
AGOF.- Daniel Day-Lewis, vous nous recevez aujourd'hui en blouse blanche. Doit-on comprendre que vous avez quitté les plateaux pour le bloc opératoire ?
Daniel Day-Lewis.- (sourire malicieux) : Vous savez, je n'ai jamais vraiment quitté aucun de mes personnages. Quand j'ai incarné un couturier dans Phantom Thread, j'ai appris à coudre. Quand j'ai été un boucher dans Gangs of New York, j'ai manié le scalpel. De là à rejoindre une salle d'opération… il n'y avait qu'un pas.
Mais ici, c'est plus qu'un rôle. C'est une forme d'engagement. Je me suis plongé dans les pathologies gynécologiques rares comme on entre dans un scénario : avec respect, fascination et une obsession du détail.
AGOF.- Et c'est dans ce cadre que vous venez de soutenir un travail sur les leiomyomatoses extra-utérines. Qu'est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à ce sujet en particulier ?
Daniel D.-L.- Ce sont des tumeurs musculaires lisses bénignes… mais à l'allure trompeuse. J'aime les paradoxes. Comme ces rôles ambivalents que j'ai incarnés, ces lésions sont à la frontière : bénignes sous le microscope, mais capables d'envahir des veines caves, le coeur ou d'essaimer jusque dans les poumons.
Et puis il y a un mystère clinique, un silence autour de ces pathologies. Ce sont souvent des femmes qu'on opère pour un fibrome, et qu'on retrouve quelques années plus tard avec des nodules péritonéaux ou une une énorme masse pelvienne, sans compter la part d'étiologie métaplasique. Cela m'a transcendé. Comme acteur, je cherche l'humain ; comme médecin, je cherche à comprendre.

AGOF.- Vous parlez de trois entités principales dans votre travail. Pouvez-vous nous les présenter brièvement ?
Daniel D.-L.- Bien sûr.
• La léiomyomatose intraveineuse (IVL) est la plus spectaculaire : une prolifération de cellules musculaires lisses dans les veines, pouvant aller jusqu'au coeur droit.
• La léiomyomatose péritonéale disséminée (LPD) imite une carcinose, avec des nodules péritonéaux multiples mais aussi présentant des masses conséquentes pouvant faire penser à un leiomyosarcome.
• Et le léiomyome bénin métastasant (LBM) est un oxymore à lui seul : une tumeur bénigne qui fait des “métastases” dans tout le corps histologiquement bénignes, principalement dans les poumons.
Ce sont des entités rares, mais elles forcent à sortir du cadre. Elles nous obligent à penser autrement la bénignité, la récidive, l'origine des cellules.
AGOF.- Et quel rôle joue la chirurgie dans leur genèse, selon vos travaux ?
Daniel D.-L.- Un rôle central. Dans la littérature, la majorité des patientes avaient eu des chirurgies utérines – myomectomies, hystérectomies – souvent avec morcellation. Ce geste technique, qui fragmente le fibrome pour l'extraire par voie mini-invasive, pourrait disséminer des cellules musculaires.
C'est un peu comme si on semait du muscle lisse là où il ne devrait jamais germer. Cette hypothèse, que certains jugent provocatrice, est pourtant de plus en plus documentée. Les États- Unis, d'ailleurs, ont restreint la morcellation dès 2014.
Il ne faut pas négliger non plus l'apport de la médecine moléculaire et du séquençage qui nous donne de nouvelles clés de compréhension du fonctionnement de cette maladie (mTor, mutation de certains gènes liés à l'adhérence…).
AGOF.- On vous a vu sur scène, à l'écran, au bloc opératoire… Mais qu'en est-il de vos projets artistiques actuels ?
Daniel D.-L.- J'ai mis un terme au cinéma, il est temps de participer à de nouveaux projets.
AGOF.- Vous parlez avec beaucoup d'affect de vos patientes. Est-ce que cela influence votre approche du soin ?
Daniel D.-L.- Absolument. Chaque patiente est une histoire, une dramaturgie intime. Dans les LEU, ce sont souvent des femmes qui ont déjà tout traversé : douleurs, chirurgies, récidives, angoisses de cancer. Elles arrivent avec une pathologie dont personne ne leur a jamais parlé, qui inquiète même les médecins.
Mon devoir, c'est de traduire : traduire le flou médical en mots compréhensibles, traduire l'incertitude en stratégie, traduire la peur en accompagnement. Comme acteur, on donne une voix à ceux qu'on ne regarde pas. Comme médecin, on donne du sens à ce que personne ne sait nommer.
AGOF.- Que recommandez-vous aux jeunes internes qui lisent Cordon Rouge ?
Daniel D.-L.- De ne jamais mépriser une pathologie parce qu'elle est rare. Derrière chaque dossier qui “ne rentre pas dans les cases”, il y a peut-être une avancée diagnostique ou thérapeutique à imaginer.
Et surtout, de cultiver leur singularité. On peut être médecin et sculpteur. Interne et écrivain. Faire une thèse sur un sujet obscur et y mettre tout ce qu'on est. Parce que la médecine, comme l'art, c'est d'abord une affaire de présence.
AGOF.- Merci, Daniel. Un mot de la fin ?
Daniel D.-L.- Oui. “Ce qui est rare n'est pas insignifiant. Ce qui est discret n'est pas muet.”
Et parfois, ce sont les tumeurs les plus silencieuses qui ont le plus à dire.
Michel-Gabriel CAZENAVE
Pour l'AGOF

