
En 2025, la santé mentale a été déclarée Grande Cause Nationale. Parallèlement à la poursuite de la mobilisation pour prévenir le suicide, qui recense 9000 décès par an en France (soit un taux trois fois plus élevé que les décès par accident de la route), le Sénat est sur le point de débattre d'un projet de loi qui ouvrirait la possibilité du suicide assisté et de l'euthanasie. Alors que la Nation affiche une mobilisation inédite pour prévenir le suicide, elle envisage simultanément de l'organiser dans certaines circonstances.
Les psychiatres n'ont été que trop peu consultés pour discuter des conséquences d'un tel texte sur la prise en charge du risque suicidaire alors qu'ils sont garants de la prévention du suicide, et de potentiels « gate-keepers » d'un suicide encadré par la loi. La notion de « délit d'entrave » condamnant un médecin qui découragerait l'accès à l'aide à mourir place les psychiatres devant une question lourde : devront-ils choisir entre prévenir le suicide d'autrui, et prendre le risque d'être accusés d'entrave ? Certains soignants, par crainte judiciaire, limiteront-ils leur rôle de prévention et d'accompagnement ?
Le principal risque est de brouiller les messages de prévention suicidaire. Comment distinguer une souffrance psychique insupportable et incurable d'un moment de désespoir réversible ? La frontière est ténue. La douleur chronique favorise les idées suicidaires, les maladies sévères s'accompagnent souvent de dépression, et cette dernière est difficile à diagnostiquer dans ces conditions. Dans ce contexte, considérer qu'une vie « ne vaut pas la peine d'être vécue » ouvre la voie à une pente glissante. Il ne s'agit pas de psychiatriser le débat, mais de reconnaître que certaines demandes d'aide à mourir relèvent avant tout de soins psychiatriques. Identifier et traiter ces situations, c'est aller à la racine de la souffrance qui nourrit le désir de mort.
Ce projet de loi n'est pas sans conséquences pour les soignants. Les équipes médicales et soignantes seraient placées devant des dilemmes éthiques et émotionnels inédits. Comment supporter de valider en 15 jours l'aide à mourir pour un patient qui n'aura pas eu accès à une évaluation spécialisée permettant de dépister une dépression curable modulant la souffrance, le désir de mort ou aggravant la perception de la douleur. En outre, le texte actuel tend à considérer séparément maladies somatiques et troubles psychiatriques. Or un patient est une globalité complexe, avec des douleurs intriquées, des comorbidités, des fragilités sociales. Surtout, il ne laisse pas de place au temps long : celui de l'évaluation, de l'écoute et de l'acceptation de la dynamique du désir de mort, qui peut évoluer avec la maladie chronique et la qualité des soins proposés.

Une telle loi risquerait d'installer progressivement l'idée que le suicide peut devenir une solution acceptable à la souffrance. Le danger est de banaliser le geste suicidaire, alors que nous luttons au quotidien pour en montrer la réversibilité. Le débat ne doit pas se résumer à une opposition binaire entre « pour » et « contre ». Il doit inviter à réfléchir collectivement aux messages que nous voulons adresser à la société. Il parait incontournable de garantir un accès effectif aux soins palliatifs et psychiatriques, de ne pas confondre détresse réversible et souffrance irréductible, de protéger les plus vulnérables par des évaluations indépendantes et pluridisciplinaires.

Pre Emilie OLIE
Psychiatre
PU-PH au CHU de Montpellier

