
Gynécologue-obstétricienne de formation, Adeline Turpin a choisi de poursuivre son parcours au sein du service de chirurgie plastique et reconstructrice de Gustave Roussy. Depuis deux ans, elle se consacre à la chirurgie du cancer du sein et à la reconstruction mammaire, à la croisée de la sénologie, de l'oncologie et de la chirurgie plastique.
Une orientation peu commune pour une gynécologue-obstétricienne, mais qui paraît presque évidente lorsque l'on considère la continuité entre le traitement carcinologique, la reconstruction et l'accompagnement global des patientes. Elle nous explique la naissance de cette vocation, son parcours de formation et sa vision de l'avenir de la sénologie pour les gynécologues-obstétriciens.

Interview du Dr Adeline Turpin
Pour commencer, peux-tu nous raconter ton parcours et ce qui t'a initialement conduite vers la gynécologie-obstétrique ?
Dr Adeline Turpin.- Tout d'abord, merci de me recevoir pour cet entretien. Je suis gynécologue-obstétricienne. Originaire de l'île de La Réunion, j'ai fait mon externat à Bordeaux après ma première année sur mon île. À l'internat, j'ai initialement choisi de poursuivre une formation en médecine générale. Très rapidement, je me suis aperçue que cette spécialité purement médicale ne me convenait pas. Le bloc m'a toujours plu, l'aspect manuel de la chirurgie m'a toujours séduite et j'ai souhaité m'orienter vers une spécialité médico-chirurgicale.
J'ai donc pris la décision radicale de renoncer à mon poste (quand tu signes ce document, ça fait quelque chose !) et de repasser les ECN, sans avoir la garantie de pouvoir devenir gynécologue-obstétricienne. À force de travail acharné, conciliant stage chez le praticien et révisions intensives, j'ai obtenu un poste d'interne de gynécologie-obstétrique à l'île de La Réunion.
À quel moment as-tu découvert la chirurgie sénologique et reconstructrice ? Y a-t-il eu une rencontre, un stage ou une intervention qui a constitué un véritable déclic ?
Dr A. T.- L'internat de gynécologie-obstétrique à La Réunion est très orienté vers la prise en charge chirurgicale du pelvis (bénin ou non), mais très peu vers la sénologie. En effet, cette activité est plutôt concentrée dans le secteur privé, auquel nous n'avions pas vraiment accès en tant qu'internes. Mais la force de l'internat à l'île de La Réunion réside dans la possibilité de partir en stage inter- CHU pendant le cursus et, pour ma part, j'ai pu partir à Lille pendant un an - à l'hôpital Jeanne de Flandre puis au CLCC Oscar Lambret. Lors de mon deuxième stage, axé sur l'oncologie au centre de lutte contre le cancer, je n'avais qu'une seule idée en tête : me consacrer à l'oncologie pelvienne.
Je me suis cependant rapidement aperçue que la sénologie occupait une place importante dans l'activité des gynécologues oncologues, alors même qu'elle était souvent pas aussi attractive. Je dois reconnaître que c'était également mon cas au début du stage.
Il m'a fallu, pour cela, rencontrer des personnes passionnées et extrêmement investies, qui m'ont fait découvrir cette merveilleuse spécialité. J'ai ainsi poursuivi ma formation dans le service de sénologie de l'hôpital Saint-Louis. Je dois reconnaître que cette année de docteur junior à l'hôpital Saint-Louis (AP-HP) m'a confortée dans mon souhait de poursuivre en sénologie.
Choisir, après un DES de gynécologie-obstétrique, de se former au sein d'un service de chirurgie plastique reste un parcours assez original. Comment cette possibilité s'est-elle présentée et comment as-tu construit ce projet ?
Dr A. T.- Je dois avouer que cette arrivée dans un service de chirurgie plastique a été totalement fortuite. J'avais l'idée de poursuivre la ?in de mes études dans un centre spécialisé en sénologie et en reconstruction. J'ai toujours connu une sénologie et une reconstruction pratiquées par des gynécologues, que ce soit à La Réunion ou à Lille, mais, dans les centres parisiens, l'organisation est parfois différente. Tout naturellement, j'ai donc postulé directement dans le service de chirurgie plastique à l'Institut Gustave Roussy. À aucun moment, il ne m'a paru étonnant de travailler avec des plasticiens, car nous nous complétons mutuellement dans la prise en charge sénologique. Travailler à leurs côtés m'a permis de reconsidérer certains aspects oncologiques de la prise en charge du cancer du sein.

Comment s'est passée ton arrivée dans une équipe majoritairement composée de chirurgiens plasticiens ?
Dr A. T.- Bien sûr, arriver dans une équipe relevant d'une spécialité totalement différente de la mienne a été source d'inquiétude. Mais j'ai eu le bonheur d'intégrer une équipe chaleureuse et bienveillante, avec des collègues qui sont maintenant devenus des amis. J'ai été accompagnée dans mon activité et j'ai redécouvert le mot « entraide » au sein de cette formidable équipe.
À quoi ressemble aujourd'hui ton activité quotidienne à Gustave Roussy ?
Dr A. T.- J'ai la chance d'avoir une activité à mon propre nom, ce qui n'est pas la règle pendant tous les clinicats ou assistanats. J'ai deux journées opératoires par semaine, une consultation avec des patientes que je suis maintenant depuis deux ans, ainsi que des activités de recherche et de formation personnelle. Tout cela est bien entendu dense, mais extrêmement enrichissant.
Qu'apporte, selon toi, ta formation de gynécologue-obstétricienne à la prise en charge des patientes atteintes d'un cancer du sein ?
Dr A. T.- À mon sens, la formation de gynécologue- obstétricienne nous ouvre à une approche globale de la femme. Cette spécialité nous sensibilise à tous les aspects de la vie d'une femme et il paraît évident de penser, par exemple, à la contraception pendant et à l'issue du traitement du cancer du sein, au projet de grossesse et à la place de la PMA dans le parcours de soins. Bien entendu, les connaissances relatives à la ménopause et à son accompagnement constituent un point fort de la pratique du gynécologue, facilement transposable au suivi du cancer du sein.
Les journées en salle de naissance te manquent-elles parfois ? Envisages-tu, à terme, de reprendre une activité dans un autre champ de la gynécologie-obstétrique ?
Dr A. T.- Parfois, je ressens un manque vis-à-vis de l'adrénaline et de l'excitation de la salle de naissance. La chirurgie programmée et la prise en charge des patientes ont aussi leurs avantages et un côté très apaisant. Je n'exclus pas la possibilité de reprendre une activité d'obstétrique dans le futur, mais, pour l'instant, l'activité de sénologie et de reconstruction occupe tout mon emploi du temps.
Après deux années dans cet exercice très exigeant, comment parviens-tu à préserver un équilibre personnel en dehors de l'hôpital ? Qu'est-ce qui t'aide à prendre du recul ?
Dr A. T.- L'équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle est parfois périlleux. Le travail en centre de lutte contre le cancer est incessant et peut parfois être prenant. Heureusement, la bonne ambiance professionnelle permet d'adoucir les journées (notamment notre baby-foot). Il m'est essentiel d'avoir une vie hors de l'hôpital, avec mes amis et ma famille. Je prends également du temps pour moi, avec des activités qui me tiennent à coeur. Enfin, n'étant pas de Paris, je profite de mon temps libre pour découvrir cette magnifique ville.
Une formation spécialisée transversale (FST) en sénologie devrait être mise en place dans les prochaines années. Quel regard portes-tu sur ce projet ? Quelles compétences devrait-elle impérativement transmettre et quelle place les gynécologues-obstétriciens pourraient-ils occuper dans la chirurgie mammaire de demain ?
Dr A. T.- La mise en place d'une FST de sénologie me semble une excellente idée. Il s'agit d'une spécialité hybride, à mi-chemin entre l'oncologie et la chirurgie. Elle est souvent délaissée au profit de chirurgies du pelvis considérées comme plus « nobles ». Valoriser cette spécialité lui donnera une meilleure visibilité et la rendra plus accessible. La sénologie ne se limite pas à la chirurgie, mais englobe la prise en charge globale du cancer du sein et des pathologies bénignes. Un apprentissage théorique rigoureux, portant sur tous les aspects de la sénologie (imagerie, traitement médical, chirurgie, anatomopathologie), me semble fondamental pour la pratique. J'aurais aimé que cette FST existe au cours de ma formation.
Que conseillerais-tu à un ou une interne de gynécologie-obstétrique attiré(e) par la sénologie ou la reconstruction mammaire, mais qui hésiterait à emprunter un parcours encore peu balisé ?
Dr A. T.- Il ne faut surtout pas hésiter lorsque l'on est attiré par cette spécialité. D'un regard extérieur, elle peut sembler encore peu balisée, mais il existe de nombreuses formations complémentaires, des services entièrement dédiés et des professionnels extrêmement passionnés, qui pourront vous transmettre toutes les techniques. Bien sûr, ce parcours non fléché encore risque d'être plus difficile et de nécessiter un investissement personnel plus important afin d'obtenir les stages ou les formations nécessaires, mais, au final, tout cela en vaudra la peine.
Radostina VASILEVA
Présidente de l'AGOF

