON

