

Dr Bruno ESCARGUEL
Pneumologue
Pouvez-vous vous présenter, votre parcours et votre travail actuel ?
Dr Laura Munte, j'ai 35 ans et travaille comme Cardiologue dans le service de Chirurgie Cardiaque du Pr P. Achouh à l'Hôpital Européen George Pompidou à Paris. Nommée depuis 2 ans en tant que Praticien Hospitalier temps plein dans le service, j'y ai effectué 4 ans de Clinicat à la suite de mon internat de Cardiologie, réalisé en IDF. Je co-préside depuis récemment le jeune Cercle des Cardiologues de Chirurgie Cardiaque, l'un des derniers groupes créés de la SFC, qui vise à faciliter les échanges, les travaux et l'uniformisation de notre pratique.
Le rôle des cardiologues dans ce service est multiple, mais toujours centré autour de la gestion des patients péri-opératoire de chirurgie cardiaque et l'échange avec les chirurgiens : la prise en charge avec la visite des patients hospitalisés en post-opératoire dans le service, l'évaluation pré-opératoire en HDJ et à l'etrée dans le service, les échocardiographies de réévaluation et de suivi (en hospitalisation, en externe, ou d'avis en réanimation), la participation aux réunions et staff médico-chirurgicaux et surtout l'échocardiographie transœsophagienne au bloc opératoire pour guider les gestes de réparation valvulaires et les procédures percutanées (cette dernière activité étant partagée avec l'équipe de cardiologie médicale).
L'activité est riche et variée (chirurgies coronaire, valvulaire, aortique programmées ou urgentes, endocardites, mise en place d'assistance cardiaque et greffe) et toujours collégiale.
Qu'est-ce que vous aimez dans ce métier ?
Tout ça !
D'une part cette transversalité dans les pathologies cardiologiques prises en charge et le sentiment « d'aller au bout » de cette prise en charge, chez des patients pour qui la chirurgie est souvent un point de rupture. Elle enrichit de plus continuellement l'expertise développée en échocardiographie, essentielle à beaucoup des procédures réalisées dans le service, reconnu pour son activité de réparation valvulaire et de chirurgie aortique notamment.
La collégialité d'autre part, avec les échanges pluridisciplinaires quotidiens avec les chirurgiens avant, pendant et après le bloc. Leur regard et leur retour concret nous permettent d'améliorer notre expertise échocardiographique, confrontée à la vision macroscopique, celle « du réel », et pas seulement à cette « image dans la caverne » (comme disait joliment mon ancien chef de service le Pr J.-N. Fabiani !). Cela permet de pouvoir plus facilement se remettre en question et donc surtout de toujours continuer à s'améliorer.
Comment avez-vous vu évoluer la relation entre les cardiologues et les chirurgiens cardiaques depuis le début de vos études et aujourd'hui ?
En tant que cardiologue en chirurgie cardiaque, je suis probablement un peu biaisée pour répondre à la question (même sans évoquer le fait d'être mariée avec l'un d'eux !).
Néanmoins, je suis heureuse de constater que la discussion se fait de manière plus bilatérale et non plus toujours dans un seul sens. Bien sûr que la décision finale appartient toujours à celui qui connait son geste, ses risques, et qui en prend ou non la responsabilité. Ce que je veux dire, c'est que j'ai le sentiment que le chirurgien aujourd'hui est davantage à l'écoute et comprend ce que le cardiologue peut lui apporter comme aide.
Paradoxalement, compte tenu d'une certaine vision de « concurrence » ou de rivalité de recrutement, je trouve que trop de chirurgiens « accèdent » à des demandes qui ne sont parfois malheureusement pas justifiées. Je constate que beaucoup trop de cardiologues et de chirurgiens (quel que soit l'endroit) qui, de peur d'établir un dialogue conflictuel avec certains correspondants, ne remettent pas en question certaines prises en charge qui devraient pourtant être parfois redressées en réunion pluridisciplinaires. Il faut maintenant que les cardiologues aussi puissent se remettre en question et comprennent que l'aide est réciproque et la discussion toujours bénéfique au profit du patient !
Il y a quelques années les chirurgiens cardiaques n'ont pas cru à l'interventionnel : pourquoi ?
Je vous retourne la question ! De mon point de vue, il y a probablement plusieurs raisons :
La technicité et la précision requises devaient probablement sembler compromises par l'abord et la visualisation indirects de telles procédures. Alors que la chirurgie cardiaque requiert un niveau d'exigence extrême, arriver à ce même niveau de justesse et d'expertise sans constat macroscopique ou tactile paraissait probablement impossible. À mon sens, l'interventionnel n'y est pas complètement parvenu, mais les attentes sont différentes vu la population de patient pour qui cela a élargi et donné accès à un traitement.
Je suppose aussi que le taux de complications avant l'essor de la technique paraissait également rédhibitoire, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui pour certaines de ces procédures.
Parallèlement, je m'interroge toujours sur le « conflit d'intérêt » et la complexité de s'y interposer lorsque le médecin qui adresse et celui qui fait la procédure sont en fait un même praticien… Peut-être que ce n'est pas parce que les chirurgiens ne croyaient pas au développement de cette technique, mais plutôt à cause de la difficulté d'accès et au recrutement de ces patients qu'ils ont été moins enclin à développer cette activité initialement ?
Où voyez-vous la place du chirurgien dans cette pratique (interventionnelle) dans 20 ans ?
J'espère qu'elle sera plus répandue : alors que la dynamique actuelle semble aller vers l'élargissement des indications et de la population ciblée, au-delà même de la discussion avec le chirurgien, je serai beaucoup plus à l'aise à orienter un patient opérable vers un chirurgien cardiaque qui sait opérer mais également réaliser des procédures structurelles percutanées car il sera d'abord plus impartial et ensuite, plus à même de prendre en charge d'éventuelles complications.
Les patients pour qui les procédures ont été initialement développées, c'est-à-dire ceux à très haut risque chirurgical voire prohibitif, seront probablement ceux qui resteront dans les « seules » mains des cardiologues interventionnels. La population vieillissante et l'incidence de ces pathologies augmentant, j'espère que la rivalité et la problématique du recrutement trouvera son équilibre… Le cadre légal peut sinon aider.
La difficulté étant qu'on maîtrise parfaitement une technique qu'on pratique souvent…
Qu'attendez-vous d'un chirurgien cardiaque en 2025 ?
Beaucoup ! Les échanges animés et parfois en désaccords sont tout aussi enrichissant, pour vu que l'expertise de chacun soit écoutée.
Il y a certes besoin d'études qui valident avec un meilleur niveau de preuve certaines prises en charge et il est difficile de les mettre en œuvre à aussi grande échelle que les essais thérapeutiques médicamenteux notamment. Néanmoins j'attends d'un chirurgien, outre une véritable expertise technique, une lucidité et de l'honnêteté sur ce qu'il peut apporter au patient. C'est valable je crois pour tout praticien ; l'ego des uns étant parfois le facteur principal de morbi-mortalité.
À votre avis la chirurgie cardiaque de demain c'est quoi ?
Difficile d'y répondre, surtout lorsque l'on voit la dynamique des progrès déjà réalisés dans les 10 dernières années !
Les patients et leurs pathologies étant de plus en plus complexes, je suppose que la tendance des chirurgiens à développer une expertise de plus en plus ciblée sur une pathologie va s'accentuer : le chirurgien de l'aorte et la réparation aortique, qui diffère de celui qui s'orientera vers une activité « mixte » interventionnelle structurelle et de chirurgie valvulaire, le congenitaliste adulte, …
J'ai en tout cas beaucoup d'espoir dans le développement des assistances cardiaques (type cœur total ; mon précédent chef de service le Pr Latremouille y a probablement contribué !) ; mais mon rêve (certainement teinté d'un peu de naïveté et d'optimisme) c'est surtout l'évolution de la compréhension des pathologies afin de les prévenir bien avant leur survenue.
C'est le mot de fin suicidaire pour ma profession actuelle mais c'est finalement la raison initiale qui m'a poussée à être médecin.

Interviewée par
Calixte DE LA BOURDONNAY

