MeToo Hôpital ou la parole qui se libère… enfin…

Publié le 05 sept. 2024 à 11:17
Article paru dans la revue « ISNAR - L'antidote . » / ISNAR-IMG N°40


Vous l'avez peut-être vu passer dans la presse, entendu à la radio ou dans des discussions entre co-internes. Le mouvement qu'on appelera “MeToo Hôpital” a débuté à la suite du témoignage de Karine Lacombe, Professeure en Infectiologie à Paris, incriminant un de ses collègues, Patrick Pelloux, médecin urgentiste, pour des faits de harcèlement sexuel et moral qui font partie des Violences Sexistes et Sexuelles (VSS).

À la suite de ce témoignage, la presse s'est emparée de l'affaire mais surtout de son contexte, avec l'apparition du hashtag MeToo Hôpital permettant au sujet d'être enfin pris au sérieux et discuté. 
La création de ce hashtag a offert à certaines autres victimes un espace de parole les encourageant à témoigner, alors que cette parole était empêchée par les mécanismes mêmes des violences. En effet, ces violences découlent directement du fait qu'elles prennent lieu au sein de l'hôpital, souvent au sein de relations impliquant un lien de hiérarchie, empêchant toute divulgation des actions subies. 
Il est avant tout important de rappeler que les Violences Sexistes et Sexuelles ne sont pas des faits rares, et qu'en France plus d'une femme sur deux a déjà subi des violences ou du harcèlement sexuels1 . Dans le cadre professionnel, c'est 8 femmes sur 102 qui déclarent subir ou avoir subi des VSS. 
Le milieu médical n'échappe pas à ces violences, puisque en 2023, plus de 8 femmes sur 103 exerçant dans le milieu hospitalier déclarent s'être senties discriminées au cours de leur carrière à cause de leur sexe. 

Pour comprendre comment ces VSS surviennent et dans quel environnement, refaisons déjà le point sur ce qu'elles sont. 
Il s'agit de tout acte imposé contre la volonté d'une personne, que ce soit un propos, un comportement, un contact physique à caractère sexuel/sexiste. Ces VSS peuvent donc prendre plusieurs formes : verbales, psychologiques ou physiques, de manière directe ou bien par des moyens virtuels.
Elles ne se résument pas seulement aux viols et agressions sexuelles et se glissent aussi dans notre quotidien, sous le nom de sexisme ordinaire.

De la proposition graveleuse à la main aux fesses, en passant par le refus de poste, jusqu'au viol, le panel des Violences Sexistes et Sexuelles existant dans le monde hospitalier est large. 
Si certains faits sont plus rares, nombre de ces évènements font partie de notre quotidien, vous en avez d'ailleurs tous et toutes déjà vécu ou été témoins, parfois sans le conscientiser. Parmis les plus courants citons par exemple :

• Les remarques et blagues sexistes : “t'as tes règles ou quoi ?” ;
• Les interpellations familières : “ma cocotte” ;
• La police des codes sociaux de sexe, c'est-à-dire se permettre de critiquer une femme parce qu'on ne la trouve pas assez féminine ;
• L'argument de la complémentarité des compétences : “les femmes sont plus douces, elles font de meilleures puéricultrices”4.

Ces catégories ne sont que des exemples parmi la multitude de formes que peut prendre le sexisme ordinaire, omniprésent et souvent invisibilisé.
Pour rappel, toute VSS dans le cadre du travail peut faire l'objet d'une sanction disciplinaire, même le sexisme ordinaire !5

Mais alors comment ces VSS s'instaurent-elles à l'hôpital, dans un milieu de professionnel·les du soin ? 
Deux mécanismes principaux semblent favoriser ce genre de conduites.

Un des facteurs de risque principal dans l'apparition des VSS est le lien hiérarchique qui existe entre les différent·es intervenant·es. 
Tout d'abord, notons la répartition des postes à responsabilités dans le système hospitalier français : en 2021, 76 % des PUPH étaient des hommes6. C'est-à-dire que trois quart des postes à responsabilités au sein des services étaient occupés par des hommes, alors qu'il y a 60 à 70 % de femmes dans les promotions d'étudiant·es en médecine, et qu'elles représentent jusqu'à 85 % de l'effectif hospitalier, tout métier du soin confondu. 
Les femmes ressentent d'ailleurs ce sentiment d'omniprésence masculine dans les responsabilités, puisqu'elles sont 60 % à considérer que les hommes sont davantage sollicités dans les activités de représentation ou encore qu'à travail égal, les hommes sont plus valorisés. Les hommes, eux, ne le pensent pas. 
C'est parce qu'on dit aux femmes qu'elles ne peuvent pas accéder à ces postes à responsabilités, à cause notamment de leur potentielle maternité ou parce qu'elles seraient moins capables, que 74 % disent y renoncer3.
En parallèle de ce constat, on peut noter que 9 actes de harcèlement sur 10 sur des étudiant·es à l'hôpital sont perpétrés par des supérieurs hiérarchiques7.
L'internat est la période où ces situations de VSS sont le plus fréquemment vécues.
Mais comment dénoncer des violences subies, quand les personnes vers qui nous devons nous tourner, les mêmes qui valident nos stages, qui pourront avoir un impact sur notre carrière future, peuvent être impliquées ou bien connaître les personnes impliquées, dans un système qui fonctionne en vase clos ?

Le second facteur de survenue de VSS au sein du monde médical est la culture carabine.
Qu'est-elle exactement ? 
La culture carabine est au départ l'ensemble des coutumes et humour qui existent pour créer une cohésion dans le groupe des étudiant·es en santé, face à des conditions d'études et de travail difficiles. Mais cet humour, ces traditions sont aussi des sources d'exclusion, de par les discriminations qu'ils génèrent.
En prenant le ton d'un humour sexiste, LGBTphobe et raciste, cette culture carabine rend plus acceptables et moins visibles les actes et les violences discriminatoires en les banalisant “pour rire”. Comme le dit la sociologue spécialisée sur les questions de genre Laura Carpentier-Goffre : “nous sommes plus enclin·es à blâmer les victimes de viol après avoir été exposé·es à une blague sexiste”. 
On peut également questionner sa proximité avec la culture du viol. C'est un ensemble d'attitudes et de comportements partagés qui minimisent, normalisent voire encouragent le viol et les autres VSS, en véhiculant des images ou des stéréotypes normalisant les agressions et notamment celles commises par la force, la surprise et la menace (exemple de l'érotisation du baiser volé ou de femmes aggressées par surprise sur les fresques) et excusant les agresseurs. 

La culture carabine existe-t-elle encore ? 
Un des exemples marquant de la persistance de cette culture carabine, ce sont les fresques des internats, que vous avez probablement tous et toutes déjà pu voir de près ou de loin. Celà fait 5 mois qu'elles auraient toutes dû être retirées, à la demande du Ministère de la Santé, après les sollicitations de nombreux collectifs et associations. Pourtant, elles sont encore nombreuses sur les murs des hôpitaux, continuant à accompagner les repas et les nuits de nombreux·ses soignant·es. 
Ces mécanismes se pérennisent depuis de nombreuses années mais cela ne signifie pas que nous sommes impuissant·es. 

1 . Enquête FranceInfo et LeFigaro 2017 
2. Baromètre 2023 sur le sexisme ordinaire au travail - collectif #StOpE 
3. Baromètre 2023 Donner des Elles à la santé - Janssen France - IPSOS
4. Rapport du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes sur le sexisme dans le monde du travail, publié en février 2016
5. Guide Ministériel : Comprendre et agir contre les Violences Sexistes et Sexuelles au travail
6. CNG 2021
7. Enquête sur les Violences sexistes et Sexuelles de l'ANEMF en 2021

Mais alors, que peut-on faire, en tant qu'interne de Médecine Générale ?
1. Conscientiser et se former 

Tout d'abord, pour être actif·ve dans la lutte contre les VSS, il faut les reconnaître. Il ne faut bien sûr pas méconnaître les agressions sexuelles, mais il est également capital d'être attentif·ve à chaque geste et parole banalisés de sexisme ordinaire. 
Comment se former ? Nous demandons des formations au sein de notre cursus, en tant qu'étudiant·es, puis pour certain·es en tant que futur·es encadrant·es de stage. Il est aussi possible de se rapprocher d'associations engagées dans le combat, comme Pour une M.E.U.F. (Collectif Pour Une Médecine Engagée Unie et Féministe).
Il faut avoir en tête que seulement un tiers des femmes victimes parvient à en parler au sein de la structure hospitalière et deux femmes sur cinq n'en parlent à personne. 
Pourquoi ? Pour beaucoup de victimes faute de s'être rendues compte sur le moment que la situation était anormale, par peur d'être tenues pour responsables ou parce que l'auteur était “intouchable”. 
Neuf hommes témoins sur dix ne feront pas remonter la situation à leur hiérarchie, avec pour justification “de ne pas avoir compris que la situation était anormale” ou faute de se sentir concerné3.
Il est à noter une minimisation de la part des hommes, avec notamment une méconnaissance du sexisme ordinaire, ce n'est “que de l'humour carabin”, “c'est pour rire”, “c'est la liberté de parole !”. Il existe donc une normalisation de ces actes, qui créent pourtant un climat de travail hostile pour tous.tes.
C'est en déconstruisant toutes ces idées reçues et en se formant, qu'on comprend enfin que la situation n'est pas normale.

MeToo Hôpital ou la parole qui se libère… enfin…


2. Repérer et ne pas reproduire

MeToo Hôpital ou la parole qui se libère… enfin…


Tu peux par exemple te servir d'un outil, comme le Violent'Hospitomètre, pour t'aider à repérer les situations problématiques. 

Le repérage est important pour les situations dont tu es témoin, mais il est également nécessaire de te questionner sur tes propres agissements. En effet, une enquête de l'ANEMF de 2021 montrait qu'une partie des actes de harcèlement sur les externes étaient perpétrés par des internes. Avoir conscience et repérer ce qui est problématique est le premier pas pour ne pas reproduire ces actions que l'on a pour beaucoup subies auparavant, sans forcément voir leur caractère problématique.

3. Protéger

Se protéger et protéger les autres en proposant une oreille et en tendant une main à la victime quand on est témoin, en signalant, sans nommer la victime en l'absence de son accord. 

Vers qui se tourner ? Pour le moment, il faudra se tourner vers la hiérarchie pour signaler ces faits. La médecine du travail peut également être de bon conseil. 

Par ailleurs, ton syndicat local est toujours à ta disposition dans ces situations, et permet parfois d'être un intermédiaire, par une personne extérieure à la situation et au service de stage. Si la structure locale a des difficultés à gérer une situation, ils et elles pourront également nous contacter à l'ISNAR-IMG. 

La structure locale a la possibilité de discuter avec le DMG ou la faculté d'une extraction de stage afin de protéger la victime, le temps de la mise en place de sanctions.

4. Sanctionner 

Cette partie là n'est pas directement entre tes mains. Cependant, il est important de comprendre comment fonctionne le système de sanctions : d'un côté les sanctions en lien avec le système judiciaire, qui feront suite à une plainte et une enquête, de l'autre les sanctions disciplinaires. 

Ces dernières sont décidées après commissions et enquête disciplinaire de l'université, de la structure hospitalière et/ou de l'Ordre des médecins selon le cas. Il est important de garder en tête que toute situation de VSS au travail peut donner lieu à une sanction disciplinaire et que les procédures sont indépendantes et complémentaires les unes des autres. 

Et pour la suite ?

Le 1er juin 2024, le Ministère de la Santé et de la Prévention a publié un Communiqué de Presse sur le sujet, présentant un plan en quatre axes :

• Renforcer l'efficacité des enquêtes ;
• Renforcer la formation pour prévenir les VSS ;
• Mieux accompagner les victimes ;
• Communiquer en transparence et assurer un suivi au national.

Un Plan “Lutte contre les Violences Sexistes et Sexuelles à l'Hôpital” 2024 a également été évoqué. 

Nous continuerons de nous mobiliser, jusqu'à ce que des actions concrètes aient lieu et que des textes paraissent.

Les Violences Sexistes et Sexuelles en Santé, c'est l'affaire de tous et toutes, soignant·es et patient·es. Ensemble, luttons pour qu'elles soient enfin sanctionnées, et qu'elles disparaissent de notre quotidien !

Rédigé par 
Agnès TROUCHE

Publié le 1725527840000