Médecine et Société - Médecin généraliste, urgentiste, expert

Publié le 16 oct. 2025 à 10:51
Article paru dans la revue « ISNAR - L'antidote . » / ISNAR-IMG - L'Antidote N°42

Un parcours au croisement des soins et du droit
Présentation du Dr Mathieu Trovatello – Médecin généraliste, diplômé en médecine d'urgence, médecine du sport et réparation juridique du dommage corporel.
Je te laisse te présenter et nous parler de ton parcours :
Je suis le Dr Mathieu Trovatello et j'exerce la médecine depuis plus de 30 ans, et pourtant, il y a seulement une décennie que j'ai trouvé un nouveau souffle dans ma pratique, en me consacrant partiellement à une activité méconnue mais passionnante : la défense des patients dans le cadre des recours face aux assurances.

Un parcours polyvalent : cabinet, hôpital et formation continue.

Formé à la médecine générale dans les années 90, j'ai très tôt orienté ma pratique vers une double activité : le cabinet libéral d'un côté, et l'hôpital public de l'autre, notamment au CHU Nord de Marseille, où j'ai travaillé à temps partiel en médecine d'urgence. Je suis également titulaire du diplôme universitaire de médecine d'urgence (CAMU), du diplôme de médecine du sport, et du diplôme interuniversitaire (DIU) de réparation juridique du dommage corporel.

Un diplôme à la croisée du soin et du droit
Le DIU de réparation juridique du dommage corporel est une formation complète, dispensée sur environ un an (en fonction des facultés), accessible aussi bien aux internes en médecine qu'aux médecins en exercice, ainsi qu'à certains professionnels du droit (avocats, juristes spécialisés). Il offre une approche croisée, à la fois médicale et juridique, de l'expertise du dommage corporel : étude des barèmes d'évaluation, principes d'imputabilité, rédaction de certificats, cadre légal de l'expertise, rôle des différents acteurs (assureurs, avocats, médecins conseils…).

Ce diplôme m'a permis de structurer mes connaissances et d'asseoir ma pratique d'expert de recours sur des bases solides, rigoureuses, partagées entre juristes et médecins. Il est à recommander à tout médecin souhaitant s'orienter vers l'expertise, le recours ou la défense des victimes, que ce soit à titre libéral ou institutionnel.

Comment tu t'es orienté vers cette pratique ?
Une réorientation progressive vers l'expertise et le recours.

C'est lorsque mon associé a pris sa retraite il y a une dizaine d'années que j'ai progressivement repris son activité dans le domaine du recours médical. J'ai découvert un pan de la médecine où le temps clinique reprend toute sa place : chaque examen est complet, précis, documenté ; chaque certificat doit être rigoureux, argumenté, clair.

En tant que médecin de recours, je n'interviens pas comme expert judiciaire, mais comme médecin conseil des victimes, à leur demande ou à celle de leur avocat, pour contester ou affiner les conclusions d'un rapport d'expertise ou d'une évaluation d'assurance.

Dans ma pratique de médecin de recours, chaque expertise est un processus rigoureux, structuré en plusieurs étapes, qui me permet d'accompagner au mieux les patients dans une situation souvent anxiogène.

Mais comment se déroule une expertise alors ?
Par exemple, pour vous expliquer comment se déroule la gestion d'un dossier ; je reçois toujours les patients au moins deux fois et même davantage pour les dossiers complexes.

Premier rendez-vous : il s'agit d'un entretien long et approfondi, où je prends le temps de connaître le patient : son parcours médical, mais aussi sa situation familiale, professionnelle, sociale. J'analyse avec lui l'ensemble des pièces médicales, je vérifie leur cohérence chronologique, et j'explique quelles sont les séquelles véritablement imputables sur le plan médico-légal. Il arrive fréquemment que certaines douleurs décrites ne soient pas retenues comme imputables : soit parce qu'elles n'ont pas été mentionnées sur le certificat médical initial (CMI), soit parce qu'elles sont apparues trop tardivement par rapport à l'événement accidentel. Il est essentiel d'expliquer cela au patient avec clarté, pédagogie et bienveillance.

Deuxième rendez-vous (ou dernier rendez-vous préparatoire) : il sert à organiser le dossier de manière synthétique et structurée, à préparer le patient à l'expertise proprement dite, et à lui expliquer le déroulement concret de l'expertise : le rôle de chacun, le cadre médico-légal, les notions de consolidation, d'imputabilité, d'AIPP (Atteinte à l'Intégrité Physique et Psychique), de préjudice d'agrément ou professionnel, etc.

Médecine et Société - Médecin généraliste, urgentiste, expert

Dr TROVATELLO dans son bureau

Il est fondamental de rappeler que la loi Badinter de 1985, qui régit l'indemnisation des victimes d'accidents de la circulation, oblige les compagnies d'assurance à informer la victime qu'elle a le droit d'être assistée par un médecin de son choix. Ce médecin de recours peut être désigné librement par la victime, et ses honoraires sont pris en charge par la compagnie d'assurance dans le cadre de la procédure.

Cet accompagnement est donc non seulement légitime et encadré par la loi, mais entièrement accessible aux patients, quel que soit leur parcours.

Puis se déroule l'expertise à proprement parler ! J'accompagne personnellement le patient le jour de l'expertise, que ce soit une expertise amiable ou judiciaire. Je reste présent à ses côtés tout au long de l'examen, j'interviens si besoin, notamment pour préciser des éléments médicaux ou contester certaines interprétations. À l'issue, je participe avec l'expert à la discussion finale médico-légale (si l'expert le permet) et je rédige un rapport synthétique, adressé à l'avocat du patient ou directement à lui, qui résume l'expertise, les points contestés ou acquis, et les conclusions médico-légales.

Finalement c'est une activité très complète au croisement de toutes tes compétences ?

Ce travail mêle toutes les facettes de mon parcours :

Médecine générale : parce qu'il faut avoir une vue d'ensemble du patient, de ses antécédents, de ses traitements, de son mode de vie et de ses vulnérabilités.

Médecine du sport : pour l'évaluation précise des atteintes fonctionnelles, des amplitudes articulaires, des limitations, des douleurs chroniques.

Médecine d'urgence : car beaucoup de dossiers débutent par un accident, une chute, un traumatisme aigu, avec un enchaînement de soins hospitaliers, de comptes-rendus opératoires, d'imagerie, à replacer dans le bon contexte.

Réparation juridique : pour comprendre les barèmes, les enjeux d'imputabilité, les délais de consolidation, la formulation des certificats médicaux initiaux (CMI) ou des certificats de consolidation.

Qu'est-ce que cela t'apporte dans ta pratique quotidienne ?
Loin d'être une activité parallèle, cette pratique renforce au quotidien mon exigence clinique. Elle m'a appris à examiner plus rigoureusement, à être plus précis dans la rédaction de mes certificats médicaux, à mieux me protéger juridiquement et à mieux défendre mes patients face aux demandes parfois abusives des compagnies d'assurance ou à l'opacité des expertises adverses.

Cela m'a aussi permis d'être plus attentif à l'évolution post-traumatique, à l'émergence de troubles psychologiques secondaires, et à la reconnaissance du retentissement global, professionnel et personnel, dans la vie de mes patients.

Un conseil aux jeunes médecins ?
N'ayez pas peur de sortir des cadres classiques de l'exercice. La médecine légale, l'expertise, le recours, sont autant de terrains d'épanouissement pour les généralistes. On y retrouve l'essence même de notre métier : écouter, examiner, comprendre, traduire le vécu d'un patient en langage médical objectif et, parfois, le défendre face à des logiques assurantielles déshumanisantes.
C'est une médecine moins rapide, moins rentable à première vue, mais profondément utile. Et dans un monde médical de plus en plus normé, elle nous permet de rester libres et pertinents.

Propos recueillis par
Johanna TROVATELLO
Chargée de mission congrès à l'ISNAR-IMG

Publié le 1760604716000