L’enseignement et la crise COVID dans la littérature scientifique francophone

Publié le 30 mai 2022 à 14:53

 

Débutons ce texte par 3 extraits (1) de Michel Gedda dans l’édito de kinésithérapie la revue de juillet 2020 intitulé « COVID-19 et masso-kinésithérapie », « On a tout dit au sujet du COVID-19 » mais aussi « de belles initiatives ont été saluées » et encore « Sur le terrain, les professionnels se sont mobilisés pour toujours être présent ». Ces citations essentiellement destinées au personnel soignant, peuvent également s’adresser aux enseignants des instituts de formation. Nous avons voulu faire un focus à partir de publications scientifiques francophones non exhaustives mettant en lumière les répercussions transversales de la pandémie sur le tryptique : pédagogie, apprenants et enseignants (figure 1) à travers plusieurs filières d’enseignement (médecine, pharmacie, ma eutique, infirmier, manipulateur radio et kinésithérapeutes).

Versant apprenant
Emilie Arnault de l’université de Tours a réalisé un travail mettant en évidence l’impact psychologique incontestable chez les étudiants de cette pandémie « Au sein des services de santé universitaires (SSU), les demandes de consultation pour soutien psychologique ont augmenté de 30 % en moyenne depuis la rentrée universitaire, comparativement à la même période l'année dernière » (2). Elle en a donné 3 causes qui synthétisent ce que nous avons vécu :
• L'isolement social que crée le confinement et/ou le « tout distanciel » ;
• La précarité économique ;
• La difficile mise sur pause de la vie sociale, sel de la vie étudiante, et la difficulté de la distanciation physique.

Elle a surtout quelques pistes d’action, que le SNIFMK conjointement avec la FNEK et le CNOMK ont mis en place avec les « étudiants acteurs relais » qu’Emilie Arnault nomme « relais santé ». Aux yeux de l’autrice, il semble au moins « aussi important que le renforcement de l'offre de consultations d'écoute de développer du lien social et de favoriser des actions collectives visant le renforcement des compétences psychosociales (gestion du stress, capacité à se positionner dans un groupe, à intervenir à l'oral, etc.) ».

Elodie Charbonnier de l’université de Nimes fait le même constat (3) et recommande « que les universités accompagnent les étudiants dans la gestion de leurs émotions et de leur mode de vie ».

Faure (4) estime que la pandémie « aura permis aux étudiants d’apprendre beaucoup et différemment » ajoutant qu’il est « probable qu’ils auront gagné en maturité » tout en évoquant que les étudiants pourront constituer une “génération Covid” sacrifiée (4).

Après le début du confinement, Ferring et Mauduit ont sollicité les étudiants de première année de masso-kinésithérapie pour qu’ils sélectionnent un article scientifique ou de presse abordant les conséquences de celui-ci, en justifiant leur choix et exposant les liens effectués avec les sciences humaines et sociales.

« Les étudiants ont envoyé des travaux pertinents et riches pouvant constituer une archéologie du confinement par les thématiques sociologiques, psychologiques, pédagogiques et philosophiques traitées. Ces travaux témoignent de la capacité des étudiants à l’analyse des conséquences d’une situation pandémique exceptionnelle et de leurs capacités réflexives » (5).

Les enseignants de l’Institut de Formation des Manipulateurs en Electroradiologie Médicale (IFMEM) de Strasbourg ont collecté 91 réponses suite à l’envoi de 91 questionnaires en ligne (6). « Les diaporamas présentés en classe virtuelle sont appréciés par les étudiants. Les questionnaires en lignes conviennent parfaitement pour apprendre/réviser. Pour les évaluations, les travaux individuels et questionnaires en ligne sont appréciés. Les interactions enseignants/étudiants via courriels ou visioconférences ont été jugées satisfaisantes par la grande majorité des étudiants. Les interactions étudiants/étudiants via les réseaux sociaux, pour des explications de cours ou échanges de documents, conviennent parfaitement. La majorité des étudiants estimait travailler beaucoup et bien davantage comparativement à un enseignement en présentiel. Les habitudes organisationnelles ont été bouleversées néanmoins l'autonomie accordée était appréciée ». Ces résultats semblent conformes à ce que nous avons vécu.

Versant enseignants
Le numéro de novembre 2021 de la revue « Soins cadre » était consacré à La formation initiale des professionnels de santé au temps de la Covid-19. Une succession d’articles permettent de prendre du recul sur un sujet que nous vivons au quotidien depuis 2 ans. Comme le dit Agnès Aldebert, « cette crise a montré l’adaptabilité de notre métier de formateur et risque de transformer notre métier dans le futur » (7). Berger (8) a réalisé un sondage auprès de 2500 apprenants des formations diplômantes sanitaires et sociales ayant eu plusieurs mois d’enseignements à distance via un questionnaire numérique diffusé par e-mail. Le résultat souligne « l’importance de l'accompagnement pédagogique ainsi que l'indispensable rôle du formateur ». Dans cette enquête, « les étudiants témoignent une réelle empathie et reconnaissent le travail accompli par les équipes. Le formateur incarne un repère. Il apporte des compléments d'information ou de compréhension importants aux yeux des apprenants. Si l'écoute et la disponibilité des équipes pédagogiques sont reconnues, elles sont aussi très attendues. Car plus l'enseignement à distance prend de la place, plus les apprenants semblent en demande de présenciel. Cette attente se manifeste par besoin d'accompagnement toujours plus important, qu'il soit tutoral, par le formateur ou par le groupe d'étudiants lui-même » Catherine Müller, se projette dans l’avenir à travers un article intitulé Penser l’aprèscrise sanitaire, les mutations à envisager en instituts de formation. Nous citerons sa conclusion qui donne les bases de l’avenir « projets de coopération, usage du numérique et de la simulation. Il s’agit dorénavant de (re)faire vivre la dimension humaine des métiers de la formation et donc d’y inclure toutes les formes de démocratie (étudiante et professionnelle) imaginables et possibles » (9).

Versant pédagogique
En un temps très court, les instituts de formation sont passés du tout présentiel au tout distanciel (10) faisant de la formation hybride sur le mode découverte en utilisant des outils nouveaux, en se les appropriant très rapidement sans en conna tre toutes les fonctionnalités. Comme l’analyse Ferring et Mauduit, « la formation hybride n’est pas simplement le fait de dispenser les cours en distanciel grâce aux technologies numériques » tout en s’interrogeant « l’hybridation constitue-t-elle une nouvelle norme pour demain ? » (11). La contribution de Jouquan (12) propose un bilan provisoire mettant en lumière quatre enjeux qui constituent des perspectives d’avenir : « l’ouverture plus large des curriculums de formation en santé à des perspectives de santé publique ; nouvelles compétences à développer en lien avec des pratiques appelées à connaitre un essor rapide, telle la télémédecine ; évolution en profondeur les dispositifs d'évaluation des apprentissages ; questionnement de manière critique le recours aux dispositifs de formation à distance »

Il serait intéressant de prendre du recul en ayant un regard à l’international sur ce thème. Merci à celles et à ceux qui nous permettront de poursuivre ces échanges.

[1] Gedda M. COVID-19 et masso-kinésithérapie. Kinesither Rev 2020202231–2.
[2] Arnault E. COVID-19 : les étudiants face à la crise. Presse Médicale Form. mai 2021;2(2):113‑5.
[3] Charbonnier É, Le Vigouroux S, Goncalves A. Étudiants en temps de confinement et au-delà. Presse Médicale Form. août 2021;2(3):267‑72.
[4] Faure S. Étudiants en 2020, une “génération Covid” sacrifiée ? Actual Pharm. déc 2020;59(601):1.
[5] Mauduit L, Ferring V. Le confinement : points de vue d’étudiants masseurs-kinésithérapeutes de première année au travers de références bibliographiques choisies. Kinésithérapie Rev. juill 2020;20(223):57‑64.
[6] Zorn C, Feffer M-L, Bauer É, Dillenseger J-P. Évaluation d’un dispositif de continuité pédagogique à distance mis en place auprès d’étudiants MERM pendant le confinement sanitaire lié au COVID-19. J Med Imaging Radiat Sci. déc 2020;51(4):645‑53.
[7] Aldebert A. Crise sanitaire dans les instituts de formation, entre adaptabilité et transformation du métier de formateur.
[8] Berger V. Formation à distance, une expérience singulière pour l’apprenant et une opportunité de réflexion pour le formateur. Soins Cadres. nov 2021;30(131):30‑3.
[9] Müller C. Penser l’après-crise sanitaire, les mutations à envisager en instituts de formation. Soins Cadres. nov 2021;30(131):14‑8.
[10] Lecointe V. La continuité de l’enseignement en ma eutique, un enjeu majeur en période de confinement.
[11] Mauduit L, Ferring V. L’hybridation, un modèle pour l’avenir ? Kinésithérapie Rev. déc 2021;21(240):1‑2.
[12] Jouquan J. Quelques leçons à tirer de la pandémie de Covid-19 pour la formation des professionnels de santé.
Soins Cadres. nov 2021;30(131):19‑23.

            Article paru dans la revue “Syndicat National de Formation en Masso-Kinésithérapie” / SNIFMK n°12

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