
Ce que l'on sait moins c'est qu'il a été un précurseur de la santé au travail dont il a laissé sa trace en faisant reconnaitre le tableau numero 1 des maladies professionnelles, le tableau sur le saturnisme.
C'est ce récit que je vais vous faire découvrir.
On sait que cette vocation première se rattachait à une très longue tradition familiale, puisqu'il était fils, petit-fils, arrière-petit-fils de médecin, et qu'on trouve bien plus loin encore parmi ses ancêtres vendéens un Clemenceau médecin, établi à Nantes en 1623, qui fut distingué par Louis XIII et même anobli.
C'est d'ailleurs dans cette ville qu'il commença ses études et fut interne des hôpitaux, avant de venir se perfectionner à Paris, où il fut honorablement reçu à l'externat et devint ensuite interne provisoire, soutenant, le 13 mai 1865, une thèse de 204 pages.
Et jusqu'à ce qu'il soit Président du Conseil, c'est-à-dire pendant plus de trente ans, son nom figure dans les annuaires professionnels, car il exerça vraiment, en particulier après la guerre de 1870, à Montmartre, dans un dispensaire qu'il avait fondé sur la Butte, au 23 de la rue des Trois-Frères au fond d'une cour.
Il y soignait alors, même le dimanche, une population de petites gens, de travailleurs, d'artisans parisiens durs à la tâche et minés par les soucis quotidiens.
De là peut-être vient la connaissance profonde qu'il avait de certains problèmes sociaux du monde ouvrier, dont on retrouve un témoignage éloquent dans une série de documents qui ont été complètement passés sous silence par tous ses biographes et qui marquent pourtant qu'il fut un précurseur efficace et passionné de la médecine du travail.
Après des recherches minutieuses que rapporte le docteur Michel VALENTIN dans son passionnant ouvrage TRAVAIL DES HOMMES ET SAVANTS OUBLIÉS aux éditions DOCIS.

Statue de Clemenceau dans les jardins des Champs-Elysées. Œuvre du sculpteur François Cogné (1876-1952) inaugurée en 1932
Son premier article paru le 4 août 1904 sous le titre de choc « Histoire d'une Réforme à faire » :
Quant un homme mal habillé assassine pour voler, on le tue parce que la société est fondée sur le principe qu'on n'a pas le droit de tuer. Or le travail est la loi du monde. L'homme travaille et fait travailler les autres. Les autres surtout, le plus qu'il peut. S'il les tue au travail, au nom de la Liberté que possède chacun, quand il est le plus fort, d'abuser les faibles jusqu'à ce qu'ils rendent l'âme… L'opinion publique pourra le condamner théoriquement dans les conversations privées, mais dès qu'il aura réussi, l'accablera d'honneurs, l'enviera, le servira.
Et la sanction légale ? Jusqu'à présent il n'y en avait pas…
Cela me rappelle une intervention que j'avais faite à l'issue d'un conseil de la prévention au ministère du Travail qui m'avait valu le succès auprès des journalistes : j'avais expliqué que lorsque l'on tue quelqu'un avec un revolver on en prenait pour vingt ans de prison, lorsque l'on avait un accident de voiture avec un mort on en prenait pour quelques années de prison et bien souvent avec sursis et si vous vouliez vous débarrasser de quelqu'un : vous l'embauchez, vous le faites monter sur l'échafaudage et vous faites tomber l'échafaudage et là la sanction est terrible : la sécurité sociale vous paie un échafaudage mieux adapté ! C'est bien sûr un propos en raccourci mais l'esprit des situations citées est quand même malheureusement respecté !
Mais reprenons avec les propos du Dr Georges Clemenceau.
Des ateliers ont été assainis, on y a exigé une capacité déterminée d'aire respirable pour chaque poitrine humaine, on a canalisé l'évacuation des produits délétères, etc.
Quand je dis qu'on a fait des choses, j'entends surtout qu'on a exprimé la volonté de les faire, et qu'elles sont en train de se réaliser peu à peu. Bien loin de pousser le tableau en noir, je cherche plutôt à montrer la marche lente mais réelle de l'idée d'une justice dans l'humanité…
Mais il y a un cas qui semble défier la réforme : c'est le maniement industriel des poisons… Les meurtres industriels sont des meurtres, de quelque nom qu'on les déguise. Plomb, phosphore blanc, mercure ne tuent pas moins que la mitraille guerrière. Dans les combats il est convenu que ceux qui tombent sont des héros. Dans les âpres rencontres de la lutte pour vivre, ceux qui succombent pour avoir défendu par leur travail leur existence, celle des leurs, n'intéressent personne en apparence. Bien plus, on se détourne d'eux, car ils sont autant de reproches vivants aux agents supérieurs de l'organisation industrielle et à la société.
Le plomb n'a cessé d'exercer ses ravages mortels dans l'immense population des peintres en bâtiment. Là le crime est d'autant plus effroyable qu'il suffit d'une loi pour lui barrer la route et sauver des victimes qui tombent par milliers, blessés ou morts sur le champ de bataille que leur prépare l'égoïsme industriel avec la complicité de l'État.
Dans le deuxième éditorial paru le 5 août 1904 Clémenceau avance d'autres arguments tout aussi percutants :
Est-il besoin de dire qu'on a commencé par contester que la céruse produisît réellement des accidents d'intoxication saturnisme ?
Nier que le plomb est un poison, il n'y fallait pas songer… Que dire alors ? Simplement prétendre que le carbonate de plomb, dénommé céruse, jouissait en fait d'une immunité miraculeuse au regard des ouvriers amenés par leur profession au maniement en quotidien de cette substance mortifère…
On ne démontrait pas, bien entendu, on affirmait. C'est assez quand on est du côté des plus forts. Comment il peut suffire de dénommer céruse un poison chimiquement connu comme carbonate de plomb pour le rendre inoffensif, c'est ce que je ne me charge pas d'expliquer
Entrez dans une pharmacie et demandez du carbonate de plomb, le pharmacien vous répondra qu'il lui faut une ordonnance du médecin pour débiter des poisons.
Entrez chez un peintre et demandez-lui une poignée de céruse, il vous en donnera ce qu'il faut pour vous procurer sans délai une colique de plomb qui vous permettra de vous faire une opinion personnelle… Comment se fait-il que ce qui agira si vivement sur votre organisme soit sans action sur les ouvriers qui s'imprègnent toute la journée de poussière de céruse…
Le passage suivant illustre tout à fait l'intérêt de recevoir les salariés dans le secret du cabinet médical et par un professionnel protégé par les textes, n'en déplaisent aux rapporteurs du rapport FANTONI ISSINDOU dont l'expérience du terrain est surtout livresque !
Si vous posez la question aux entrepreneurs de peinture… vous ne pourrez-vous empêcher de hausser les épaules quand ils vous répondront par leur éternel refrain : « pas un ouvrier malade sur nos chantiers ».
Car c'est le mot d'ordre universel. Des coliques de plomb, des paralysies, des néphrites saturnismes, tout cela est inconnu des entrepreneurs de peinture, sinon des ouvriers peintres.
En doutez-vous ? Accompagnez l'entrepreneur sur le chantier, écoutez-le questionner les ouvriers :
- As-tu été malade, Jean ?
- Non, patron, jamais.
- Et toi, Pierre ?
- Même chose, patron.
Ainsi parlent ils tous en chœur. Et puis allez chez eux les interroger d'homme à homme, ils vous diront les souffrances de l'empoisonnement, les séjours à l'Hôpital, la rentrée au chantier de mort où le silence est imposé sous peine de renvoi.
Et si vous leur demandez le pourquoi de cette soumission muette, ils vous répondront : « il faut vivre ». Et l'esclavage est aboli, disent les philanthropes.
Quelle belle démonstration de la nécessité de pouvoir faire entendre la souffrance au travail d'une façon ou d'une autre. On pourrait dire que ce sont des préoccupations d'un autre temps et pourtant les tentatives de créer des services de santé au travail fonctionnant uniquement en téléconsultation sont une occasion d'entamer la confidentialité de l'échange que l'on a dans le cabinet médical et pourquoi pensez-vous que l'on refuse un statut protecteur aux membres de l'équipe pluridisciplinaire !
J'ai eu l'occasion en tant que responsable national du syndicat de rencontrer certains membres de l'équipe pluridisciplinaire qui s'étaient fait sortir du service parce qu'ils avaient cru pouvoir faire comme le médecin une enquête sur certains problèmes dans les entreprises !
Pourquoi on ne prend pas de décision pour lutter contre le manque des médecins du travail, ce n'est pas un manque d'attractivité cela l'était déjà avant la réforme de l'internat et l'on parlait alors d'un excès de médecins du travail et si maintenant il y a un manque de médecins du travail alors que la population totale des médecins a plus que doublé depuis les années 80 c'est le résultat du manque de volonté des politiques et de la réticence des universitaires. Certes il y a de nombreuses offres d'emploi pour les médecins cependant j'avais fait l'expérience il y a quelques années de publier une annonce « jeune médecin du travail recherche emploi, région indifférente » et n'ai reçu aucune offre !! Il faut souligner également qu'en même temps les services ne cherchent pas à les maintenir ! J'ai encore eu récemment la démonstration dans un service du nord ouest où les médecins ont subi de nombreuses pressions au point qu'ils sont partis et que l'un d'eux a même fait une tentative de suicide dans les murs du service !
Le problème de fond c'est essentiellement parce qu'ils sont salariés protégés et sont gênant de ce fait !
C'est d'ailleurs ce que dit encore plus loin le Dr Georges CLEMENCEAU :
« Les médecins sont des gêneurs avec leurs prescriptions hygiéniques. Il faut d'abord et avant tout produire ».
L'usage de la céruse fut définitivement aboli par la loi du 20 juillet 1909.
Bibliographie
• Les éditoriaux de « L'Aurore » ont paru les 4, 5 et 19 août, et les 4, 5, 22 et 23 septembre 1904.
• Georges CLEMENCEAU. Précurseur de la médecine du travail par Michel Valentin.
• Un exemple de médecin républicain : Georges Clemenceau ou la médecine au service du politique par Lisa Curé.

