Carnet de bord : L’AFFEP au forum EFPT à Maastricht

Publié le 26 nov. 2025 à 07:26
Article paru dans la revue « AFFEP / Le Psy Déchaîné » / AFFEP - Le Psy Déchaîné N°35

À la croisée des nations

Chaque année, le forum de l'European Federation of Psychiatric Trainees (EFPT) rassemble les délégations nationales d'internes en psychiatrie à travers l'Europe, dans un tourbillon de rencontres, d'idées échangées et d'accent anglais plus ou moins maîtrisé. Ce forum se tient traditionnellement dans le pays du président élu de l'EFPT. Pour cette 33ème édition, c'est la ville de Maastricht, aux Pays-Bas, qui nous a accueilli en juin 2025, sous un soleil de début d'été généreux. L'AFFEP y représentait la France (en toute logique je crois). Nous étions six jeunes psychiatres issus de différents coins : Étienne, Tristan, Nicolas, Ilia, Arnaud et moi. Ce fut personnellement mon premier forum international, première immersion dans la dynamique européenne de la psychiatrie. Et ce séjour n'a pas seulement été un événement politique ou scientifique. Il fut aussi profondément humain, tissé de discussions passionnées, de moments suspendus en terrasse, de connexions spontanées à la pause-café. Ce fut un forum international, mais aussi un moment de construction collective nationale qui renforce les liens au sein de chaque délégation… et qui allait me permettre, en quelques jours, de tisser des liens solides avec des personnes formidables.

Voici donc, entre carnet de bord à hauteur d'interne et récit collectif, le fil de ce que nous avons vécu à ­Maastricht, « Hub » du futur de la psychiatrie ­européenne durant quelques jours.

Carnet de bord :  L’AFFEP au forum EFPT à Maastricht

En route vers le forum

Tout a commencé à 5h du matin, dans une brume mentale encore plus dense que celle de la gare de Lyon Part-Dieu. TGV Inouï plein à craquer, zéro prise pour charger un téléphone déjà à 20 %, et moi, perdu entre une tentative vaine de productivité sur mon ordinateur et l'appel hypnotique des réseaux sociaux. Direction Paris, Gare de Lyon, puis cap sur Créteil. Je ne savais pas trop où j'allais. Mon compagnon de route, Tristan, m'appelle plusieurs fois sans que je m'en rende compte. On finit par se retrouver, à l'aveugle mais à l'heure. Étienne nous rejoint. Nous montons tous les trois dans une toute petite Ford rouge et blanche, presque tunée, avec un aileron arrière pour l'aérodynamisme. À l'intérieur, valises entassées et jambes compressées. Le voyage pouvait commencer, mais pas sans fromage français que nous avions décidé de ramener pour la soirée internationale du forum, une décision qui allait s'avérer… bien odorante sur le séjour. Nous prenons enfin la route. À mesure que la voiture remonte vers le nord de la France, puis traverse la Belgique, la discussion se mêle au paysage des maisons qu'on commente comme si on cherchait à s'y projeter « Celle-là, sympa. Celle-ci, moins pratique ». On s'égare un peu, un raccourci proposé par Waze nous fait atterrir sur des routes de campagne belge avant de retrouver une nationale qui nous mène enfin vers l'enclave néerlandaise autour de Maastricht. ­L'arrivée en ville est un peu confuse, circulation restreinte, parking introuvable. On doit récupérer nos badges dans un bar du centre. Étienne et Tristan trouvent le leur. Moi, rien. Je commence à me dire que mon inscription s'est perdue dans l'oubli numérique. Heureusement, un ajout manuel me permet d'avoir mon badge… ouf. Cap sur notre hébergement, un bateau-hôtel sur la Meuse. On y retrouve Nicolas et Ilia. Extérieur engageant, espaces communs cools, on se demande juste comment un si petit bateau peut contenir autant de chambres prétendument lumineuses et spacieuses. La réponse arrive vite, les photos étaient ambitieuses. Les cabines étaient minuscules, certaines sans fenêtres, sans WC, sans douche. Pour Étienne et moi, c'est lit superposé dans une boîte à chaussures.

Carnet de bord :  L’AFFEP au forum EFPT à Maastricht

Photographie de l'ensemble des participants du forum dans le hall de la mairie de Maastricht. Après un discours solennel du maire de la ville. 

Pour Nicolas et Tristan, c'est un lit simple à partager. Et pour Ilia, c'est une cabine en solo... qu'elle partage avec l'odeur alléchante du fromage bien fait.

Au cœur du forum

Le forum s'est ouvert sur une note douce, un monde souriant et dynamique, café fumant et donuts, mot d'accueil chaleureux du comité local d'organisation et de la présidente de l'EFPT, Mette Konings. Un professeur hollandais C. L. Mulder, spécialiste en psychiatrie communautaire et sociale est monté sur scène pour nous présenter le système de psychiatrie aux Pays-Bas. Intéressant, disons, mais pas forcément applicable à nos réalités. Pourtant, l'attention était là. L'assemblée dégageait une énergie à la fois détendue et vibrante. On sentait que quelque chose ­d'enthousiasmant allait se jouer ici. Étienne, Tristan et Nicolas m'avaient préalablement briefé sur les visages à connaître, les styles politiques à repérer, les ambitions derrière les sourires. Et en effet, les profils variaient. Certains délégués arrivaient en tee-shirt, prêts à vivre un moment de quasi-vacances. D'autres en costume trois pièces, déjà dans la course aux alliances en vue des élections du board comittee. Plusieurs styles, mais une même volonté de s'ouvrir et de ­partager. Les conférences scientifiques, politiques, sociales se sont enchaînées… parfois un peu longues, parfois porteuses de belles perspectives. Mais au fond, ce n'était pas tant le contenu formel qui comptait que la dynamique d'échange. Les working groups étaient particulièrement riches. On y testait nos idées, nos visions de la psychiatrie, nos frustrations nationales. On y découvrait d'autres systèmes, d'autres luttes, d'autres moyens d'agir. Entre chaque session, les pauses café étaient un événement en soi par ce brassage constant entre délégations. Un défi s'est imposé rapidement : l'anglais. Parler, comprendre l'implicite, saisir l'humour... Savoir réagir vite, intelligemment, tout en restant naturel. Pas simple. Mais très formateur. On découvre alors différentes manières de « faire de la petite diplomatie ou politique ». Les sociables qui brassent large, les sobres qui vont droit à l'essentiel, les discrets qui creusent vite une forme d'intimité utile. Et dans tout cela, une vraie volonté commune de se nourrir mutuellement des idées, des expériences, des systèmes. Les rencontres se multipliaient et se fut un réel plaisir. Au fil des jours, je comprenais mieux les enjeux européens, grâce aux discussions, aux anecdotes, aux regards affûtés de Tristan, Nicolas, Ilia, Arnaud et Étienne. Chacun apportait sa sensibilité syndicale, associative, stratégique au groupe. Les débats étaient francs, souvent spontanés, et jamais vides. Il n'y avait pas d'agressivité, ni de compétition malsaine. Chacun voulait comprendre, écouter, peut-être aussi se laisser transformer un peu, avec une vraie dynamique interculturelle et horizontale. Le soir venu, une autre scène se mettait en place. Tout le monde se retrouvait en terrasse pour débriefer, rire, relâcher la tension. L'alcool, dans la modération bien sûr, jouait bien son rôle de facilitateur de confidences. Les débats reprenaient, mais en version plus légère. Et souvent, la soirée se poursuivait en club, dans une ambiance euphorique. C'est là qu'on rencontrait vraiment les autres, autour d'une clope, d'un verre ou d'une danse improvisée dans la nuit.

Carnet de bord :  L’AFFEP au forum EFPT à Maastricht

Nicolas, président actuel de l'AFFEP, présente l'organisation de l'internat de psychiatrie en France.

La vie de délégation

Ce qui aurait pu n'être qu'un simple regroupement administratif s'est vite transformé en micro-communauté mouvante. Six personnes, six manières de vivre l'engagement psychiatrique, six façons de penser, et une même envie d'être là, à Maastricht, ensemble. Avec Étienne, tout semble calme et réfléchi, avec cette capacité d'analyse fine sans jugement. Il parle juste, avec humilité et un humour validé par le forum. En tant qu'IT Secretary, il est un des piliers de l'EFPT, dont il connaît les rouages et les coulisses. Nicolas, c'est le dynamisme organisé. Toujours entre deux réunions, deux emails, deux congrès. Nul besoin de le connaître intimement pour ressentir la passion qui l'anime dans ses projets, la représentation des internes en psychia­trie, et la mise en avant de la spécialité. Il garde une décontraction étonnante, un sourire presque constant. Il aime s'exprimer sur les sujets qu'il maitrise, et il parle très bien. Tristan, derrière son allure sportive (casquette, look escalade), incarne une maturité bien ancrée, celle de quelqu'un qui termine son internat et qui en a vu des années d'asso et de syndicat. Il pense beaucoup, agit sobrement, et assume les ­responsabilités sans en faire un drapeau. Il soutient et oriente, sans jamais forcer l'autorité. Ilia a l'expérience, les idées, et l'envie irrépressible que ça bouge. Elle ne fait pas les choses à moitié. Ses projets vont au bout et ses convictions sont claires. Elle sait nommer les problèmes et chercher activement les leviers pour améliorer les choses. Et impossible d'oublier Arnaud, électron libre bienveillant et empathique. Sac à dos, quelques chemises, une vie de voyageur simple et libre. Il parle arménien, allemand, russe, français, anglais et probablement le langage secret de la bonne ambiance. Toujours prêt à partager et à faire le lien pour permettre à chacun d'exister dans le collectif.

Carnet de bord :  L’AFFEP au forum EFPT à Maastricht

Étienne, IT Secretary de l'EFPT, pour la préparation de l'assemblée générale.

Après le forum : fatigue, élans et perspectives

Quand le forum s'est terminé, ce n'était pas juste une fin logistique et un retour aux réalités. C'était aussi, en moi, l'émergence d'une volonté plus claire, plus construite de m'engager, à la fois dans la vie associative nationale et dans cette dynamique européenne. Des idées ont surgi, en vrac, au fil des échanges, des débats, des rires et des cafés. Des projets à lancer, des pistes à relancer, des dynamiques à réanimer. L'envie de contribuer à quelque chose de plus grand que mon seul parcours individuel. L'envie d'une psychiatrie qui se pense ensemble, au-delà des frontières, au-delà des ego. Le retour à Paris s'est fait en voiture, toujours avec Tristan au volant, calme et régulier comme un métronome. Moi, affalé à l'arrière, dont la pause sommeil a été capturée par quelques photos. Après plusieurs nuits écourtées, plusieurs jours d'hyperstimulation sociale et intellectuelle, le corps demandait repos. Le trajet fut fluide, sans accroc, mais avec un silence plus dense que celui de l'aller. Le silence de ceux qui ont vécu quelque chose.

Carnet de bord :  L’AFFEP au forum EFPT à Maastricht

De gauche à droite : Arnaud, Nicolas, Arthur, Étienne, Tristan, Ilia.

 

Arthur Girodeau

Publié le 1764138370000