
En écoutant mes consoeurs, mes confrères, les étudiants, et en me remémorant mes années de pratique, je ne peux que constater l'évolution rapide de notre profession. L'art dentaire traverse une période de transformation profonde. Il est des moments où une profession doit s'arrêter un instant, regarder le chemin parcouru et décider lucidement de celui qu'elle veut emprunter. La chirurgie dentaire française se trouve aujourd'hui à ce point d'équilibre fragile, entre excellence technique et tensions structurelles.
Jamais nous n'avons disposé d'outils aussi performants. La révolution numérique transforme nos pratiques et élève encore le niveau d'exigence scientifique comme la qualité des soins. Ces avancées honorent notre discipline. J'y mettrai toutefois un point de vigilance : le progrès technique participe aussi à la financiarisation de l'art dentaire et favorise, parfois, la spécialisation au détriment de l'omnipratique.
Mais alors même que nous redoublons d'ingéniosité, une autre réalité s'impose.
Dans de nombreux territoires, obtenir un rendez-vous devient difficile. Les délais s'allongent. Des familles renoncent aux soins ou les repoussent. Des enfants perdent le bénéfice d'un suivi régulier. Or les inégalités sociales se creusent toujours là où l'accès aux soins devient inégal. Lorsque la santé dépend du lieu où l'on vit ou des moyens dont on dispose, ce n'est pas seulement une difficulté d'organisation : c'est une question démocratique.
Nous savons que les pathologies bucco-dentaires frappent plus durement les publics fragiles. Nous savons qu'un défaut de prévention aujourd'hui se paie demain en traitements plus lourds, plus coûteux, plus invasifs. Nous savons enfin que le renoncement aux soins laisse des traces physiques, sociales et professionnelles durables. Si la santé devient inégalement accessible, c'est le pacte social lui-même qui se fragilise.
Nous sommes donc confrontés à une tension : excellence clinique d'un côté, fragilité organisationnelle de l'autre. La question est simple : voulons- nous subir ces évolutions ou les organiser ?
C'est dans cet esprit que j'ai proposé, et fait adopter au Sénat, la proposition de loi visant la création de la profession d'assistant en santé bucco- dentaire. Non comme une réforme symbolique, mais comme un outil d'adaptation. Il s'agit de structurer davantage le travail en équipe pour libérer du temps médical et permettre au chirurgien-dentiste de se concentrer sur les actes les plus complexes. Certains actes de prévention, de suivi ou d'imagerie seront confiés aux assistants en santé bucco-dentaire, placés sous la responsabilité du chirurgien-dentiste et dans un cadre strictement défini. La responsabilité médicale demeurera entière ; le nombre d'assistants réalisant ces actes ne pourra excéder celui des praticiens présents.

Cette évolution répond aussi à une question plus large : celle de la soutenabilité de notre modèle de protection sociale.
Notre système est une conquête précieuse, mais il demeure largement structuré autour du curatif. Nous réparons beaucoup, parfois tardivement, et à un coût croissant. Or chacun sait que, dans le domaine bucco-dentaire, la prévention est décisive. Pour le patient, comme pour l'Assurance Maladie…
Si nous voulons préserver notre modèle social, nous devons engager un véritable tournant : faire reposer davantage son équilibre sur la prévention plutôt que sur le curatif. Ce choix n'est pas seulement sanitaire ; il est économique et politique, car un système centré sur la prévention est un système plus soutenable et plus juste.

Permettre à des professionnels formés, les assistants en santé bucco-dentaire, d'intervenir dans les écoles, dans les établissements médico-sociaux, auprès des personnes âgées ou en situation de handicap, c'est replacer la prévention au centre de notre action. C'est agir avant que les inégalités ne se cristallisent. C'est faire vivre concrètement l'égalité d'accès aux soins. Créer la profession d'assistant en santé bucco-dentaire ne résoudra pas, à elle seule, toutes les tensions démographiques ou économiques. Aucune loi ne le pourrait. Mais c'est un levier concret, un outil au service des praticiens, une manière d'anticiper plutôt que de subir.


Monsieur le Sénateur
Raphaël DAUBET pour
Imad EL OURAGUI
Président de l'UNECD

