Comment bâtir un système résilient face aux crises qui nous menacent ?

Publié le 13 août 2026 à 12:59
Article paru dans la revue « ISNAR - L'antidote . » / ISNAR-IMG- L'Antidote N°43

Est-ce qu'on a conscience de nos acquis comme la Sécurité sociale ou l'accès à la santé ? Il faut penser collectivement et pas à des luttes corporatistes

Rencontre avec Emylie LENTZNER Interne de 6ème semestre en Psychiatrie et Jeune déléguée pour la santé mondiale à l'OMS en 2024-2025

Internes toutes les deux entre Nantes et Paris, nous avons eu l'occasion de bavarder pendant plus d'une heure d'engagement, de nos représentations du soin et de notre vision de la santé. Une discussion inspirante et qui j'espère, tout comme j'ai pu le ressentir à la suite de cet appel, vous donnera l'envie de mieux, pour nous et aussi pour tous et toutes.

Qu'est-ce que c'est d'être une Jeune Déléguée pour la Santé mondiale à l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ?

Emylie - C'est accompagner les délégations ministérielles à des évènements organisés par l'OMS pour représenter la jeunesse sur le même modèle que les Jeunes Ambassadeurs pour le Climat (JAC) qui accompagnent les délégations étatiques aux Conferences Of Parties (COP) !

Il s'agit d'un mandat d'un an et les candidatures sont en septembre. J'avais postulé sur LinkedIn® avec un CV.

Quelles sont tes missions à ce poste ?

Emylie - Je fais beaucoup de plaidoyers, ce qui est différent de notre quotidien. Nous, on est très pratiques dans notre métier au départ. Je participe à des évènements et à des réunions de préparation. Je relis des notes… Et aussi je rapporte au Ministère notre quotidien de médecins. Ils n'ont pas de formation clinique en santé ! Je leur partage comment les choses se passent en pratique.

En résumé, je fais de la communication et de la sensibilisation sur des problématiques de terrain, cette année [NDLR: 2025], c'est la santé mentale mais elle change à chaque mandat.

Comment bâtir un système résilient face aux crises qui nous menacent ?

À quels évènements as-tu eu l'occasion de participer ?

Emylie - J'ai participé au Comité Régional Européen de l'OMS à Copenhague et à l'Assemblée Mondiale de la Santé à Genève pendant laquelle j'ai fait une prise de parole sur la santé mentale en plénière. C'était une semaine entière avec toutes les délégations du monde à Genève. J'ai aussi fait des rencontres avec d'autres jeunes délégués, on était entre douze et quinze.

Et c'était comment cette prise de parole ? Où est-ce qu'on peut la retrouver ?

Emylie - Ce qui était vraiment bien, c'est que c'était à la fois au nom de la France et en mon nom, à titre personnel et professionnel. J'ai pu faire la promotion de la santé, de l'éducation à la santé et des déterminants de la santé mentale. J'ai essayé de faire aussi un discours sur les choses pratiques.

En réalité, j'ai dû modifier la prise de parole cinq minutes avant… J'avais une minute au lieu de trois. Et… après je n'avais pas compris que c'était à moi de parler. Tout le monde me regardait, 400 personnes avec le staff du bureau de l'OMS, avec ma tête sur écran géant, et je ne comprenais pas. Tu voyais le décompte du temps de parole courir. C'était un blanc énorme qui a duré vingt secondes ! Maintenant je n'ai plus peur de faire des présentations en staff. C'est super pour la thèse ! [rires]

La prise de parole est disponible

• En vidéo

https://www.who.int/fr/about/ governance/world-healthassembly/ seventy-eighth (WHA78 - Committee A - 23/05/2025 14h35-18h30 - De 2'05”50 à 2'07”11)

• En retranscription

https://onu-geneve.delegfrance. org/Sante-mentale-interventionde- la-Deleguee-de-la-jeunessepour- la-France-a-l

Quelle est finalement ta meilleure expérience ?

Emylie - La rencontre avec les autres jeunes délégués ! Tu apprends comment ça marche ailleurs et ça permet d'avoir une vision sur comment les systèmes de santé fonctionnent à l'international. Ça permet une ouverture.

Je pense que ça nous paraît un peu flou ce qui se passe à l'OMS. Est-ce que tu pourrais nous raconter ce que vous faites concrètement et si nous, soignant·es, avons des conséquences sur notre quotidien ?

Emylie - Oui, ça parait très loin pour nous mais ça permet d'avoir des espaces d'échanges voire de négociations avec d'autres pays. Sans l'OMS, il y a des pays qui ne pourraient pas mettre en place des politiques de santé avec des impacts immenses pour les populations, ça a été d'une vraie aide pendant le COVID. À Gaza, on a par exemple mis en place un programme de vaccination contre la poliomyélite : le but est de protéger les populations civiles malgré les conflits en cours.

Et j'ai aussi vu comment les conflits géopolitiques actuels prennent une part importante dans les discussions. Il y a énormément d'actions qui sont portées mais les conflits armés prennent le pas sur le reste, on voit les limites. La guerre à Gaza ou la guerre en Ukraine sont des sujets extrêmement abordés, parfois dans des prises de parole qui peuvent être violentes entre les pays. Comme le dit souvent en plénière Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, le Directeur Général de l'OMS : « le meilleur médicament, c'est la paix ».

Comment bâtir un système résilient face aux crises qui nous menacent ?

Comme on parle politique, dernièrement le président Donald TRUMP a retiré la participation des USA à l'OMS, est-ce-que tu as pu voir des conséquences ?

Emylie - Le retrait américain de l'OMS, c'est environ 1/5 du budget en moins avec des conséquences notamment sur les programmes de lutte contre le VIH ou de la poliomyélite. En tant que médecins, on connaît les conséquences directes sur les patients qui n'auraient plus accès à leurs traitements, on peut mesurer en vrai les impacts sur la vie des gens.

Et puis ça signifie aussi des risques de flambée épidémique, y compris sur nos sols.

À titre personnel, je crois que ça m'a vraiment créé une vraie dissonance cognitive : les sujets discutés à l'OMS d'un côté et la pratique de terrain de l'autre… La distance que tu peux avoir est fine quand on y est et on n'a pas spécialement prise dessus…

Et tout ça, ça engendre aussi de l'anxiété !

On se rend compte qu'on est tout petit… Il y a plus de 190 pays représentés à l'OMS et ça remet aussi certains domaines en perspective. Ce qui paraît loin existe. Finalement pendant le Covid, la crise est arrivée directement chez nous et elles peuvent venir d'un coup. En tant que médecins, c'est important d'être alertes sur ce qui se passe dans le monde. On réfléchit à notre thèse, nos stages, si on fait une FST ou pas… Mais en fait, dans le monde, tout peut basculer. On est dans un monde hyper instable et on peut être touché en premier.

Un responsable de l'Ukraine avait dit : « j'espère qu'un jour être soignant ne sera plus une cible mais un symbole d'espoir ». En France, ce n'est pas le cas. Mais ça l'est dans un pays en guerre et ça sera peut-être le cas pour nous dans les 50 prochaines années.

Maintenant, j'ai envie de dire : Comment bâtir un système résilient face aux crises qui nous menacent ? Est-ce qu'on a conscience de nos acquis comme la Sécurité sociale ou l'accès à la santé ? Il faut penser collectivement et pas juste à des luttes corporatistes.

Pour cette année 2025-2026, la Jeune Déléguée de la Santé Mondiale est une étudiante en Pharmacie de Strasbourg, Laureen MANGIN.

Si cette mission t'intéresse, les candidatures pour être le·la prochain·e Jeune Délégué·e pour l'année 2026-2027 devraient ouvrir bientôt pour un lancement en septembre !

Comment bâtir un système résilient face aux crises qui nous menacent ?

Affiche de la 78ème édition de l'Assemblée Mondiale pour la Santé de Genève, mai 2025 ©WHO.int

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Comment bâtir un système résilient face aux crises qui nous menacent ?

Sélection par le Ministère d'Emylie LENTZNER, première Déléguée de la Jeunesse en Santé Mondiale, en septembre 2024

J'aimerais aussi revenir sur ton parcours en tant que soignante, raconte-moi comment tu as vécu tes études et comment tu es arrivée jusque-là ?

Emylie - J'ai fait deux PACES que j'ai vraiment très mal vécues, où j'ai fait une très grosse dépression. Quand j'ai eu mon concours, on m'a beaucoup félicitée. Et je me disais « Félicitations ? Mais comment peut-on me féliciter pour avoir détruit ma santé mentale ? C'est absurde de féliciter quelqu'un pour ça ». La vie à l'extérieur de la médecine, c'est mieux que ça.

En deuxième année, c'est la découverte des syndicats ! Tu te rends compte que c'est systémique. Ce n'est pas seulement toi, le système n'est pas conçu pour que tu te sentes bien. Bon après, j'ai aussi découvert les limites des syndicats avec lesquels ta force d'impact est sur le long terme. Moi, j'avais envie d'avoir une action rapide et directe. Avec des copains du syndicat, on a créé un média étudiant qui s'appelait Derrière la Blouse, avec des portraits de médecins inspirants aux parcours atypiques pour partager ces rencontres qui nous avaient tant touchées à nos autres potes de fac.

Le but était d'ouvrir le monde aux études de santé et d'ouvrir les études de santé au monde. On est tellement dans notre microcosme à l'hôpital. Il y a tellement de choses qui existent ailleurs.

Et… 2020, c'était l'année du Covid et ce que je trouvais très énervant : c'était tout le temps les mêmes chefs de service, mais pas le quotidien des soignants à la télé ! J'ai fait Faisant-Fonction d'IDE dans un service COVID à l'époque et je voyais les gens mourir. On s'est dit qu'on devait faire des interviews des gens en temps réel pour garder des témoignages et pour pouvoir un jour les partager à la jeune génération, pour leur transmettre ce qu'on était en train de vivre, pour s'en souvenir collectivement et qu'on ne reproduise pas nos erreurs.

Aujourd'hui, plus personne ne veut parler du COVID et de ce qu'on a vécu, du fait d'avoir vu des gens mourir en masse. C'est important pour moi de continuer de partager actuellement à ceux qui n'ont pas vécu le COVID.

Mais ce n'est pas le seul média auquel tu as participé ? J'ai pu écouter aussi des émissions via La Fabrique des soignants. Pourquoi et comment un nouveau média ?

Emylie - La Fabrique des soignants, c'est l'idée d'un monde en dehors de l'internat et qu'il faut s'ouvrir, que la vie ne se résume pas à la médecine.

C'était pendant le premier semestre d'internat. On nous avait encore dit de tenir jusqu'à l'internat parce que ça va être mieux après. J'avais beaucoup d'attente et mon premier stage ne s'est pas très bien passé. Stage pas facile, pas en adéquation avec ce pourquoi j'étais allée en médecine. Et je n'avais pas trop mon mot à dire. Il fallait avoir un espace pour réfléchir à l'avenir de l'hôpital et le faire tous ensemble. Comment peut-on se projeter vers un futur plus intéressant ? Et voici : La Fabrique des soignants.

On a fait des émissions sur Twitch. On voulait parler des expérimentations, des projets innovants partout : en France, au Canada, etc. Dire qu'on peut avoir notre part dedans, qu'on peut participer à des projets en tant qu'interne, pas forcément via la fac !

J'ai continué les stages : deuxième semestre dans le 93 où j'ai vu la misère humaine qui a rencontré la misère de la psychiatrie. J'avais l'impression de faire de la maltraitance. Puis, j'ai fait un semestre de Santé Publique au Ministère de la Santé concernant le pilotage des politiques de santé mentale, et là, de nouveau j'ai eu des clefs de compréhension ! Comme pour la révélation syndicale en deuxième année de médecine.

Et la suite, c'est quoi ?

Emylie –

• Une thèse : « Pour offrir le bon soin, au bon patient, au bon moment. C'est une thèse sur les leviers d'attractivité en psychiatrie publique : Pourquoi les gens viennent ? Pourquoi les gens restent ? Et pourquoi les gens partent ? ».

• Un inter-CHU à Lille au centre collaborateur de l'OMS en santé mentale.

• Un inter-CHU aux USA en psychiatrie légale au Michigan : « parce que, oui, c'est possible de faire un inter-CHU à l'étranger ! ».

• Un nouveau projet : devenir médecin réserviste dans la réserve militaire du Service de Santé des Armées. Parce que je pense qu'il faut se préparer maintenant pour les enjeux de demain.

J'ai envie de dire après tout ça : comment est-ce que tu arrives à participer à tous ces projets ?

Emylie - Quand y'en a trop ? [rires] J'ai appris à mes dépens de tout ça, je ne me suis pas écoutée sur ce plan-là, ça fait qu'un an que je mets la pédale douce. D'ailleurs, pour l'anecdote, j'ai déménagé il y a 1 an tout pile : pas de rideau, pas de store, et j'en ai acheté… et j'ai mis 6 mois à les mettre alors que ça m'a pris réellement 2 secondes.

Maintenant, je m'écoute. On doit être sa propre priorité. C'est bien de s'occuper du monde et de l'humanité mais il faut se mettre au premier plan, il faut s'occuper de sa maison intérieure. Et donc je prends du temps pour lire, pour voir mes amis, mon amoureux.

Le travail bénévole, ça nous fait du bien, ça donne du sens, ça reste du travail non rémunéré mais ça reste du travail. La vie, ce n'est pas que travailler. La vie amicale, amoureuse, familiale, c'est aussi ça, la vie.

Pour finir, des livres, films en lien avec la santé que tu nous recommandes ?

Comment bâtir un système résilient face aux crises qui nous menacent ?

Livre

Désirer, écrit par Emma BECKER, Wendy DELORME, Joy MAJDALANI, Emmanuelle RICHARD, Marina ROLLMAN et Laurine THIZY.

« C'est un recueil de nouvelles érotiques écrites par des femmes et c'est vraiment drôle ! C'est sur notre génération de femme à nous ! C'est très rare et très moderne ! Même pour parler de consentement avec nos patients. »

Podcast

57 rue de Varennes (à retrouver sur France Culture). « C'est une fiction politique brillante sur la vie de Premiers Ministres de la République Française sous forme de pièce de théâtre à écouter ! »

Podcast

Amours de Léa BORDIER. « Pour écouter des meufs qui parlent de leurs histoires d'amour ! »

Film d'animation

Valse avec Bachir, réalisé par Ari FOLMAN. « C'est très beau et très fort. Ça parle de l'impact des guerres sur les psychotraumatismes. »

Film d'animation

Les belles cicatrices (disponible sur Arte), réalisé par Raphaël JOUZEAU. « C'est hyper poétique, deux personnes qui se voient pour la première fois après leur rupture. »

Festival International du Journalisme, organisé par Le Monde

« Parce que j'en reviens et que c'est un shoot de culture et d'actualités : une vraie respiration ! »

Et accessoirement, ne pas faire comme moi et penser à passer son permis tôt car il n'y a pas de métro au Michigan…

Interview du 18 juillet 2025 par Lou MERZAUX
Interne à Nantes

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