
Connaissez-vous les galeries d'art contemporain de Paris ?
Ces mini-musées, cubes blancs ou appartements intimistes sont gratuits d'accès et se cachent dans les rues et les cours d'immeubles, et plus particulièrement dans certains quartiers comme le Marais, Odéon, Belleville ou Matignon. Intimidantes la première fois, imposantes dans leur silence et leurs espaces, elles donnent à voir ou à revoir les artistes français ou internationaux qu'elles exposent, étoiles montantes ou stars mondialement reconnues.
Je vous en présente ici une petite sélection, des plus installées aux plus underground, toutes représentant des artistes ayant comme sujet de prédilection le corps, le soin, la médecine ou l'hôpital.
Les artistes qui parlent du corps
Benoît Piéron chez Sultana
L'hôpital ré-enchanté
Exposé dans de nombreux lieux en France et à l'international, notamment au Palais de Tokyo de Paris ce printemps 2026, Benoît Piéron, né en 1983, a beaucoup fréquenté l'hôpital en tant que patient dès son enfance. Il joue à travers ses oeuvres avec le mobilier hospitalier, afin de se réapproprier son corps et son temps, pour redevenir acteur de sa vie et de sa santé. Dans l'exposition Poudre de Riz en 2024 à la galerie Sultana, les draps d'hôpitaux jaunes, bleus, roses et verts parent des mannequins de strap-on aguicheurs et habillent les murs de patchworks solaires. L'artiste affirme ainsi son appartenance joyeuse au « peuple de l'hôpital » trop souvent passif et horizontal face au « monde vertical », pour reprendre l'expression de Claire Marin dans son très beau livre Hors de moi. Piéron redonne de la magie à la salle d'attente en la décorant de boules à neige colorées que l'on imaginerait bien peupler l'hôpital Necker. La perche à perfusion devient lampe flamboyante, les vieux draps se font amis imaginaires, les sèche-mains soufflent dans des pyjamas d'hôpital comme dans des serpentins. Une manière poétique d'envisager l'hôpital et la relation aux soins et à la santé autrement.

Benoit Piéron, Cairn, 2024 ©Tadzio
Galerie Sultana - 75 rue Beaubourg, 75003 Paris
Prune Nourry chez Daniel Templon
Soigner par l'art
Née en 1985 à Paris, Prune Nourry vit et travaille à New York. Elle s'intéresse aux champs de la science et de l'anthropologie, et plus particulièrement aux questions éthiques liées à la sélection des genres et à la vulnérabilité, en se réappropriant la tradition du portrait. Dans une précédente exposition chez Templon, galerie de renommée internationale, elle réalisait déjà, yeux bandés, les bustes de huit personnes déficientes visuelles, à travers le toucher de leur corps et l'écoute de leurs histoires. Pour l'exposition Vénus, qui s'est tenue début 2025, elle a sculpté les corps de huit femmes suivies à la Maison des Femmes de Saint-Denis (premier modèle de centre dédié aux femmes sur le territoire français fondé par la gynécologue obstétricienne Ghada Hatem). En adoptant elle-même une démarche de soin et d'écoute vis-à-vis de ses modèles, Nourry donne à voir et à admirer ces corps ayant subi des violences sexuelles. Une collaboration intéressante entre artiste, médecin et patientes, qui appuie sur l'importance du temps long, du regard et de l'écoute dans le soin.

Prune Nourry dans son atelier à Saint-Denis, 2024.
©Eléa Jeanne-Schmitter
Galerie Templon - 30 rue Beaubourg et 28 rue du Grenier Saint Lazare,
75003 Paris
Georg Baselitz chez Thaddaeus Ropac
Portraits de vieillesse
Autre galerie de renommée internationale et exposant de grands noms de l'art, Thaddaeus Ropac possède deux espaces à Paris dans le Marais et à Pantin. Ils représentent notamment l'artiste allemand Georg Baselitz, qui a exposé ses dernières peintures monumentales dans la galerie de Pantin, à l'été 2025. Dans cette ancienne chaudronnerie, il est possible de se restaurer au Café Bleu (le charme du bistrot français mêlé à la contemplation des oeuvres contemporaines). L'artiste, âgé de 87 ans, présente une nouvelle série de portraits de sa femme et de lui, leurs longs corps amaigris pouvant tout autant nous rappeler les silhouettes filiformes du sculpteur Giacometti que les ombres fragiles de patients déambulant entre leurs chambres et la cafétéria de l'hôpital. Baselitz ne repousse pas la vieillesse mais joue avec elle, transformant son déambulateur en instrument (faisant écho aux dernières oeuvres de Matisse qui dessinait à l'aide de prothèses de son invention), peignant avec ses handicaps et explorant pleinement son corps. Une manière de créer et d'exister malgré la fragilité et avec le temps qui passe.

Vue de l'exposition © Ulrich Ghezzi
Galerie Thaddaeus Ropac - 7 Rue Debelleyme, 75003 Paris et 69
Avenue du Général Leclerc, 93500 Pantin
Clara Rivault chez Filles du Calvaire
Corps lumière, corps paysages
Née en 1991, Clara Rivault commence tout juste à être représentée par la galerie, mais parce que j'aime beaucoup son travail et parce que j'ai très hâte de sa première exposition personnelle, je vous la présente ici. Son atelier est basé à Poush Manifesto, un lieu accueillant 250 artistes, anciennement installé dans d'anciens bureaux à Clichy puis dans une ancienne parfumerie à Aubervilliers. Son nouvel emplacement devrait déjà être annoncé à la sortie de ce numéro (@poush sur instagram).

Clara Rivault, L'amour liquide, 2023 © Timothée Chambovet
Galerie Filles du Calvaire - 17 rue des Filles du Calvaire et 21 rue Chapon, 75003 Paris
Son travail, ancré dans une pratique artisanale, revisite les mythes et les corps. Les peaux, douces et rugueuses, charnelles et minérales, dorées et glacées, se cachent dans la lumière des vitraux ou dans la blancheur de la porcelaine. Elle déclarait lors de son interview avec Valérie Duponchelle pour le Figaro en 2025 que ses « vitraux sont comme des peintures vivantes, mouvantes, où se lisent la nuit, le jour, les saisons ». Une ode à la multiplicité des corps qui passent, à la beauté de notre métier, aux corps de nos patient·es qui viennent, un à une, se révéler derrière nos fenêtres. Une façon de se rappeler qu'avant d'être une science, la médecine est un art, et même parfois un artisanat. Et de mûrir ce développement de la Santé Globale, ou Santé planétaire, qui revendique le soin comme une entité large, et fait le pont entre la fragilité de nos corps et celle de notre environnement.
Suzanne Tarasiève – Anne Wenzel
Gueules cassées et murs tâchés
Née en 1972 en Allemagne, vivant aux Pays-Bas, Anne Wenzel a présenté en mai 2025 un ensemble de sculptures, mises en dialogue avec des gravures et dessins de son aîné Otto Dix. L'artiste explore dans son oeuvre le rôle que joue l'art dans la représentation du pouvoir, de l'héroïsme et de la violence. Ses nouvelles sculptures, gueules béantes criblées de balles et de couleurs, ramènent tout autant à la bande dessinée À mains nues de Leila Slimani et Clément Oubrerie, retraçant l'histoire de Suzanne Noël, pionnière de la chirurgie plastique, qu'au livre Le lambeau de Philippe Lançon, où il raconte son parcours de reconstruction dans le service de CMF de Chloé Bertolus après les attentats de Charlie Hebdo en 2015. Des oeuvres glaçantes et puissantes, qui nous ramènent à une médecine d'un autre temps ou d'une autre géographie, et dénoncent les conflits dévastateurs passés et actuels, dans lesquels s'investissent régulièrement un certain nombre de médecins et de chirurgiens.
Jousse entreprise – Marion Chaillou
Éloge du quotidien
Née en 1998, Marion Chaillou, jeune artiste diplômée des Beaux-Arts de Paris et représentée par la galerie Jousse entreprise depuis 2023, a réalisé sa dernière exposition en juin 2025. Elle explore à travers ses oeuvres, mêlant peinture à la gouache et travail du bois, la question de l'image et de l'intime. Partant des images instantanées, quotidiennes, prises et reçues par téléphone, elle les reproduit à la gouache sur de petits carrés en bois de quelques centimètres, et redonne une temporalité et un support à ces images petit format ayant transité par les circuits électriques de nos smartphones et par les bandes passantes de nos réseaux. Le cadrage de ses images est ainsi imposé par l'insouciance des photos que l'on prend et que l'on s'envoie : nouvelle coiffure, boîte d'un médicament au nom impossible, bobos douloureux sur la langue. En venant piocher ses sources d'inspiration dans cette matière première quotidiennement renouvelée, elle réalise une exploration de son quotidien et de celui de ses proches. Et qui dit quotidien dit vulnérabilité, et qui dit vulnérabilité dit santé. Sans doute nos patient·es prennent-ils et elles plus de photos, lors de leurs passages dans nos cabinets ou dans nos services que ce que l'on pourrait penser.

L'activité du coeur, 6,5 x 4,3 cm, 2025
Galerie Jousse entreprise - 6 rue Saint-Claude, 75003 Paris
Bonne visite !
Si cela a suscité en vous une certaine curiosité, vous pourrez généralement vous perdre dans ces galeries du mardi au samedi, de 10-11h à 18-19h.
Pour retrouver les programmations et informations sur les vernissages, rendez-vous sur le site
https://www.parisgallerymap.com/openings_and_events.
Rédigé par Hélène Laporte-Bisquit
Interne de Médecine Générale à Paris

