Regards croisés sur les travaux de fin d’études des étudiants en orthoptie

Publié le 29 juil. 2025 à 16:11
Article paru dans la revue « FFEO / La revue ORTHO NEWS » / FFEO-Orthonews N°4

Dans cette rubrique, nous avons choisi de mettre en lumière deux mémoires portés par des étudiantes récemment diplômées, qui se sont intéressées à une thématique encore peu explorée : les liens entre orthoptie et pratiques sportives. Ces travaux illustrent la diversité des questionnements qui traversent notre discipline et reflètent le dynamisme d'une nouvelle génération d'orthoptistes.

Rappelons que la formation en orthoptie est une formation universitaire, placée sous la double tutelle du ministère de la Santé et du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Elle est donc tenue de répondre aux exigences académiques fixées par le cadre européen Licence–Master–Doctorat, telles que le développement de l'esprit critique, l'initiation à la recherche, l'autonomie dans l'apprentissage et l'acquisition de compétences méthodologiques solides.

Conformément à l'article L123-2 du Code de l'Éducation, l'enseignement supérieur doit contribuer au développement de la recherche, « support nécessaire des formations dispensées », et à l'élévation du niveau scientifique et professionnel des individus. À cet égard, la formation conduisant à l'obtention du certificat de capacités d'orthoptiste s'inscrit pleinement dans cette ambition.

Le programme prévoit en effet, dès les premiers semestres, des enseignements en méthodologie scientifique, en statistiques, en épidémiologie et en recherche bibliographique, intégrés à des unités d'enseignement transversales. Ce socle est mis en application dans le cadre d'un travail de fin d'études, présenté devant un jury, au terme du cursus.

Les étudiants sont ainsi formés aux normes académiques de la production scientifique, notamment à la structuration selon le modèle IMRAD, à la rédaction de protocoles rigoureux, à l'analyse critique de données, et à l'élaboration d'une bibliographie scientifique construite. Le référentiel RNCP mentionne d'ailleurs explicitement, parmi les compétences attendues, la capacité à « rechercher, traiter et analyser des données professionnelles et scientifiques ». Le mémoire de fin d'études constitue ainsi une première approche de recherche.

Dans un contexte de transformation des besoins en santé visuelle et d'élargissement des compétences professionnelles, l'intégration d'une démarche fondée sur les preuves (evidence-based medecine) devient une nécessité. La capacité à mobiliser la littérature scientifique, à structurer une réflexion clinique rigoureuse, ou encore à contribuer à des travaux de recherche en sciences paramédicales et en ophtalmologie représente un puissant levier d'évolution pour notre profession.

Les travaux présentés dans ce numéro démontrent combien la formation initiale en orthoptie peut constituer un terreau fertile pour une profession en mouvement, tournée vers l'innovation et ancrée dans une culture scientifique. Il s'agit désormais de reconnaître pleinement cette dynamique, de l'encourager et de la structurer à travers une réingénierie ambitieuse de la formation, au service d'une profession en phase avec les standards européens et les défis de la recherche en santé.

Le rôle de l'orthoptiste dans la pratique de la course à pied chez les déficients visuels

La déficience visuelle est définie par deux critères : l'acuité visuelle (le pouvoir de discrimination le plus fin entre un test et son fond) et le champ visuel (l'étendu de l'espace qu'un œil peut percevoir). D'un point de vue médical, une personne est considérée malvoyante quand son acuité visuelle est inférieure à 3/10e et/ou son champ visuel inférieur à 20°. Par contre, les compétitions sportives sont uniquement accessibles aux athlètes dont l'acuité visuelle est inférieure à 1/10eet/ou le champ visuel inférieur à 20°.

Cependant, d'autres facteurs peuvent aussi influencer la vision de la personne comme la pathologie (acquise ou congénitale, son avancée, son évolution…), l'environnement (la luminosité, les contrastes…), l'état psychologique de l'individu (phase de déni ou de deuil, fatigue, stress…), la capacité à s'adapter (mise en place de stratégies) mais surtout les aptitudes visuelles restantes (la sensibilité aux contrastes, l'éblouissement…).

Par conséquent, les adaptations à mettre en place lors de la pratique de la course à pied sont à moduler spécifiquement pour chaque athlète. C'est pourquoi l'orthoptiste évalue les capacités et limites visuelles afin d'établir le niveau d'autonomie des coureurs.

Le bilan

1. L'évaluation sensori-motrice : l'acuité visuelle statique et dynamique, la sensibilité aux contrastes, la vision stéréoscopique, la motricité conjuguée, la coordination oculo-manuelle et oculo-podale.

2. Les explorations fonctionnelles de la vision : le champ visuel, le temps de réaction oculo- manuel, le niveau d'éblouissement, la vision nocturne.

3. L'évaluation de la vision fonctionnelle : l'étude perceptive et le traitement de l'information visuelle, la représentation mentale.

La rééducation

Une fois ce bilan réalisé, l'orthoptiste va pouvoir aider le coureur à agir sur la prise d'information et son traitement. Effectivement, la rééducation de certains éléments évalués lors du bilan, comme l'acuité visuelle dynamique, la motricité conjuguée ou la représentation mentale, permet d'optimiser la perception et de développer des stratégies de compensation pour les athlètes malvoyants tels que des stratégies motrices (excentration du regard, balayage, rapprochement), perceptives (sens tactile/auditif pour le repérage dans l'espace) et cognitives (logique, déduction).

Une séance de rééducation peut être réalisée à l'aide d'exercices qui renforcent les stratégies de compensation comme l'excentration ou l'exploration visuelle. Pour les items plus spécifiques aux coureurs, du matériel moins connu comme les blazepods peut être utilisé. Il existe également des outils un peu plus complets comme l'E(ye)Motion créé par l'orthoptiste Nicolas Marchais. C'est un logiciel expert dans le domaine de l'optimisation des compétences visuelles. Projeté sur un mur ou sur trois écrans disposés à 180°, il propose un entraînement cognitif adapté aux exigences du sport et de la performance. Il peut être couplé à un tapis de course et amène le sportif à prendre le plus d'informations possible pour prendre des décisions au plus vite. Il permet, au travers de multiples exercices, d'améliorer l'acuité visuelle dynamique, le temps de réaction, l'attention périphérique, l'oculomotricité, l'attention visuelle mais aussi la perception des informations statiques. Voici quelques exemples d'exercices proposés par E(ye)Motion :

• Le sportif lit un maximum de chiffres parmi ceux qui défilent.

• Plusieurs objets défilent aléatoirement sur le(s) écran(s), le sportif doit compter le nombre total de ballons.

Les aides optiques et les filtres

En collaboration avec le déficient visuel, l'opticien spécialisé basse vision et l'instructeur en locomotion, l'orthoptiste peut conseiller sur les aides optiques et filtres adaptés au mieux à la pathologie et à la discipline exercée par le patient.

Les aides optiques reposent toutes sur un même principe : agrandir l'image rétinienne de ce qui est regardé. Celles-ci existent aussi bien pour la vision de loin (Galilée, Kepler et systèmes électroniques) que pour la vision de près (loupes, systèmes microscopiques et principe de myopisation). Toutefois, il est à noter que ces aides sont majoritairement utilisées en position statique et donc utiles pour étudier le parcours en amont de la course.

Les filtres sont des verres colorés qui empêchent certaines longueurs d'onde d'atteindre la rétine. Ils limitent ainsi l'éblouissement (filtres photochromiques et solaires), améliorent la perception des contrastes (filtres jaunes, oranges et rouges) et protègent la sphère oculaire du soleil. Le choix du filtre le plus adapté s'effectue en fonction des conditions d'utilisation : en course nocturne, en forêt ou sur bitume.

L'évaluation se fait donc selon les différentes conditions météorologiques (soleil, temps couvert, pluie).

L'orthoptiste classificateur

L'orthoptiste peut également jouer le rôle de classificateur.

En effet, la classification des athlètes malvoyants aux compétitions est établie selon le protocole de classification nationale de la Fédération Française de Handisport où l'athlète déficient visuel doit prendre contact avec un orthoptiste ou un ophtalmologiste dit classificateur national.

Le dossier ophtalmologique de l'athlète doit impérativement être envoyé au classificateur, afin de déterminer si une consultation est nécessaire pour effectuer un bilan visuel. Au cours du rendez-vous, le classificateur réalise un bilan basse vision qui étudie uniquement l'acuité visuelle, le champ de vision et le caractère évolutif ou non de la pathologie de l'athlète.

Pour obtenir ce titre, les orthoptistes doivent suivre une formation théorique et pratique, de quelques jours, à Paris, dispensée par un classificateur. Cette formation accueille une dizaine de participants de nationalités différentes. À l'issue de celle-ci, le candidat passe un examen et décroche alors le titre officiel de classificateur.

L'orthoptiste a toute sa place auprès des déficients visuels sportifs. Il leur permet d'acquérir des prérequis solides quant à l'utilisation de leur potentiel visuel restant de manière à améliorer leurs performances sportives.

Connaissance et perception de la participation des athlètes déficients visuels aux Jeux Paralympiques 2024

Introduction

Les Jeux de Paris 2024, du 28 août au 8 septembre, comptent 22 disciplines, dont 9 ouvertes aux déficients visuels.

Nés en 1948 sous l'impulsion du Dr Guttmann, qui souhaitait redonner dignité et respect à ses patients paraplégiques vétérans de la seconde guerre mondiale, les Jeux Paralympiques prennent forme à Rome en 1960, puis s'ouvrent à la déficience visuelle dès 1976. Le terme “Paralympique” est officialisé en 1984 et l'IPC voit le jour en 1989. Depuis Sydney 2000, les Jeux se déroulent sur les mêmes sites que les Olympiques.

Paris 2024 annonce une couverture record avec tous les sports diffusés en direct. Toutefois, les handicaps visuels restent sous-représentés (15,3 % du temps d'antenne, 3,8 % pour le cécifoot). La visibilité progresse, avec des reportages plus nombreux depuis 2008, et une affiche officielle, conçue par Ugo Gattoni, unifiée pour les Jeux olympiques et paralympiques, symbole d'inclusion.

Les athlètes déficients visuels espèrent plus de reconnaissance et de soutien, mais comment le public perçoit-il leur participation ?

Cette étude porte sur la connaissance et la perception du public sur la présence des athlètes déficients visuels à Paris 2024.

Matériel et méthodes

Dans cette étude quantitative, et descriptive, nous avons cherché savoir quelles sont les connaissances et les perceptions de la population générale concernant la participation des athlètes déficients visuels aux Jeux Paralympiques de 2024.

Pour ce faire, un questionnaire anonyme a été élaboré sur Google Forms, pour cibler la population générale sur ce sujet et a été diffusé pendant 2 semaines en ligne. Le questionnaire, composé de 16 questions, a été structuré en plusieurs sections pour aborder différents aspects tels que le profil du participant, sa familiarité avec les Jeux Paralympiques, sa perception/connaissance sur les épreuves et la participation des athlètes déficient visuel aux Jeux Paralympiques, et les attitudes envers l'inclusion des déficients visuels dans le sport et la société.

Les données ont été traitées en travaillant sur des proportions, des moyennes, et un test non-paramétrique. Puis, une étude statistique a été réalisée sur ces données.

Résultats

L'étude a permis de recueillir 321 réponses. Parmi elles, 56,7 % des participants déclarent ne pas être informés de la participation des athlètes atteints de déficience visuelle (DV) aux Jeux Paralympiques. Pour les personnes informées, la majorité indiquent avoir eu connaissance de cette participation via les médias (internet, télévision, radio).

Concernant l'intention de suivre les Jeux Paralympiques 2024, 53,6 % des répondants déclarent ne pas souhaiter suivre les épreuves adaptées au handicap visuel, tandis que 39,6 % comptent les suivre partiellement. Malgré cela, 68 % des participants expriment une perception positive de la participation des athlètes déficients visuels.

Parmi les 9 disciplines paralympiques ouvertes aux DV, le para-athlétisme est la plus connue, avec un taux de reconnaissance de 57 %. Cependant, 80,4 % des répondants ne connaissent pas les adaptations spécifiques mises en place pour ces athlètes.

En ce qui concerne les obstacles perçus, 52,6 % des participants évoquent la logistique des infrastructures sportives comme principal défi, tandis que la stigmatisation ou la discrimination est citée par 35,6 %.

L'intérêt pour les athlètes déficients visuels est notable : 40,8 % souhaitent en savoir plus sur leurs profils, 66 % sur les sports pratiqués, et 60,4 % sur les adaptations spécifiques. Concernant la médiatisation, 66,4 % des répondants estiment qu'elle est insuffisante. Malgré cela, la perception de l'impact des athlètes DV sur la vision du handicap dans le sport et la société reste globalement positive.

Discussion

La majorité des répondants (64 %) ont entre 18 et 34 ans, ce qui pourrait traduire un intérêt particulier des jeunes pour les questions sociales. Toutefois, cette tendance peut être en partie biaisée par le mode de diffusion du questionnaire, principalement relayé via les réseaux sociaux, plateformes largement fréquentées par cette tranche d'âge.

Pour favoriser l'inclusion des personnes atteintes de DV, il est impératif dans un premier temps de combler les lacunes de connaissance et de sensibiliser davantage au handicap visuel. Ces difficultés de sensibilisation sont surement dues à un manque d'exposition, d'éducation. Il est primordial de mettre en place des initiatives avec des programmes de sensibilisation visant à informer le public sur la déficience visuelle

Analyse de la connaissance de la participation des athlètes DV aux jeux paralympiques

L'étude révèle un manque de visibilité de la participation des athlètes DV, avec plus de la moitié des participants mal informés. Cela pourrait résulter d'une couverture médiatique inégale entre les handicaps. Les participants de plus de 35 ans sont mieux informés, grâce aux médias traditionnels, tandis que les réseaux sociaux jouent un rôle limité, nécessitant davantage de communication pour les moins de 34 ans. De plus, la focalisation des médias sur les handicaps moteurs risque de renforcer des préjugés et marginaliser les athlètes DV, bien qu'une enquête sur la perception des différences médiatiques entre handicaps aurait permis de confirmer ce point.

Connaissance des sports pratiqués par les athlètes atteints de DV et leurs défis

Notre étude met en évidence une faible connaissance des disciplines sportives des déficients visuels aux Jeux Paralympiques, avec une familiarité limitée avec le paysage paralympique. Le para-athlétisme est la discipline la plus citée, probablement en raison de son accessibilité et des performances impressionnantes. Le Cécifoot, bien qu'attendu, a également obtenu une reconnaissance élevée, grâce à sa couverture médiatique croissante. En revanche, les adaptations spécifiques pour les déficients visuels, telles que les équipements et les règles modifiées, restent largement inconnues du public. Ce manque de sensibilisation touche aussi bien le grand public que les enseignants spécialisés, qui manquent de formation adéquate.

Il aurait été pertinent d'explorer l'opinion publique sur le rôle des orthoptistes dans la réadaptation sportive des athlètes déficients visuels, afin de mieux comprendre leur contribution à l'inclusion de ces athlètes dans le sport et l'appréciation du public envers ces professionnels.

Analyse de la perception de la participation des déficients visuels aux jeux paralympiques

Nos résultats révèlent une volonté croissante d'inclusion des athlètes déficients visuels dans le sport et la société. La majorité des répondants a une perception positive de leur participation, et beaucoup reconnaissent son influence sur la perception du handicap, contribuant à briser des stéréotypes. Cette évolution semble liée à un effort de médiatisation du handisport en Europe, qui transforme progressivement les attitudes et représentations sociales.

En outre, une nette volonté d'information se dégage de l'étude, les participants étant plus intéressés et attentifs aux Jeux Paralympiques lorsqu'ils sont informés à l'avance. Cependant, l'attention des répondants est davantage tournée vers les aspects pratiques de la participation aux épreuves, plutôt que sur l'impact sociétal.

De plus, près de la moitié des participants pratiquent régulièrement du sport, ce qui souligne le rôle crucial du sport dans la santé publique et la vie sociale. Il est donc impératif de promouvoir le paralympisme, de diversifier les actions et d'offrir davantage d'opportunités pour les personnes déficientes visuelles, dont seulement 7 à 10 % sont des pratiquants actifs. La visibilité croissante des athlètes déficients visuels dans le sport renforce leur inclusion et normalise leur participation aux Jeux Paralympiques.

Les limites de l'étude

L'absence de références comparables, un biais d'échantillonnage lié à la méthode volontaire, et l'anonymat du questionnaire sont les principales limites. De possibles biais de réponse pourraient également affecter la qualité des données, certains participants pouvant fournir des réponses socialement tolérable plutôt que leurs véritables avis. Une diversification des méthodes de recueil, comme les entretiens, serait bénéfique.

Conclusion

Cette étude évalue la connaissance et la perception de la participation des athlètes déficients visuels aux Jeux Paralympiques de Paris 2024, afin d'analyser son rôle dans la sensibilisation et l'inclusion sociale.

Les résultats montrent un besoin de sensibilisation accrue, car la connaissance et la visibilité de la participation des athlètes déficients visuels restent limitées. Cependant, une perception positive de cette participation révèle une volonté d'inclusion.

En conclusion, bien que les Jeux Paralympiques bénéficient d'une visibilité moindre par rapport aux Jeux Olympiques, ils demeurent essentiels pour promouvoir l'inclusion sociale et changer les perceptions sur le handicap. Il est nécessaire pour les professionnels de continuer à sensibiliser, communiquer et promouvoir l'inclusion des athlètes déficients visuels dans le sport. Ainsi, l'orthoptiste pourrait contribuer à répondre à ce besoin de sensibilisation.

Il serait intéressant de faire un parallèle de cette étude et l'influence des Jeux Paralympiques 2024 sur l'engagement des déficients visuels dans le sport.

Loïs PONTE FELGUEIRAS
Chargée de Mission
Enseignement Supérieur et Recherche

Travail de fin d'études de
Mathilde BARTOLUCCI-CARO et Manon VANACKERE

Travail de fin d'études de
Marion FELTZ

Publié le 1753798296000