
Croquis d'une chambre qui n'en était pas une
« Chambre d'isolement ». Quel drôle de nom pour désigner une pièce qui ne partage avec une chambre que sa taille. Une chambre, qui n'en est pas une. L'isolement, qui en est un, rattrape bien l'affaire à sa manière. Dans cette histoire de petit bobard, le canular n'est pas si épatant. La « chambre » d'isolement se dessine sans aucune prétention, à l'identique dans chaque service. Alors, pas de quoi s’offusquer de l’embuscade ! Une chacun, pour chaque service. Évitant chamaillerie et jalousie. Et dispensant les habitués d'être déboussolé lors du trafi c de pyjama entre services.
Chaque année, les périodes de grandes affl uences de pyjamas, annoncent entre les chambres qui n'en sont pas, la fameuse ouverture des chaises musicales. Les élans migratoires de nos héros, génies, demi-dieux et messies en pyjama s'annoncent généralement au printemps. C'est ainsi que le patient du premier étage se retrouve dans la chambre qui n'en est pas une au deuxième étage, car celui du deuxième étage a pris celle du service des adolescents au rez-de-chaussée. Qui va à la chasse, perd sa place. Alors, tôt le matin, après une énième partie de chaises musicales privées de leur musique, c'est au tour des blouses de danser de bas en haut, et de haut en bas pour la douche surveillée et le petit déjeuner de leurs condamnés attitrés.
Le croquis de la chambre d'isolement avait été griffonné, sans artifi ce, ni ornement, au bout du couloir. Certaines blouses l’appelleront « chambre d'apaisement » : peutêtre pour sa décoration épurée.
Ainsi était né, d'un malentendu entre le dessinateur et l'intitulé du dessin, la chambre qui n'en était pas une. L'esquisse ratée avait alors été jetée, là-bas, au bout du couloir. Apparemment pour que la chambre qui n'en est pas une, puisse y étouffer comme elle pouvait les nuisances sonores de son pyjama. Quelques conjurations, rythmés de coups échauffés. Un tempo bruyant. Et oui, les murs aussi, ici, sont malmenés. Par grâce, on les avait prévenus, nos pyjamas : les murs ne céderaient pas.
En fait, la porte aux cinq clefs, ne laissait s'échapper que les odeurs nauséabondes. D'un sourire en coin et d'un signe de la main, le bouquet puant narguait le verrouillé en pyjama, satisfaite de son évasion en toute discrétion. Alors, le pyjama, furieux, reprenait la mesure, assommant la porte aux cinq clefs de plus belle. C'était l'éternelle bataille du bout du couloir, entre odeurs, chaleur, et grand rageur. Au plus grand malheur de ses voisins, le tapage était aussi diurne que nocturne : les habitants de la chambre 208 et 209, au bout du couloir, sont de grands consommateurs de somnifères.
Ce qui domine la chambre qui n'en est pas une, c'est une vague imitation d'un matelas, probablement décalqué très grossièrement : une sorte d'imposant bloc en mousse, massif, écrasant le sol. Option avec ou sans sangle. Pas de grand tracas pour faire son choix, la blouse le fera à la place du pyjama. Par chance, si la cohabitation est bonne entre le pyjama et son matelas, il le promènera d'un bout à l'autre de la pièce, au grè de son imagination. Sans laisse, ni caresse. Peut-être quelques aboiements, de temps en temps.
Le deuxième grand compagnon des condamnés, ce sont les toilettes. Pas de caricature ni de contrefaçon cette fois-ci. De vrais toilettes.
De quoi se plaignent les verrouillés ? Éventuellement de sa drôle de chasse d'eau inapprochable, accessible uniquement par les blousés, de l'autre côté du mur.
De quoi empêcher une trempette dans la cuvette du précieux nectar tranquillisant. Avec cette installation de fortune, l'origine du parfum d'ambiance peu séduisant n'est presque plus douteuse. Au plus grand désespoir du psychiatre, risquant un nez grimaçant sur le pas de la porte : il essayait de mener un entretien décent, entre deux haut-le-cœur discrets.
Il y a bien une petite fenêtre grillagée, au fond. Elle pourra aider l'évasion de l'odeur nauséabonde, le temps d'une douche escortée. Et pourra, les bons jours, y libérer deux trois fumées de cigarette, pressée et surveillée. Alors, dans l'audience, si intéressé, spectacle fi lmé 24h/24, projeté en salle des blouses blanches, entrée libre et gratuite, pas de limite de place disponible. Sauf les jours de pandémie.
Cortège de blouses et d'un pyjama
Le plus facile, c'est la sortie d'isolement. Le plus diffi cile, c'est la mise en isolement. En fait, la chambre qui n'en était pas une, avait été dessinée pour s'ouvrir et se refermer sur les pyjamas aux débordements illimités. Ceux un peu tyrannisés et martyrisés, égarés d'ivresse, d'euphorie ou d’allégresse. La porte aux cinq clefs permettait d'éviter ainsi un grand départ en cavale, un accrochage coûteux, ou un acte irréparable.
Elle devenait alors un objet de chantage implacable. Un marchandage bien entraîné. Les blouses y sont aguerries : certains pyjamas aussi. L'escalade s'annonce presque toujours périlleuse. Il faut monter la grimpette en deux étapes.
La première, sur la pointe des pieds. Elle consiste à demander au pyjama d'avaler le fameux breuvage amer. Avec du sirop, sans supplément, au bon cœur des blouses.
Si le pyjama avale et déglutit, souriant ou grimaçant, après l'inspection buccale de la blouse (sait-on jamais) tout le monde est autorisé à rentrer chez-soi : le patient dans sa chambre et le psychiatre dans son bureau. Les choses se gâtent s'il le recrache, souriant ou grimaçant, à la tête de la blouse. S'il est plutôt bien élevé, il le jettera simplement sur ses chaussures. Pas les siennes, celles du psychiatre. Il n'avait qu'à se tenir sur la pointe des pieds.
Pour la seconde, étape, il faut remettre le pied à plat, et chausser les gros sabots. Finit la grimpette, les alpinistes des services voisins viennent porter leurs mains fortes et leurs mousquetons. C'est un grotesque cortège de blouse blanche qui traverse le couloir de l’hôpital jusqu'à la chambre du fond du couloir. Six blouses blanches, mines fermées, entourent un condamné aux dents serrés. Les jours de chance, les blouses n'ont qu'à emboîter le pas au malade, traversant le long couloir, et de temps à autres, quelques services voisins. Les ascenseurs sont grands, très grands. Un curieux spectacle pour les quelques bizuts du service. Pour les chroniques, habitués de la fanfare criante de pyjama bleu et de blouse blanche, le cortège est transparent. Certaines fois, on y voit des numéros de bras et de jambes gesticulants, portés fermement par des blouses, évitant les coups à droite, puis à gauche, et diffi cilement les coups du milieu. Finalement, le concours d'hématomes, était souvent gagné par le pyjama bleu. La blouse, elle, restait blanche.
Une fois les blouses et le pyjama engouffrés dans la petite pièce, il restait seulement l'espace pour la fougue révoltée du condamné, et le refrain rythmé et bien accordé des soignants. À la manière d'une bonne vieille recette de cuisine récitée par cœur. « Allongez-vous sur le matelas.
Enfin, ajoutez l'injection d'un geste assuré et ferme, après avoir choisi une des deux fesses ».
Sans perdre de temps, la recette était mise à exécution, avec ordre et méthode. De temps à autre, se déposait des moments de lutte sans son. Et puis, lorsque la mêlée s'épuisait, lassée, et abattue, des paroles douces de blouse blanche s'y glissaient, prétendant y dissiper les quelques vents violents de la grande tempête. C'était une blouse prenant un linge humide, y épongeant la peine effrontée du pyjama. Ou une autre tenant fermement la sangle de la contention d'une main, et caressant le bras du pyjama de l'autre. Le geste est tendre. Mais hâtif. Il faut éviter les coups de dents. Par le petit hublot de la porte aux cinq clefs, le spectacle affi chait six blouses blanches, un genou sur un pyjama stupéfait. Finalement fi celé des 4 membres, il pouvait lui rester des élans de fureur pour cracher son mauvais sort au visage des blouses encore restées là. Celles cadenassant la dernière sangle, ou cherchant la cinquième clef de la porte aux cinq clefs.
« Au viooooool », entendront les quelques oreilles dispersées du service. L'ordre est de s'éloigner des cris du bouts du couloir, espérant qu'ils ne s'endorment, épuisées. Et puis, ce soir, distribuer les somnifères, aux voisins de la chambre 208 et 209.
Marine GRIVET
Interne en psychiatrie, membre de l'ATIPIC
Association locale Tourangelle
Article paru dans la revue “Association Française Fédérative des Etudiants en Psychiatrie ” / AFFEP n°30

