Actualités : Rencontre avec Laura Mahieu

Publié le 30 juil. 2026 à 14:04
Article paru dans la revue « AJMER / AJMERAMA » / AJMERAMA N°10

Para-natation, natation et bien plus encore...

Salut Laura, avant toute chose, merci d'avoir accepté de partager une fois de plus ton expérience et ton regard au sein de ce magazine. Comment te présenterais-tu ? Peux-tu raconter ton histoire pour celles et ceux qui ne te connaissent pas ?
Salut, c'est Laura Mahieu, j'ai 26 ans, je suis nageuse, écrivaine, et j'ai un diplôme de psychologue également. En ce qui concerne mon histoire de vie par rapport au handicap, je suis né sans tibia avec une découverte à la naissance malgré les échographies prénatales, et une amputation à l'âge de 10 mois. J'ai eu mes premières prothèses à l'âge de 18 mois. Mes parents m'ont très vite emmené à la piscine en se disant que ce serait peut-être un élément dans lequel je serais à l'aise, et qui me permettrait aussi de me confronter rapidement au regard des autres.

Tu partages tes difficultés et tes réussites à travers de nombreux témoignages, mais aussi à travers l'écriture. Tu as déjà écrit plusieurs livres autobiographiques, quelle a été pour toi la motivation initiale de ces ouvrages publiés ?
Oui, l'écriture était quelque chose de personnel et intime, lorsque j'ai commencé à écrire en entrant au collège, c'était une façon de sortir mes émotions et de mettre des mots sur mes ressentis. C'est vite devenu mon moyen d'expression privilégié en étant quelqu'un de très renfermé. C'est seulement dans un second temps qu'est venu l'optique de partager mon écriture et mon expérience afin de sensibiliser les personnes ne connaissant pas le handicap pour leur offrir un regard, une vision interne de celui-ci ; et afin d'écrire aussi pour les personnes en situation de handicap, qui peuvent parfois manquer de représentations. En sortant mon premier livre, j'ai été très fière de voir ma couverture montrant quelqu'un en situation de handicap, où l'on voit directement la prothèse. Quand j'étais gamine et adolescente je n'avais pas ces représentations dans les films ou les livres, donc je le fais aussi pour cela.

Une série de questions courtes, 100 mètres dos ou 100 mètres brasse ?
Oh la non ! 100m brasse... hors de question, donc plutôt 100m dos !

Bassin de 50 mètres ou de 25 mètres ?
Clairement bassin de 50m, les virages me coupent dans mon élan donc si je pouvais avoir des bassins de 200m je dirais oui direct !


Les prothèses laissées de côté au bord de la piscine ou les prothèses avec une robe ?
Je dirais avec une robe car j'adore les mettre avec une jupe ou une robe, même si je n'osais pas dans le passé, j'ai enfin réussi.

Natation ou course à pied ?
La natation restera mon sport de cœur pour toute la vie. J'aime quand même bien la course à pied avec les lames de course spécifiques, mais c'est tellement plus contraignant et plus fatiguant. Natation sans hésiter !

Quels sont tes objectifs sportifs de la saison ? et à long terme ?
Mon objectif de la saison reste le même que la saison dernière - oui cela veut dire que je n'ai pas réussi à l'atteindre encore, ça arrive – c'est-à-dire de passer les minimas des Championnats d'Europe Master sur le 400m nage libre en 6 minutes, 25 secondes, 00 centième. J'ai tourné en 6'25''50 l'année dernière ! 50 centièmes sur 400m, soit moins que rien, et ça reste mon objectif principal mais je me mets beaucoup moins d'objectifs que dans le passé lorsque je nageais en handisport. Je veux vraiment remettre le plaisir au cœur de ma pratique. J'ai toujours besoin de me dépasser, c'est dans ma personnalité de toute façon, donc oui sur le 400m je garde ce temps en tête. Sinon je veux simplement essayer de m'améliorer sur toutes mes courses, puisqu'après tout, ça reste notre objectif quand on va en compet' et qu'on est derrière le plot !

Ta plus grande fierté en tant qu'athlète ?
Ah c'est hyper dur ! J'ai deux trucs qui me viennent donc soit tu choisis, soit tu mets les deux (nous mettrons les deux évidemment). En premier, ça a été d'avoir des records de France dans ma catégorie de handicap (quand je nageais en handisport), et particulièrement le record de France du 100m dos que j'avais mis des années à obtenir. Ça a été le plus beau moment de ma carrière quand je l'ai eu, des larmes de joie comme je n'en avais jamais ressenties. Le deuxième, c'est d'avoir porté la flamme Olympique et la flamme Paralympique en 2024, ce n'est pas du sport à proprement parlé mais c'est ma carrière sportive qui m'a emmené à ce moment là de ma vie et c'était ouf !

Tu as déjà eu l'occasion de t'essayer à la course à pied avec des lames de courses, est-ce qu'il y a d'autres sports que tu voudrais découvrir ?
J'ai réfléchi un moment à cette question mais il n'y a rien qui me vienne ! Je suis tellement épanouie dans la natation. J'ai déjà essayé d'autres sports : en tennis de table, en escalade, j'ai fait énormément de sports qui m'étaient accessibles, mais je suis tellement bien en natation que je n'ai pas envie de passer à autre chose.

Comment pourrais-tu décrire ton lien avec le corps médical de manière générale, en trois mots ?
Communication, Douleur, Confiance.

Quelles sont les difficultés que tu as pu rencontrer dans ton parcours « médico-sportivo-humain », et pour lesquelles tu penses qu'il y aurait des choses à améliorer par les professionnels de santé, notamment en rééducation & réadaptation ?
Je ne sais pas trop, ce qui m'a manqué dans mon parcours de soins je pense que c'est un côté vraiment pluridisciplinaire. C'était par exemple le fait de voir plusieurs spécialistes et à chaque fois d'avoir l'impression de repartir de zéro et qu'il n'y ait pas de communication assez importante entre eux pour essayer d'avancer au mieux. Je sais qu'à un moment j'avais fait énormément d'examens pour comprendre mes douleurs neuropathiques et on pataugeait parce que pour moi ça manquait de communication, on éliminait des choses et on en creusait d'autres, je trouvais ça un peu trop diffus.

Quel conseil aimerais-tu donner à un-e interne en médecine qui te lirait ici ?
Vraiment, mettez-vous à la place de la personne. C'est quelque chose qu'on me disait beaucoup dans mes études de psychologie : quand tu as un patient en face de toi, et bien tu chausses ses baskets et vraiment tu te mets dans sa peau. Ne pas oublier qu'en venant en consultations, vous nous voyez pendant 15 minutes et je sais que j'apparais comme quelqu'un de dynamique et souriante ; mais la charge du handicap, la charge du quotidien est là constamment et j'ai l'impression qu'il y a des personnes qui oublient tout ce qu'on traverse avant d'arriver dans la salle de consultation. Un truc tout bête, mais si ça se trouve j'arrive en consultation à 10h, j'ai pris les transports pendant 1h pour venir, je suis déjà épuisée et mon énergie est déjà beaucoup plus faible pour être dans une communication, j'ai besoin que la personne prenne le temps de comprendre ce que je traverse.

Une phrase ou un échange d'un professionnel de santé qui t'as marqué positivement – négativement ?
Positivement, ce serait le fait d'avoir un professionnel en face de toi qui essaie au mieux de comprendre ta douleur et la légitime. Il peut s'agir de quelques mots comme « je comprends ce que vous ressentez », et en fait d'une empathie qui me fait dire qu'en face de toi certes il n'a pas ton handicap, il n'a pas ton vécu, il n'a pas tes douleurs, mais il comprend.
Négativement même chose, lorsque tu as quelqu'un en face de toi - ce n'est pas quelque chose qu'on m'a sorti régulièrement, mais ça m'est déjà arrivé – qui te dit bah… « ce n'est pas si grave », donc oui le manque d'empathie.


Quel conseil aimerais-tu donner à un-e patiente qui vivrait un handicap quel qu'il soit ?
Je dirais de s'entourer au maximum. Ce qui m'a aidé à accepter mon handicap, à rire de mon handicap - à aider à plein de choses en fait - ça a été de rencontrer d'autres personnes avec un handicap. Ça a été surtout dans le milieu du sport et de la natation handisport pour moi mais il existe plein d'associations, il y a des moyens de rencontrer des gens. Je pense que ma vie a changé grâce à ces rencontres parce que pour la première fois, j'avais 13 ans et je me suis dit ok je ne suis pas la seule personne en situation de handicap. Dans le début de notre vie on est finalement dans un cercle assez fermé et on ne se rend pas compte qu'il y a d'autres personnes avec des histoires similaires à la nôtre, et qui s'en sortent. Je pense que c'est important de voir qu'il y a des gens qui s'en sortent.
Je conseillerais de trouver un sport avec lequel s'épanouir car cela aide à accepter son schéma corporel, à dépasser ses limites, et à gagner une confiance en soi. Je conseillerais aussi une activité créative, ou une passion dans laquelle on se retrouverait, qui serait un refuge comme l'écriture l'a été pour moi. Je lisais beaucoup d'autobiographies étant petite et c'est ce qui m'a donné envie d'en écrire à mon tour. C'est très introspectif, on va fouiller en profondeur, on va mettre le doigt sur des choses qu'on ne comprend pas totalement. En quelque sorte, on va s'aider soi-même par cette passion, tout en aidant les autres à trouver leur propre chemin.

Une sœur, une recordwoman de France, une amie, une athlète, une professionnelle de l'écriture et de psychologie, une femme, une patiente, une battante, une porteuse de flamme Olympique et flamme Paralym-pique, une inspiration, et je te souhaite que cette énumération continue encore à l'avenir. Une anecdote et/ou citation avec laquelle tu voudrais conclure cet échange ?
« Le handicap n'est pas contagieux, la connerie humaine l'est davantage ».
J'ai décidé d'arrêter les compétitions handisports il y a environ 3 ans car je ne m'épanouissais plus suffisamment, j'avais besoin d'un renouveau et de reprendre du plaisir. Comme tu le sais, j'ai donc décidé de me lancer dans les compétitions Master avec les valides.

Mon cœur mis à nu
Premier livre de Laura Mahieu

C'était un sacré défi, sur la première année j'ai réussi à me qualifier aux championnats de France à Mont-pellier. Je me souviens avoir complètement paniqué ce jour-là en me retrouvant dans une piscine immense avec près de deux mille nageurs, j'étais l'une des seules en situation de handicap et rien n'était fait pour moi. Sur le premier jour de compétition, je suis en angoisse constante de me dire que j'ai commis la pire erreur, que je n'ai pas ma place. Je ne me suis pas démontée, j'ai fait mes courses et au fur et à mesure je me suis rendu compte que certes ma place n'était pas là mais que j'allais apprendre à me faire ma place. Ce week-end là, j'ai eu énormément d'échanges avec des gens que je ne connaissais pas et qui venaient me voir en disant « ça fait vraiment plaisir de te voir là », « ça fait du bien de voir que des gens en situation de handicap peuvent venir sur nos compet' ». Beaucoup de retours qui m'ont fait un bien fou et qui m'ont fait dire, ok ce n'est pas facile de briser les barrières entre personnes valides et handi' mais en fait ça vaut le coup car maintenant je ne vois plus mon sport autrement que dans la mixité et dans le fait de me faire une place là où de base je ne l'avais pas forcément.

Interview réalisée par Landry DARLEY


Publié le 1785413075000