Actualités : Interview

Publié le 01 juin 2026 à 16:36
Article paru dans la revue « ANIMT - Magazine des Internes de Médecine du Travail » / ANIMT N°7

 
 

Entretien avec le Dr Thomas EHRET
Délégué État Major Santé
SPSTIE Nucléaire
Référent Adjoint du domaine Rayonnements Ionisants et Anthropogammamétrie
EDF
Direction de la Production Nucléaire et Thermique
Division Production Nucléaire

Parcours et choix professionnel

Pouvez-vous nous présenter votre parcours et ce qui vous a conduit à exercer comme médecin du travail au sein d'EDF ?

Après des études à la Faculté de Médecine de Strasbourg où j'ai obtenu en 2002 le DES de Médecine du Travail, j'ai occupé mon premier poste de médecin du travail au CIST (service inter entreprise) de Thionville de 2003 à 2008 où j'ai pu découvrir la diversité du monde du travail aux travers d'entreprises de taille et de secteurs très variés dans une région encore marquée par son passé Sidérurgique. Cela m'a permis de faire mes premières expériences et a conforté aussi mon envie d'exercer au sein d'un service autonome. J'étais sûrement encore marqué par un stage d'interne à Électricité de Strasbourg (une filiale d'EDF) qui avait pu me donner un premier aperçu du rôle et des missions du médecin au travail au sein d'une unique entreprise, j'avais également quelques entreprises en service inter où je pouvais exercer au sein de celles-ci à temps partiel.

Ce qui a dû me conduire à m'orienter vers un service autonome était la possibilité de trouver un mode d'exercice avec un effectif à suivre de taille raisonnable, où je n'aurais pas que des visites médicales dans mon planning et pouvoir être reconnu comme un acteur à part entière dans une entreprise.

Après une première candidature en 2004 à EDF à la Centrale Nucléaire de Production d'Électricité (CNPE) de Cattenom (à proximité de Thionville), où je n'avais pas été retenu étant en concurrence avec un médecin du travail expérimenté et ayant une expérience du nu- Interview Entretien avec le Dr Thomas EHRET cléaire, le DRH m'avait conseillé alors de faire le DURAMT (Diplôme Universitaire de Radioprotection Appliquée à la Médecine du Travail), diplôme obligatoire permettant d'assurer le suivi des intervenants en INB, estimant que cela allait m'offrir une opportunité plus tard. J'ai fait cet investissement personnel en 2005 avec succès.

J'ai été contacté en 2008 par un médecin du travail du CNPE me proposant de postuler à nouveau. J'ai ainsi été recruté au sein d'EDF.

Aujourd'hui, j'exerce encore un peu en tant que médecin du travail au sein du CNPE de Cattenom mais surtout j'occupe, depuis de nombreuses années, des fonctions nationales d'expertise dans le domaine des rayonnements ionisants (et sur l'anthropogammamétrie : examen permettant la surveillance du risque d'exposition interne). Depuis quelques mois, je suis aussi médecin animateur du collectif des médecins du travail du secteur nucléaire à EDF sur l'ensemble du territoire.

Qu'est-ce qui vous a attiré spécifi quement vers la médecine du travail en entreprise industrielle/ énergétique ?

Le secteur industriel permet d'être confronté à l'ensemble des risques professionnels à la différence du secteur tertiaire par exemple, c'est un exercice plus varié.

La découverte du secteur énergétique est plutôt le fruit du hasard, c'était sûrement l'opportunité de faire partie d'abord d'une entreprise leader de son domaine et d'un grand groupe national voire international qui pouvait offrir une attractivité dans notre métier et des perspectives d'évolutions intéressantes.

Pratique quotidienne

À quoi ressemble une journée type dans votre activité de médecin du travail chez EDF ?

EDF est d'abord un groupe dans lequel il y a plusieurs entités ou branches qui vont de la production (secteur nucléaire, thermique, hydraulique, énergies renouvelables), du commerce, de l'ingénierie pour ne citer qu'une partie. J'ai toujours exercé dans le secteur nucléaire au sein d'EDF, dans un service autonome implanté au coeur de l'usine de production (CNPE) qui fonctionne en continu. En fait, il n'y a pas de journée type quand on est sur un site industriel, c'est ce qui rend le métier intéressant mais qui nécessite aussi une bonne capacité d'adaptation.

Nous avons bien sûr un planning de nos activités (visites médicales, réunions diverses, actions en milieu de travail par exemple) mais nous prenons en charge aussi avec notre équipe infirmier toutes les situations imprévues qui surviennent sur l'installation et pouvant exposer des intervenants (agents EDF comme salariés des entreprises partenaires) que cela soit les accidents classiques (plus ou moins graves) du secteur industriel ou les évènements radiologiques de la partie nucléaire du site (principalement des cas de contamination) même si nous travaillons avec les acteurs de l'entreprise à prévenir et à limiter ces incidents.

Mais mon activité de médecin du travail me permet aussi d'avoir un exercice principalement, en dehors du CNPE, puisque j'ai une expertise dans le domaine des rayonnements ionisants, j'anime des formations en interne à EDF et dans le domaine universitaire. Je participe au pilotage national de notre laboratoire d'anthropogammamétrie qui bénéficie d'une accréditation multisites ce qui m'a conduit à devenir auditeur interne et évaluateur pour le Cofrac.

L'ensemble de ces activités n'est possible que dans un grand groupe et dans un service autonome.

Quelles sont les principales problématiques de santé que vous rencontrez chez les salariés (risques physiques, psychosociaux, organisationnels…) ?

Toutes les problématiques en lien avec les risques professionnels peuvent se rencontrer. Si on se réfère à l'accidentologie, les principaux risques sont ceux liés aux chutes, accidents de plain-pied, traumatismes divers qui sont pourvoyeurs de conséquences physiques sur la santé comme dans d'autres entreprises. Les risques liés aux rayonnements ionisants sont maîtrisés mais les aspects communication y sont plus sensibles. Ensuite les organisations sont parfois complexes avec une charge de travail importante et les risques psycho-sociaux sont possibles. Enfin, même si les salariés sont plutôt en bonne santé par rapport à la population générale, toutes les pathologies de la vie courante se rencontrent nécessitant parfois des aménagements de postes de travail et des actions pour le maintien dans l'emploi.

Travaillez-vous en collaboration avec d'autres professionnels (infirmiers, ergonomes, ingénieurs sécurité…) et comment s'organise cette coopération ?

Le cabinet médical du CNPE de Cattenom est composé de plusieurs médecins, infirmiers et assistantes qui assurent le suivi des salariés et la prise en charge des différents évènements.

Nous travaillons avec les différents acteurs du site dont la filière sécurité et radioprotection (service de 80 agents composé de techniciens, ingénieurs notamment), le service des ressources humaines, les assistantes sociales et la Médecine Conseil pour ne citer que les principaux.

Nous pouvons faire appel à d'autres ressources internes ou externes à l'entreprise en cas de nécessité (ergonomes, psychologues, toxicologues).

Cette cooporation avec les différents acteurs s'organise au travers de nombreux points d'échanges qui sont facilités par la proximité de nos services du fait d'un même lieu de travail. Au fil du temps, on apprend à se connaître, nous menons des projets et actions de prévention ensemble. C'est un des avantages du fonctionnement en service autonome, cette proximité et cette reconnaissance mutuelle.

Spécificités EDF

Quelles sont, selon vous, les particularités de la médecine du travail dans un grand groupe comme EDF ?

EDF permet d'exercer la médecine du travail dans un cadre qui respecte l'autonomie décisionnelle et favorise la responsabilité de chacun.

L'entreprise forme l'ensemble de ses agents aux spécificités de chaque métier et la filière santé au travail n'échappe pas à la règle puisque dès l'embauche, dans le secteur nucléaire en particulier, infirmiers comme médecins sont engagés dans un processus de professionnalisation qui dure entre un à deux ans afin de commencer à être opérationnel sur l'ensemble du domaine (notamment les rayonnements ionisants).

L'appartenance à un grand groupe permet d'ouvrir son horizon et d'avoir des échanges avec ses pairs un peu partout sur le territoire français, permet de participer à des congrès ou d'être membre de sociétés savantes pour ceux qui le souhaitent.

Quels types de risques professionnels sont les plus spécifiques au secteur de l'énergie ?

Le risque spécifique du secteur de l'énergie électronucléaire est bien entendu celui lié à l'exposition aux rayonnements ionisants (par irradiation et contamination) auquel on pense en premier lieu.

Comme je l'ai déjà précisé, d'autres risques sont présents, souvent plus dangereux, comme ceux liés aux produits chimiques et aux travaux en ambiance chaude que l'on rencontre aussi dans le secteur de l'énergie.

Enjeux et évolutions

Comment voyez-vous évoluer la médecine du travail dans les grandes entreprises dans les prochaines années ?

Cela fait plus de 20 ans que j'entends parler de pénurie du nombre de médecins du travail, c'est une réalité si on n'en croit les chiffres et peut-être que cela va s'accentuer. Cela a conduit à voir évoluer l'organisation du suivi des salariés ces dernières années avec d'autres missions confiées aux infirmiers en santé au travail comme la réalisation des entretiens permettant, en théorie, de dégager du temps pour réaliser les actions de prévention en milieu de travail. La technologie progresse, l'IA en est la preuve assez récente, le monde du travail s'accélère et devient plus virtuel pour certaines activités. Le travail à distance s'est développé (accéléré par des périodes d'épidémies que nous avons connues). Aujourd'hui on parle davantage de RPS que de risques physiques.

La réglementation et les normes sont de plus en plus contraignantes, la certification de nos activités dans les services autonomes sera peut-être exigée aussi. Cela pourrait être une opportunité d'amélioration ?

La médecine du travail continuera d'évoluer, disparaîtra peut-être dans certains secteurs ou prendra une forme différente.

Néanmoins dans les grandes entreprises et surtout celles qui ont des activités sensibles et/ou médiatiques dont le secteur nucléaire, nous aurons toujours besoin (je l'espère) de médecins du travail qui exerceront peut-être davantage sous la forme de pilotage et de coordination des activités en santé au travail conduites par l'équipe pluridisciplinaire ?

Quels sont aujourd'hui les principaux défis auxquels vous êtes confronté dans votre pratique ?

Les principaux défis sont de conserver des ressources suffisantes (humaines, matérielles) afin de poursuivre un suivi en santé au travail de qualité. Cela passe par le recrutement de collaborateurs là où c'est nécessaire, la formation de ceux-ci afin de maintenir nos compétences et nos spécificités liés à la surveillance des risques (rayonnements ionisants mais pas seulement).

Conseils et regard

Quel regard portez-vous sur l'attractivité actuelle de la médecine du travail ?

On a tendance à mettre en avant les aspects rémunération, c'est important, mais ce qui est primordial à mon avis c'est l'autonomie d'exercice, le cadre de travail et les perspectives d'évolution au sein de son entreprise dans son métier.

Quels conseils donneriez-vous à un interne qui envisage de s'orienter vers ce type d'exercice ?

Si on est intéressé par son métier, on peut réaliser de belles choses et s'épanouir dans son exercice que l'on aura choisi et construit finalement. Ne pas nécessairement compter ses heures, pour autant cela ne nuit pas forcément à la qualité de vie si on arrive à trouver des satisfactions et l'équilibre vie professionnelle/travail. S'investir dans des projets est souvent une source de motivation. Le monde du travail est riche, varié et permet de faire des rencontres intéressantes, de s'ouvrir à des domaines qu'on ne connait pas et qui sont loin du début de nos études médicales.

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