
Selon le mot d'André Malraux : « L'homme est le seul animal qui sait qu'il doit mourir ». Même si les éthologues apportent des nuances à cette opinion en analysant certains comportement animaux (par exemple les éléments comportementaux de leur défense territoriale ou de leur préservation reproductive), ce diagnostic très anthropo-centré reste pertinent plus encore quand on aborde la question historique et scientifique de la psychiatrie.
Vivre peut s'avérer préoccupant !

Le sujet est de faire le point actuel sur cette spécialité médicale, la psychiatrie, dans notre société.
Depuis des années le constat perdure d'un « manque de moyens » comme jugement évident et répété des hommes, des femmes et des structures de soins qui prennent en charge les pathologies psychiatriques.
Et lorsque l'on est sollicité sur le sujet de la psychiatrie c'est ce répétitif sans issue apaisée, qui vient à l'esprit. On n'en sort pas semble-t-il !
Et de soi-disant nécessaires économies viennent encore de s'y ajouter comme un appel pour assombrir davantage l'avenir.
Mais au-delà de cette antienne, qu'en est-il de l'évolution des réflexions sur le sujet ?
Et, tout en les abordant, on s'éloignera alors d'André Malraux, et aussi de Konrad Lorenz, Pascal, Voltaire et Sartre dans « L'être et le néant », ou Camus dans « Le Mythe de Sisyphe », pour entrer spécifiquement dans le sujet.
Pourtant d'autres noms viennent encore et s'imposent : Comme Hemingway répondant à la question de la croyance en Dieu par cette phrase lapidaire d'avant suicide : « Sometimes, at night... ».
Et Cesare Pavese (suicidaire aussi) : « Un homme qui souffre on le traite comme un ivrogne : allons, allons, ça suffit, secoue-toi, allons ça suffit ! ».
Et Sâdeq Hedâyat qui nous livrait ce descriptif remarquable, douloureux, onirique, psychiatrique de la dépression dans « La chouette aveugle », etc.
Mais, au-delà des grands noms de la littérature, ce qui frappe aujourd'hui relève d'un double constat :
- le contexte sociologique dans lequel s'inscrit la question de la santé mentale ;
- le statut de la réflexion et perspective de la psychiatrie sur elle-même.
Le contexte sociologique est au premier plan par sa transformation depuis la fin des années soixante-dix et surtout depuis les années plus récentes.
Le journal de la folie ordinaire se donne à lire chaque jour et ce n'est plus que dans ses réductions que l'inatteignable consultation psychiatrique reste omniprésente : expertise, juridisme, constat.
Car, pour le quidam sur son smartphone, le stade lacanien du miroir a été remplacé par le stade contemporain du nombril.
C'est ainsi que la pornographie est accessible cinq ans avant la puberté et que d'aucuns vendent aux parents (quand ils sont présents) des « applis » pour surveiller cette « liberté » tandis que l'accès à 18 ans serait déclaratif.
Mais tout ça, ce n'est rien, juste une prolongation de la libération des mœurs des années soixante : sous les pavés oppressifs on a découvert la plage sur le web…
Exagération de vieux boomer ?
Ok… mais au moment où j'écris les media s'inquiètent de la dérive ordaliste d'un homme masochiste mort sous les coups et sous l'œil de la camera, de ses humiliations qui avaient grand succès sur les réseaux. Le streaming de la mort par sadisme.
Moins violent mais de même facture et beaucoup plus répandu : le monde des influenceurs en esthétique, les consultations chirurgicales au Brésil et autres courses aux tatouages, aux maquillages, aux fringues revendues, etc.
Et, plus près de la « recherche thérapeutique » sont désormais, à foison, les marchés des molécules manquantes au bonheur et à l'accomplissement.
Moins d'héroïne mais plus de fentanyl chez les zombies de Philadelphie.
Des tonnes de coke en stock mais ce n'est pas pour relire Tintin.
Le marché est florissant, infiltré partout, à l'inverse des disponibilités psychiatriques ou médicales.
On a gardé de la religion dominante des derniers siècles l'idée que Dieu s'était reposé au 7ème jour, sans terminer son boulot sur l'homme.
On est donc en recherche de ce qui a manqué pour le parachever : le complément alimentaire, la protéine du sport compulsif ?
Et si on sait ne pas pouvoir compenser ce manque originel par la foi hygiéniste reste donc d'y pourvoir alors par la drogue ou les complaisances égocentrées.
Chaque jour les media nous renseignent sur ces évolutions qui font causer comme ce réchauffement climatique inéluctable.
Et que font donc les psychiatres ?
Eux aussi sont du dernier siècle et d'un temps dont on ne parle plus ou presque…
Qui relit Pierre Janet ?
Qui se préoccupe encore de Freud depuis Roudinesco ?
Qui évoque Henri Laborit découvrant les neuroleptiques ?
Qui évoque leur définition dans les critères de Delay et Deniker ?
Qui relit Michel Foucault,
Canguilhem ?
Tout cela date, certes, mais a participé à la construction de la psychiatrie !
Quelle démarche connue et louangée pour comprendre le personnage de Dustin Hoffman en dehors des associations prenant en charge l'autisme ?
Qui sait où se trouve la statue de Pinel libérant les geôles psychiatriques d'avant la révolution thérapeutique désormais oubliée ?
Et surtout qui regarde le « Nid de coucou » avec les yeux d'aujourd'hui ?
Dire aujourd'hui que Miss Ratched, la « surveillante » du film de Milos Forman, était un extraordinaire portrait de garce normative nous vaudrait sans doute une taxation wokiste et d'anti-féminisme.
D'ailleurs Miss Ratched a vaincu et Jack Nicholson est un braillard d'aujourd'hui, n'est-ce pas ?
D'ailleurs Miss Ratched travaille maintenant comme cadre dirigeant dans les bureaux et surveille les conditions de santé publique.
Grâce à ses idées la psychiatrie, si elle a pris distance avec les trois quarts du XXème siècle et l'Histoire des idées élaborées en ce pays, a en_ n intégré le comportementalisme behavioral.
Et elle a pris une distance décisive avec ces anciens hôpitaux naguère dirigés par des médecins psychiatres remplacés par des administratifs compétents.
On a enfin pu supprimer des lits.
On a su utiliser la notion « d'appartement thérapeutique » pour qu'un T5 de banlieue « défavorisée » remplace des services d'hébergement.
Des milliers de lits ont été fermés. On a « déspécialisé » le diplôme d'infirmier psychiatrique.

De longue date la filière de formation psychiatrique s'est séparée du somatique pour rejoindre le taylorisme universitaire et les classements numérisés des spécialités, dont fait maintenant partie la spécialité oxymorique de médecine générale.
Les « somaticiens » sont invités à « prendre en charge » la pathologie organique des patients en psychiatrie.
Certains ne peuvent être admis car ils sont trop malades.
Le rôle juridico-comptable du « somaticien » est parfois ciblé : faire un ECG systématique aux entrants pour détecter si l'espace QT est compatible avec les neuroleptiques pouvant l'allonger (juridisme et rente comptable).
Et les psychiatres se plaignent « malgré tout » du manque de moyens.
Alors que les vieilles classifications historiques, littéraires et descriptives des maladies ont pourtant été mises en ordre, « ratchedisées », pour faire place aux classifications qui permettent une échelle comptable de rémunération des actes ainsi regroupés en cadres syndromiques. De quoi se plaindre ? D'autant que pour ce qui est du psy light et consumériste on a ouvert les moyens nouveaux.
Par exemple, dans les hôpitaux « somatiques », eux aussi dégraissés, on a su nommer des néo-infirmières psy transversales à 20 %. Comme ça, une infirmière à 80 % peut « passer » dans quatre établissements pour « répondre à la demande ».
D'ailleurs le même schéma tente de s'appliquer aux MSP où l'on ambitionne de pouvoir répondre à l'inaccessibilité de consultations psychiatriques en déshérence par la création de postes d'infirmières d'orientation, voire de prise en charge de la souffrance affective « ordinaire », ou bien orienter pour « plus si besoin » et après inventaire.
Parmi les « transversales », qui ont parfois bien du mal à s'implanter en raison des résistances ordinaires du monde médical, on se souviendra pourtant d'une création exemplaire et « réussie » de la médecine « humaniste » : celle de l'infirmière d'annonce en cancérologie (hors sujet ici, quoi que ? … )
Bon, après ce trop bref panorama de la société et des « psy », revenons à nos confrères psychiatres et à leurs alertes répétées, notamment depuis cinq ans en symposium gouvernemental, sur le manque de moyens et d'effectifs.
Les syndicats de psychiatres réitèrent leurs alertes et les praticiens se réfugient dans la constance éthique de leur rôle
sans plus d'impact à se faire entendre.
On aura compris le lien évident avec nos évolutions anthropo-sociales et la tutelle de la décision.
Il est temps ici d'expliquer le titre de cet article : « Il n'y a plus rien »
Il est emprunté au texte de Léo Ferré en 1973, long Slam avant l'heure de 15 minutes, radical, pessimiste, mais magnifique.
C'est un hymne poétique pour plus d'Histoire, plus d'écoute, plus d'autonomie conceptuelle, pour ce beaucoup trop de souffrance psychologique et psychiatrique de nos sociétés consuméristes, marchandisées, manipulées, en déshérence.
« À Marseille la sardine qui bouche le port était bourrée d'héroïne ».
« À l'encyclopédie les mots… et nous partons avec nos cris… et voilà ! ».
« Il n'y a plus rien… Plus, plus rien ».
Mais il écrit aussi :
« Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens ».
Aussi nous en appelons au sursaut ontologique des hommes qui choisissent de s'occuper de la souffrance de l'Homme :
« Elle était belle comme la révolte… elle s'appelait l'imagination ».
Sachons penser et vouloir ce que nous sommes.
En écrivant cela je réitère la nécessité d'un groupe d‘épistémologie médicale, incluant bien sûr, et en premier lieu, la psychiatrie.
Dr Jean-Pierre BOINET
Médecin

