
Comment êtes-vous devenu médecin ?
Jean-Louis Étienne.- Il faut savoir qu'avant de faire médecine, j'ai fait un CAP de tourneur-fraiseur. C'était un exercice manuel qui m'intéressait. Et puis, mon prof de maths de l'époque m'a poussé vers le bac puis les études supérieures. Je me suis tourné vers médecine à Toulouse car j'aimais beaucoup les sciences naturelles.
Quel est votre souvenir de ces années de formation en médecine ?
J.-L. E.- Je me souviens que j'avais des difficultés en cours pour me concentrer. À l'époque, tous les cours étaient polycopiés, je n'avais pas vraiment besoin d'être présent à la fac. En deuxième année de médecine, je suis allé voir le chef de clinique de Castres qui était un ancien interne des hôpitaux de Paris. Je lui ai demandé si je pouvais assister aux opérations. Il était d'accord, j'étais en salle d'opération tous les matins ! Un jour - je m'en souviendrai toujours - il a dit à une assistante : « Habillez Étienne ! ». Cela voulait dire que c'était à moi d'opérer. C'était à la fin de ma deuxième année. C'est là que j'ai su que je serai chirurgien. J'aimais la chirurgie et l'intensité qui s'en dégageait. J'ai réussi le concours et je suis entré interne en chirurgie à Castres.
À quel moment vous tournez-vous vers la radiologie ?
J.-L. E.- Après mon service militaire, j'ai repris la fac de médecine mais cette fois à Grenoble pour être proche des Alpes. J'ai choisi la spécialité de radiologie pour une raison très pratique : je n'avais pas de gardes à faire aux urgences, j'étais libre d'aller en montagne ! Je suis resté un an à Grenoble avant d'exercer la médecine générale en remplacement pendant 12 ans en parallèle d'expéditions.
Comment se sont déroulées ces 12 années en tant que mé- decin généraliste remplaçant ?
J.-L. E.- La médecine générale, c'est une école de vie formidable ! Nous avions un autre rythme car nous étions de garde 24h/24, nous nous rendions chez les gens pour les consultations. Je me souviens par exemple d'un accouchement à domicile. C'était de belles années entre médecine et exploration. Quand je rentrais d'un voyage, certains me disaient qu'ils voulaient vivre ma vie. Je leur répondais que cette vie n'étais pas faite pour tout le monde : je ne gagnais pas un sou et je vivais toujours chez mes parents.
En quoi la médecine vous fut-elle utile lors de vos expéditions ?
J.-L. E.- La médecine m'a servi à être recruté. J'ai postulé pour être le médecin de bord du navigateur Tabarly lors de sa course autour du monde en 1977-78. Puis j'ai participé à des expéditions en Patagonie ou au Groenland. Puis, à 38 ans, j'ai participé à l'ascension du Broad Peak, face Nord de l'Everest. Cela faisait déjà 10 ans que je participais à des expéditions et j'avais envie de faire « mon » expédition. Je me suis alors lancé le défi du Pôle Nord avec une première tentative échouée à 39 ans et la réussite l'année de mes 40 ans.

Pourquoi l'expédition au Pôle Nord et non pas un autre sommet montagneux ?
J.-L. E.- J'avais l'expérience des conditions extrêmes et le Pôle Nord n'était pas aussi technique qu'une ascension de l'Himalaya, c'était surtout de l'endurance. Il fallait affronter des tem- pératures de -52℃, y compris la nuit. Mais le plus dur, c'était de résister à l'abandon.
Comment faites-vous pour survivre à des nuits de -52°C seul au Pôle Nord ?
J.-L. E.- Avant de partir, j'avais réalisé un test au froid à l'hôpital militaire de Lyon. Enfermé deux heures dans une pièce à 1℃, ma température centrale était restée à 37℃. Je connaissais les dangers de l'hypothermie. La nuit, seul sous la tente au Pôle Nord, lors de micro-réveils, je me forçais à faire mentalement des tables de multiplication pour rester conscient… À l'issue de cette expédition, on a constaté que mon corps s'était adapté aux températures extrêmes puisque ma température corporelle était descendue à 35,5℃.
À quel moment basculez-vous de médecin/explorateur à 100 % ex- plorateur ?
J.-L. E.- Après 63 jours de marche en solitaire, en arrivant au Pôle Nord, j'étais vraiment soulagé et heureux d'avoir réussi. Je me suis alors dit que ma vie serait dorénavant consacrée à l'organisation d'expéditions.
Qu'est-ce qui vous motive encore aujourd'hui à continuer à explorer ?
J.-L. E.- C'est la sensibilisation des jeunes générations face aux changements climatiques. Pour moi, le déclic fut en juillet 1989 pendant la signature de la convention de Wellington sur l'exploitation des ressources de l'Antarctique. Mais l'Antarctique n'est pas à vendre, c'est une terre de paix ! J'étais justement en Antarctique avec cinq autres coéquipiers pour Transantartica, une expédition internationale où nous avons traversé les 6300 km de désert blanc. Cette mission fut l'occasion de sensibiliser le monde entier de l'importance de préserver nos ressources naturelles. Nous avons contribué à faire réagir les gens. En 1991, le Protocole de Madrid a instauré un moratoire de 50 ans sur toutes les exploitations des ressources de l'Antarctique.
Que souhaitez-vous dire aux jeunes médecins ?
J.-L. E.- Je leur dirais que la médecine générale, c'est vivre auprès de la population, exercer en province ou dans les petites villes, est aussi passionnant. Il faut cultiver et nourrir cette envie d'être médecin car finalement, la médecine c'est un métier d'explorateur.
Premier homme à atteindre le pôle nord en solitaire
Parti le 6 mars 1986 à l'extrême nord du Canada, Jean-Louis Étienne parvient sur l'axe de rotation de la Terre (le Pôle Nord géographique) le 11 mai de la même année après 63 jours de marche et plus de 1 000 km. Son seul moyen de communication est une radio pour recevoir sa position chaque soir.

