
Le terme fou vient de l'ancien français fol, lui-même issu du latin follis, qui veut dire à la fois « souffle », « vent » et « soufflet ». Alors quel vent de folie souffle-t-il sur notre société ? La grande cause nationale saura-t-elle mobiliser tout le monde pour mieux vivre ensemble la santé mentale et mieux comprendre le rôle complexe et multifacettes de la psychiatrie ?
Le Musée du Louvre avait proposé du 16 octobre 2024 au 3 février 2025, une exposition sur les FIGURES DU FOU et de la folie du Moyen Âge jusqu'aux Romantiques. Le déroulé de la visite commençait par les illustrations de psaumes du XIVe siècle exprimant que la folie la plus grave était de se détourner de la foi de Dieu, puis passait par l'« Excision de la pierre de folie » de Hieronymus Bosch ou par le Portrait du fou regardant à travers ses doigts (image de l'affiche de l'exposition), pour arriver jusqu'à la figure de Philippe PINEL, médecin aliéniste précurseur de la psychiatrie, avec le tableau de Tony Robert-Fleury (1876) « Pinel délivrant les aliénés à la Salpêtrière en 1795 ».
La suite de l'histoire nous la connaissons mieux, avec Jean-Etienne Esquirol qui donne naissance à la réglementation psychiatrique de 1838, restée en vigueur jusqu'en 1990, soit un hôpital psychiatrique par département et deux mesures d'internement, les fameux PO et PV, bien connus des étudiants boomers en médecine. Ces grands hôpitaux vivaient en autarcie et les malades étaient souvent internés à vie en l'absence de thérapies. En France le nombre « d'aliénés » passe de 10000 en 1838, à 110000 en 1939, soit alors plus que de détenus de droit commun.
Fin XIXe, à la suite de Jean-Martin Charcot, chef de file de l'école de la Salpétrière, la maladie mentale commence à être décrite, même en l'absence de corrélation anatomique ou anatomo-pathologique. Ses enseignements inspireront Sigmund Freud, le chef de file de l'école de psychanalyse.
Le XXe siècle verra bon nombre de théories et de traitements se succéder, sur lesquelles un regard non seulement historique, mais surtout éthique sans concessions se doit d'être posé. Sous l'influence de théories eugénistes, des programmes de stérilisation contrainte ont été mis en place dans des pays d'Europe, d'Amérique, ainsi qu'au Japon, avec un cadre de lois ayant persisté jusque dans les années 70 en Suède ou même 80 dans le canton de Vaud. L'Allemagne nazie a même exterminé les malades mentaux dans le cadre de l'Aktion T4, pendant que sous la France de l'occupation de 1940 à 1944 environ 40000 malades mentaux auraient succombé à la famine, sauf dans certains lieux de résistance comme l'hôpital psychiatrique de Saint Alban sur Limagnole en Lozère (lire le livre de Didier Daeninckx, « Caché dans la maison des fous » en fin de ce MAG). C'est dans cet établissement dirigé par le résistant Lucien Bonnafé, qu'est née la psychothérapie institutionnelle par l'inspiration de François Tosquelles, psychiatre catalan, réfugié républicain, qui a fortement influencé Jean Oury, Félix Guattari ou Henri et Madeleine Vermorel. Ils ont également été à l'origine de la psychiatrie de secteur. Tout cela méritait d'être rappelé au moment même où l'ARS Centre-Val de Loire n'a pas renouvelé l'autorisation de psychiatrie de la clinique de La Borde créée en 1953 par Jean Oury, pour des motifs impératifs, technocratiques et comptables.

Figures du fou
Éditeur : Gallimard/Musée du Louvre
Collection : Découvertes Gallimard Carnet d'expo
Auteurs : Elisabeth Antoine-König et Pierre-Yves Le Pogam
Parution : 17 octobre 2024
Nombre de pages : 64 pages + 16 p. hors texte,
ill., sous couverture illustrée, 120 x 170 mm, broché
Achevé d'imprimer : 01-9-2024
ISBN : 9782073084644
Gencode : 9782073084644
Code distributeur : G09593
Ces progrès thérapeutiques de la psychothérapie institutionnelle sont cependant contemporains de la lobotomie frontale qui a valu à ses deux concepteurs neurologues portugais le prix Nobel de médecine en 1949. Les abus de ces méthodes porteront le discrédit sur les théories organicistes des maladies mentales.
C'est toujours en France, grâce à l'acuité clinique et à la persévérance de Henri Laborit, chirurgien militaire, qu'en janvier 1952 la première publication sur les effets spectaculaires de la Chlorpromazine voit le jour. La psychopharmacologie moderne est née. Il n'aura pas le prix Nobel pour autant !
À côté du développement exponentiel des molécules, illustré par le succès mondial des IRS, les techniques du soin par la parole se développent, rendant compte de la richesse de l'approche psychiatrique, au-delà de courants d'idées antagonistes, comme psychiatrie organiciste contre psychiatrie psychanalytique, ambulatoire contre institution, etc.
Malgré tous ces progrès, dans les établissements psychiatriques des USA le nombre d'admissions restera supérieur au nombre de décharges jusque dans les années 70. Le film de Milos Forman aux 5 Oscars en 1975, « Vol au-dessus d'un nid de coucou », avec Jack Nicholson, sera un plaidoyer pour une démocratisation de la gouvernance institutionnelle des contraintes.
Cinquante ans après, en France, les lois sur les droits des patients et les lieux de privation de liberté, défendent très clairement la dignité des patients. Le cinéma, par la caméra de Nicolas Philibert, rend hommage à toutes les facettes de la psychiatrie. Son triptyque « Sur l'Adamant », « Averroès et Rosa Parks » et « La machine à écrire et autres sources de tracas_ », dont le premier a reçu l'Ours d'or du Festival de Berlin en 2023, montre toute la richesse et la complexité de cette spécialité, en ambulatoire, en institution, jusqu'au domicile.
Alors au lieu des 5 OSCARS du film de Milos FORMAN, et à défaut de prix Nobel, nous aimerions toutes et tous que la psychiatrie française puisse être enfin lauréate aux « HIPPOCRATES des systèmes de soin » dans les cinq catégories suivantes :
• MEILLEURE prévention du suicide
• MEILLEURE couverture du territoire
• MEILLEURE attractivité de la psychiatrie publique
• MEILLEUR investissement et moyens suffisants
• MEILLEUR développement des métiers de la santé mentale
La psychiatrie est une des spécialités médicales les plus essentielles à notre société et qui mériterait un bien meilleur rang de choix au classement final de ce qui a remplacé le concours de l'internat !


Dr Eric OZIOL
Rédacteur en chef
Fou de vous et fou de nous

