
Résumé
Le nombre de femmes sans domicile fixe vivant dans la rue est évalué à 120 000 personnes en 2024. Parmi cette frange de la population certaines ont des enfants, et n'ont plus la possibilité de les élever. Ayant la volonté de mieux connaître ces femmes mères, nous avons effectué une étude en 2019 qui a permis au sein de deux centres d'hébergement et de réinsertion sociale d'en consulter 104. La tranche d'âge moyenne était comprise entre 30 et 40 ans, elles étaient hébergées en urgence pour 85 % d'entre elles, et n'avaient pas de couverture sociale pour 37,1 %. Le motif de consultation le plus souvent observé est la psychologie pour 21 % des cas, et l'addiction la plus significative est le tabagisme pour 60 % des cas. Ces femmes avaient un seul enfant pour 61,9 % des cas, et dans 61,9 % des cas il était placé. Cette étude a l'intérêt de montrer l'importance d'une mobilisation des acteurs sociaux afin de mieux appréhender la problématique du placement qui reproduit chez les enfants le même modèle que les parents, cela en informant des travers d'une grossesse chez une femme vivant dans la rue.
Mots clés
Précarité – Mères dans la rue – Enfants placés – Centre d'hébergement et de réinsertion sociale
Keywords
Precariousness – Mothers on the street – Children in care – Shelter and social reintegration center
Introduction
L'acronyme SDF (sans domicile fixe) est un terme qui a été utilisé initialement en 1990 correspondant à une population assez hétérogène, et définie par l'Insee comme étant « toute personne ayant dormi la nuit précédant l'étude dans un lieu non prévu pour l'habitation ou dans un centre d'hébergement » (1).
La fondation Abbé Pierre a estimé en 2023 que 330 000 personnes sont sans domicile, (augmentation du nombre de 130 % par rapport à 2012) (2).
Tenant compte de la majoration significative du nombre de personnes vivant dans la rue, la proportion de femmes dans ce cas de figure a été également été impactée par cette augmentation.
D'ailleurs il est important de souligner qu'au sein de cette frange de la population les femmes représentent près de 40 % des personnes SDF (3).
En 2024, il est estimé que 120 000 femmes sont sans domicile, et 3 000 sont sans abris (3).
Leur précarité est en relation avec de nombreux facteurs : violences familiales, séparation difficile, monoparentalité, troubles du comportement…
Nous avons souvent des difficultés pour les comptabiliser car elles utilisent des stratégies pour ne pas faire paraître leurs difficultés sociales (3).
Nous avons voulu connaître les caractéristiques médico-sociales des femmes sans domicile fixe à propos de la question de leur parentalité.
C'est la raison qui nous a conduit à effectuer une étude sur ce sujet.
Matériel et méthode
Notre travail est une étude quantitative rétrospective multicentrique effectuée sur l'année 2019.
Elle a été effectuée au sein d'une population hébergée au sein de deux CHRS (centre d'hébergement et de réinsertion sociale) des Pyrénées Orientales :
Le premier est situé à Perpignan (chef-lieu du département) avec 40 places dont 27 d'urgence, et 13 dédiées à la réinsertion.
Le second sur Céret (sous-préfecture du département) avec 20 places d'hébergement d'urgence, et 20 d'hébergement au sein d'appartements (la maison relai).
Cette étude a été réalisée suite au concours d'un médecin généraliste qui travaille bénévolement, et de manière hebdomadaire, au sein de ces deux structures.
Le professionnel de santé consigne sur des fiches les données médico-sociales (âge, sexe, nature hébergement, couverture sociale, motif des consultations suivant la CISP-2, addictions éventuelles, nombre d'enfants des femmes mères, situation actuelle des enfants) concernant les consultations effectuées (4).
Par la suite ces éléments sont retranscrits sur un fichier Excel pour permettre une meilleure lisibilité de ces différentes données.
Les données sont anonymisées, et un consentement signé par les patientes a été obtenu.
Par ailleurs une déclaration auprès de la CNIL a été effectuée (référence 2236619v0).
Pour finir les éléments recueillis par le médecin généraliste sont envoyés également à l'ARS (agence régionale de santé) du fait d'une action PRAPS (plan régional action de prévention pour la santé) au sein des CHRS.
Sur la période 2019, 1004 patients ont été consultés, dont 188 femmes, et 104 ont été incluses dans notre étude.
Résultats
En ce qui concerne l'âge des patientes, il est important de souligner que 50 % d'entre elles ont un âge compris entre 30 et 40 ans, et l'ensemble de la population consultée n'a pas plus de 50 ans.
Dans 85 % des cas l'hébergement de ces patientes est effectué suivant la filière d'urgence (115).
Nous nous sommes intéressés par la suite à la couverture sociale de ces femmes (tableau 1).
Tableau 1 : Couverture sociale des femmes ayant des enfants en %.

Pour continuer nous nous sommes intéressés aux 5 motifs de consultations les plus fréquents selon la CISP-2 (tableau 2).
En ce qui concerne les addictions, nous voyons :
Que le tabagisme est l'addiction la plus fré- quente avec 60 % des cas.
Que 1 % de ces femmes ont une addiction à l'alcool, et les substances psychoactives.
Que 1,9 % ont des addictions avec alcool, tabac, et substances psychoactives.
Que 15,2 % déclarent ne pas avoir d'addictions.
Chez ces 104 femmes, 61,9 % avaient un enfant, 31,4 % en avaient 2, 5,7 % en avaient 3, et 1 % en avaient 4.
Pour finir le tableau 3 évalue la situation des enfants.
Tableau 2 : Les 5 motifs de consultation les plus fréquents des femmes ayant des enfants en %.

Tableau 3 : Situation des enfants des femmes hébergées au sein des 2 CHRS.

Discussion
À partir des données sociales
En reprenant les données concernant l'âge des patientes, nous voyons dans un premier temps que les femmes incluses dans notre étude ont toutes moins de 50 ans.
Le centre d'observation de la société met en lumière le fait que l'âge moyen des patients dans la rue est de 40 ans (5).
Le rapport effectué par le Sénat met en évidence le fait que l'âge moyen des femmes vivant dans la rue est compris entre 35 et 40 ans (3).
Il est vrai par ailleurs que l'espérance de vie des SDF est en moyenne de 47,7 ans (données de 2024) (6).
Ces éléments provenant de différentes études réalisées permettent de valider les chiffres fournis concernant l'âge moyen de nos patientes.
L'hébergement d'urgence est l'élément qui doit également être pris en compte, car dans notre étude c'est un élément prépondérant avec 85 % des cas de figure.
En fait au sein du département des Pyrénées Orientales, différents lieux d'accueil existent pour les femmes sans abri (7).
Celles qui sont hébergées au sein des 2 CHRS de notre étude sont celles qui présentent une plus grande précarité sociale.
Cela s'explique par le fait que les 2 CHRS sont des lieux d'accueil mixtes, et il est souvent difficile pour une femme de se faire une place sans être importunée par les hommes qui sont également hébergés.
En ce qui concerne la couverture sociale, nous voyons que pour 37,1 % des cas les femmes de notre étude n'ont pas de couverture sociale, et 34,3 % d'entre elles ont la C2S (complémentaire santé solidaire).
Thibaut Besozzi en 2020 soulignait que 86 % des sans-domicile avaient une couverture sociale (8).
Le BEH en 2012 mettait en lumière le fait que près de 30 % des sans abris n'avaient pas de couverture sociale (9).
Même si les références que nous avons proposées proviennent de travaux réalisés à des périodes différentes, et donnent des valeurs assez différentes, plusieurs points peuvent être discutés :
Tout d'abord il est intéressant de noter le fait que la population concernée n'est pas la même. En ce qui nous concerne il s'agit de femmes sans domicile, et les études effectuées l'ont été avec des SDF hommes et femmes.
Ensuite, et comme nous avons pu le dire précédemment, la population féminine de nos deux CHRS est plus désocialisée, car des solutions d'hébergement plus confortables (non mixtes) peuvent être proposés à ces dernières.
Pour finir il est intéressant de voir les différences entre les données des 2 études proposées (celle de T. Besozzi, et celle du BEH), ce qui nous montre qu'en fonction du référentiel on peut avoir des chiffres différents. Cela met en exergue le fait que l'accompagnement social n'est pas identique en fonction des structures, mais aussi en fonction des lieux de vie.
À partir des données médicales
Le motif de consultation de ces femmes ayant des enfants est majoritairement d'ordre psychiatrique pour 21 % des cas.
En fait l'étude SAMENTA réalisée en 2009 met en avant le fait qu'un tiers des SDF souffre d'une pathologie psychiatrique (10).
En 2013 l'étude ENFAMS (enfants et familles sans logement en Île-de-France) permet de souligner le fait qu'un tiers des patientes hébergées via le 115 présente un syndrome dépressif (11).
Ces deux études (la dernière étant celle qui se rapproche le plus de notre population) confortent nos données sur les motifs principaux de consultation, motif les plus souvent en relation avec un état dépressif.
En ce qui concerne les addictions, le tabagisme se taille une part de choix avec 60 % des patients concernés par cette addiction.
Aux États-Unis, 70 % des personnes sans abri fument, selon une enquête réalisée en 2016 (12).
En France en 2022 on note le fait que 42 % des personnes au chômage fument (13).
L'étude de Moisy Muriel de 2015 met en évidence le fait que 18 % de femmes à la rue en dépression ont un profil de consommatrices à risques (9).
Nous voyons dans notre cas de figure une surreprésentation du tabagisme, cela s'explique par la plus grande précarité de ces personnes.
De plus ces dernières étant dans un collectif, il est plus aisé pour ces dernières d'être entraînées vers ce type d'addiction qui est tolérée dans les 2 CHRS.
En ce qui concerne les autres addictions, nous voyons que le pourcentage reste ridicule, mais ces résultats peuvent être biaisés, car provenant d'une base déclarative.
Discussion concernant la parentalité
Le nombre d'enfants de ces personnes sans domicile fixe est majoritairement de 1 enfant pour 61,9 % des cas, et 2 pour 31,4 % des cas.
En 2019, selon le centre d'observation de la société, les familles avec un enfant représentaient 45 % des cas, et avec deux enfants 39 % des cas (14).
Cette différence avec les femmes sans abri s'explique aisément :
Du fait de la précarité qui fait prendre conscience à certaines de ces femmes de l'importance de ne pas avoir d'enfants qu'elles ne pourraient élever de manière satisfaisante.
Du fait d'un encadrement social qui les encourage à ne pas avoir d'enfants compte tenu de la précarité de leur situation.
Du fait d'une prise de conscience des conséquences d'un accouchement qui va conduire à un placement de leur progéniture, ce qui est souvent un déchirement. Ce n'est pas parce que ces femmes sont dans la rue qu'elles n'ont pas un instinct maternel.
Le placement des enfants des femmes sans abri est majoritairement effectué dans des foyers ou des familles d'accueil pour 61,9 % des cas, et dans 25,7 % des cas au sein des familles (parents, ou fratrie).
Le placement d'un enfant dans un foyer, ou une famille, d'accueil est une mesure prise par le juge des enfants et elle a pour but la protection des enfants (15).
Ce dernier peut, dans le cas d'un support familial suffisamment satisfaisant, donner la possibilité à la famille de prendre en charge un enfant que les parents ne peuvent élever (15).
Comme nous pouvons le comprendre une telle mesure n'est pas prise à la légère, et elle tient compte de la réalité du terrain.
Au sein des 2 CHRS, les femmes hébergées ayant des enfants, ont souvent été en couple (avec fréquemment de partenaires différents) avec des personnes ayant les mêmes caractéristiques médico-sociales qu'elles.
De ce fait il est difficile pour ces dernières de confier au conjoint les enfants.
Parallèlement, et comme nous le savons parmi les SDF rencontrés et qui peuvent avoir des enfants, 23 % étaient placés dans un foyer ou une famille d'accueil durant leur enfance (16).
Cela permet de comprendre que le support familial n'est pas en adéquation pour pouvoir recevoir un enfant.
De ce fait le nombre de parents qui sont dans la capacité de recevoir des enfants reste plus restreint.
Conclusion
Même si cette étude peut être critiquée sur plusieurs points : réalisation uniquement dans deux CHRS, données collectées par un seul professionnel de santé, étude basée sur des recueils déclaratifs, elle nous éclaire sur un sujet rarement développé par les médias.
Nous voyons que les femmes ayant des enfants, et vivant dans la rue, sont dans la grande précarité (hébergement d'urgence, et absence de couverture sociale pour un grand nombre).
Leur progéniture n'est pas importante du fait d'une prise de conscience de leur situation, mais aussi probablement d'un accompagnement leur permettant de comprendre les difficultés d'élever un enfant dans de telles conditions.
Ce qui doit nous faire réagir, c'est le fait qu'en grande majorité les enfants de ces femmes vivant dans la rue sont placés dans des foyers.
Ce qui est quelque peu dérangeant c'est de voir qu'adultes ils reproduisent le schéma des parents.
De ce fait tout professionnel de santé, mais aussi tout travailleur social, doit prendre conscience de cette situation afin d'intervenir pour informer ces femmes des conséquences d'une grossesse dans une situation de précarité.
Bibliographie
1.Rullac S, Ott L. Dictionnaire pratique du travail social. Ed Dunod 2015.
2.Roisin-Pillot L. 28ème rapport de la fondation Abbé Pierre : les femmes, premières victimes du mal-logement.
https://www.rcf.fr/articles/ecologie-et-solidarite/28eme-rapport-de-la-fondation-abbepierre-les-femmes-premieres
3. Femmes sans abri, la face cachée de la rue. Rapport. https://www.senat.fr/rap/r24-015-1/r24-015-12.html
4.Letrilliart L. CISP-2 : quésaco ? Exercer 2014 ; 114 : 158-161.
5.La santé précaire des sans domicile. https://www.observationsociete.fr/revenus/pauvrete/la-sante-precairesansdomicile/
6.Pacôme C. Qu'est-ce qu'un SDF ? Une approche sociologue, et statistique des personnes sans logis en France.
https://www.aide-sociale.fr/approche-sociologique-et-statistique-des-personnes-sdf/
7.Hébergement social-Pyrénées Orientales (66).
https://www.sanitaire-social.com/annuaire-action-sociale/hebergement-social/liste-pyrenees-orientales-66
8.Besozzi T. Idées reçues sur les SDF. Ed Le Cavalier bleu 2020.
9.Moisy M. Etat de santé et conditions de vie des populations sans domicile. https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2015/36-37/2015_36-37_2.html
10.Laporte A. La santé mentale et les addictions chez les personnes sans logement personnel d'Ile de France.
https://www.samusocial.paris/sites/default/files/2018-10/samenta_web_0.pdf
11.Arnaud A, Caum C, De Watrigant T, et al. ENFAMS : Enfants et familles sans logement personnel en Île de France Premiers résultats de l'enquête quantitative.
https://www.santepubliquefrance.fr/docs/rapportsynthese/enfams-enfants-et-familles-sans-logement-personnel-en-ile-de-france-premiers-resultats-de-lenquete
12.Tobacco use among the homeless population : FAQ.
https://www.publichealthlawcenter.org/sites/default/files/resources/tclc-homeless-tobacco-FAQ-2016.pdf
13.Le Romanser A. Tabagisme chez les plus précaires : « La dépendance à la nicotine est plus importante dans les milieux défavorisés ».
https://www.liberation.fr/societe/sante/tabagisme-chez-les-plus-precaires-la-dependance-a-la-nicotine-est-plus-importante-dans-les-milieux-defavorises-20230531_4JZQ3DCSN5E5TKT7UOCEVYBGNU/
14.Deux enfants par famille, un modèle qui reste minoritaire. https://www.observationsociete.fr/structures-familiales/enfants_par_famille/
15.Près d'un quart des SDF sont des anciens enfants placés (Insee).
http://www.touteduc.fr/fr/archives/id-12849-pres-d-un-quart-des-sdf-sont-d-anciens-enfants-places-insee-
Auteurs
1. FRANCES PIERRE • Médecin généraliste • 1 rue Saint Jean Baptiste • 66650 Banyuls-sur-Mer
2. SOULIER Doryan • Externe • 63000 Clermont-Ferrand
3. ZERBIB Raphaël • Médecin généraliste • 36 rue de Vaucouleurs • 75011 Paris
4. GAUBERT Robert • Psychiatre • 53 avenue Jean Giraudoux • 66000 Perpignan
5. COMTE Ulysse • Interne en médecine générale HIA Percy

