
Depuis plus de 20 ans les relations entre performance sportive et vision sont étudiées par différentes chercheuses et différents chercheurs (Joan N. Vickers1, Jocelyn Faubert2, Graham B. Erickson3). Ces théories sont appliquées et améliorées, entre autres, par Sherylle Calder au sein de staff de 2 équipes nationales de rugby championnes du monde (Angleterre en 2003 et Afrique du sud en 2007). Mais les liens entre vision et sport se retrouvent aussi dans la problématique des commotions cérébrales. Ce sujet fait régulièrement l'actualité, comme récemment, par l'intervention de Sébastien Chabal sur ses pertes de mémoires4.
Les protocoles commotions mis en place en 2015, par la fédération française de rugby dans le top 14 (1ère division professionnelle française) se base sur l'HIA (head injury assessment) dont plusieurs symptômes sont bien connus par les orthoptistes :
• Trouble de la vue
• Hypersensibilité à la lumière
• Maux de tête
• Douleur cervicale
• Trouble de l'équilibre
• Vertige
• Fatigue / peu d'énergie
La plupart des symptômes post-commotionnels diminuent dans une période de 4 semaines. Cependant lors d'impacts répétés ou de symptômes persistants, une prise en charge complémentaire est nécessaire. Les liens avec les troubles d'accommodation – convergence5, 6, les déficits visuo-vestibulaires7sont couramment décrits.
Sur ce constat, nous avons mis en place un circuit de prise en charge avec le Dr Humetz et le Stade Rochelais. Le cas clinique suivant est issu de cette voie d'adressage.
Mi-octobre 2023
Tanïas L, joueuse de 16 ans, m'est adressée par le médecin du club à la suite de 2 commotions cérébrales dans le cadre de la pratique du rugby : la première en mars 2023, la seconde début septembre 2023. Depuis cette dernière commotion, elle présente des céphalées frontales le soir, des difficultés de concentration. Les consultations médicales d'usage (médecine générale, neurologie, radiologique IRM) n'ont pas retrouvé d'atteinte particulière.
Examen
Réfractométrie automatique : -0,50 (-0,25 à 0°) / -0,50
(-0,25 à 145°) VL.
Acuité visuelle et réfraction subjective
+0,50 12/10 P2 OD.
+1,00 (-0,25 à 90°) 12/10 P2 OG.
Moteur et sensoriel
Test sous écran : O et X'6.
Verres striés de Bagolini : fusion L/P : CRN.
Test stéréoscopique de TNO : 120”.
Aptitudes aux poursuites et aux saccades oculaires : ras.
Déviométrie à 5 mètres : mvt tête.
Haut : O
Droite : O Gauche : O
Bas : O
Bielschowsky : Droite : O Gauche : O
Duction/Version/Motilité : ras.
PPC : 2 cm.
Vergence verticale à 5 mètres : D1 G1.
Vergence Horizontale : D6 C'25 refusionne 20 dg* C14 refusionne 12 - début céphalées.
1. Vickers, Perception, cognition and decision training.
2. Romeas, Guldner, et Faubert, « 3D-Multiple Object Tracking training task improves passing decision-making accuracy in soccer players ».
3. Erickson, Sports Vision.
4. « Legend 09/04/2025- YouTube ».
5. Marusic et al., « Vergence and Accommodation Deficits in Paediatric and Adolescent Patients during Sub-Acute and Chronic Phases of Concussion Recovery ».
6. Fraser et Mobbs, « Visual Effects of Concussion ».
7. Leung et al., « Vestibulo-Ocular Dysfunction in Adolescent Rugby Union Players with and without a History of Concussion ».
* dg : mesures identiques barre de prisme placée sur œil droit comme sur œil gauche.
Facilité de vergences (norme 15 +/-3) : non réalisé car début de symptômes.
Test Fonctionnel
King Devick test (fl uence)8 :
16+19+18 : 53 norme basse + 1 écart type.
Bilan perceptif
Item du TVPS-4 score corrigé, (norme entre 7 et 13)
• Relation spatiale : 6 - sous la norme.
• Mémoire séquentielle : 9 - dans la norme.
• Discrimination figure fond : 3 - sous la norme.
Ce bilan initial retrouve une légère anisométropie hypermétropique non corrigée, une légère insuffisance de convergence symptomatologique et des scores perceptifs en relation spatiale et discrimination figure-fond sous la norme.
Nous décidons de prescrire la réfraction subjective en port permanent. Je la revois à 4 semaines de port.
Fin novembre 2023
La patiente porte ses lunettes depuis 4 semaines.
Après quelques jours d'adaptation au port de la correction, elle ne ressent plus de symptôme.
Au bilan la réfraction et l'oculomotricité sont stables.
La stéréoscopie et la fluence augmentent. Les vergences se normalisent.
Test stéréoscopique de TNO : 120”.
Vergence verticale à 5 mètres : D2 G2.
Vergence Horizontale : D 6 C' 35 refusionne 35 dg*
C18 refusionne 16 - pas de symptômes.
Facilité de vergences (norme 15 +/-3) : 17,5 cycles par minute.
King Devick test (fluence) :
16+14+18 : 48 - dans la norme.
Devant cette évolution favorable, je décide de la revoir à 6 mois de la commotion, en avril 2024 pour réévaluer la situation et retester ses capacités perceptives. Je lui demande de continuer le port permanent, à l'exception de la pratique sportive.
Mi-avril 2024
Tanaïs, va toujours bien, le port de lunettes est devenu naturel. Le bilan est toujours stable tant au niveau réfractif, oculomoteur que fonctionnel. Au niveau perceptif les scores se sont normalisés.
Item du TVPS-4 score corrigé
• Relation spatiale : 7 - dans la norme.
• Mémoire séquentielle : 9 - dans la norme.
• Discrimination figure fond : 7 - dans la norme.
Conclusion
Une prise en charge orthoptique complète (réfractive, motrice, sensorielle, fonctionnelle et perceptive) permet d'objectiver et, dans le cas précédent, de répondre à une symptomatologie invalidante. Ce type de cas nécessite une prise en soin mesurée et à l'écoute des ressentis de nos patients (limiter les mesures et exercices de vergence tant que les symptômes sont présents).
Au delà du rugby, le rapport de l'académie française de médecine de février 2025 sur les effets néfastes retardés du sport intensif9 préconise l'utilisation d'outils de diagnostics précoces comme le CRT610, SCAT611et surtout le SCOAT612 contenant une partie dédiée au dépistage vestibulo-oculomoteur (mVOMS) dans la cadre des commotions.
Par leurs compétences uniques, les orthoptistes ont clairement un rôle à jouer dans ce cadre, en lien avec les différentes fédérations sportives, le corps médical, les intervenants paramédicaux et les patients commotionnés.
8. Galetta et al., « The King-Devick test of rapid number naming for concussion detection ».
9. Académie nationale de médecine « LES EFFETS NEFASTES RETARDES DU SPORT INTENSIF Partie 1–Les commotions cérébrales dans le sport ».
10. Tscholl et Demaret, « CRT6 – Un outil du terrain pour tout le monde ».
11. Tooth et Leclerc, « Le SCAT6® ».
12. Patricios et al., « Beyond Acute Concussion Assessment to Office Management ».
* dg : mesures identiques barre de prisme placée sur œil droit comme sur œil gauche
Florent ROGER
Orthoptiste à La Rochelle et co-fondateur de MoveR

