Actualités : Le risque suicidaire en 2025 quelle prévention dans notre société ambivalente ?

Publié le 14 janv. 2026 à 13:48
Article paru dans la revue « INPH / Le Mag de l’INPH » / INPH N°32

Une grande cause santé mentale contrastée pour la prévention du suicide

La politique de prévention du suicide portée par la DGS depuis plus de 20 ans, s'est vue réaffirmée avec l'instruction de 20221 déclinant les 5 axes de stratégie nationale.

La tentative de suicide restant le premier facteur de risque de décès par suicide, le premier axe concerne donc le déploiement national du dispositif VigilanS de prévention de la réitération suicidaire. Le deuxième concerne la réactualisation de la formation au repérage / évaluation / intervention auprès des personnes en crise suicidaire. La prévention de la contagion suicidaire (effet Werther) porte sur les environnements numériques et les médias, le développement des actions de post-ventions individuelles et collectives ainsi que l'identification et la mise en place d'un plan de prévention des hotspots2. Pour compléter, un numéro national de prévention du suicide 3114 a été mis en place depuis octobre 2022. Enfin le dernier axe concerne l'information du public.

Le coût des suicides et des tentatives de suicide estimé à 24 milliards d'euros par an

Malgré une volonté politique forte, les derniers chiffres de décès par suicide représentent 9 200 décès en 2022, soit 1 suicide toutes les heures en France et trois fois plus de décès que par accident de la route. On observe ces dernières années une stagnation voire une légère augmentation des décès. Par ailleurs le coût des suicides, mort hautement évitable, est estimé à 18.5 milliards d'euros et celui des tentatives de suicide (environ 200 000 par an) à 5.4 milliards d'euros3 pour notre pays.

Évolution du taux brut de mortalité par suicide ou lésion auto-infligée selon la classe d'âge, en 2010 et 2020

Lecture • En 2010, le taux brut de mortalité par suicide ou lésion auto-infligée était de 14,5 pour 100 000 habitants chez les femmes âgées de 45-54 ans.
Champ • Personnes décédées par suicide ou lésion auto-infligée en 2010 et 2020 en France métropolitaine.
Source • Inserm-CepiDc, 2020.

Être une jeune femme est un facteur de risque de décès par suicide

Le suicide constitue la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de moins de 25 ans. C'est aussi la tranche d'âge dont le taux de suicide reste le moins élevé (2,7 pour 100 000 habitants contre 13,3 pour l'ensemble de la population). De façon inquiétante, le nombre de décès par suicide chez les jeunes femmes a augmenté de près de 40 % entre 2020 et 2022 (passant de 1,15 à 1,60 pour 100 000)4.

L'accélération de ce phénomène est constatée dans de nombreux pays occidentaux et asiatiques. Parmi les différents facteurs explicatifs sont retrouvés les violences sexistes et sexuelles, les injonctions de genre (dont la diffusion est largement amplifiée par les réseaux sociaux numériques) mais aussi l'éco anxiété et le poids grandissant de la socialisation médiatisée en général.

L'enquête Escapad5 (2022) auprès des jeunes de 17 ans montrait que près d'un quart des adolescentes en France déclaraient avoir eu des pensées suicidaires au cours de l'année et environ 5 % auraient fait une tentative de suicide les ayant menées à l'hôpital au cours de leur vie. À noter depuis la période post-Covid une augmentation importante de la prévalence des syndromes anxiodépressifs chez les jeunes en général.

Les personnes âgées meurent 3 fois plus par suicide

À l'autre bout de la pyramide des âges, nous retrouvons les personnes âgées dont le risque de décès par suicide est le plus élevé (35,2 pour 100000), près de 3 fois plus que celui de l'ensemble de la population. Les hommes de 85 ans sont de très loin la population la plus à risque (86/100000). La forte progression entre 2021 et 2022 des décès par suicide chez nos aînés dans un contexte de vieillissement de la population et d'exigence sociétale prônant l'autonomie comme valeur suprême, doit nous alerter sur leur mal-être.

Des travaux qualitatifs (enquête Malâge6) montrent que chez les hommes, les comportements suicidaires surviendraient à l‘occasion d‘évènements de vie comme l'entrée en EHPAD, marquant une perte de pouvoir décisionnel sur leur quotidien. La situation des femmes âgées ayant des comportements suicidaires se caractéri-serait en revanche par un mal-être accumulé sur un temps long, dans lequel le rôle du travail de care serait central. Certaines y adhèrent au point de vouloir accompagner leur conjoint dans la mort quand d'autres expliquent leurs tentatives de suicide par l'épuisement provoqué par les attentes de leurs proches et une charge de travail domestique et familiale insupportable, à un moment de la vie où les soutiens économiques et sociaux se fragilisent.

Nouvel enjeu à venir : le droit au suicide médicalement assisté

C'est dans ce contexte que le projet de loi sur « la fin de vie » se propose de légaliser le suicide assisté et l'euthanasie dans notre pays7. La proposition de loi française va bien au-delà de la légalisation d'une exception puisqu'elle propose un nouveau droit, à l'instar du Canada. À noter que ce dernier, confronté à une augmentation importante des demandes d'admissibilité à l'AMM (Aide Médicale à Mourir) par les personnes souffrant d'une maladie mentale, reporte cette ouverture à 2027.

Même si le taux de suicide n'apparait pas modifié dans les pays ayant légiféré l'exception d'aide active à mourir, et sans « déport » a priori des suicides vers ces dispositifs, nous devons être vigilants envers les personnes les plus vulnérables, tout particulièrement celles ayant une maladie mentale, les personnes âgées ou ayant un handicap.

En effet, même si ceux qui pensent à l'aide active à mourir sont majoritairement diplômés et de milieu socioéconomique élevé, un phénomène de pente glissante par pression sociale ne peut être ignoré, possiblement accentué par les inégalités sociales et territoriales.

Dans le contexte actuel avec un accès aux soins, et encore plus aux soins palliatifs et/ou psychiatriques, relevant du parcours du combattant, et la nécessité de trouver des milliards d'économies alors même que la dernière année de vie pèse très lourd, nous ne pouvons qu'être inquiets sur le risque de demandes de suicide altruistes non repérées comme telles.

Crise suicidaire ou demande légitime ?

Nombre de patients psychiatriques seront légitimes à demander pouvoir être accompagnés médicalement à mourir, au nom d'une souffrance psychologique insupportable, de leur pathologie incurable engageant le pronostic vital, et de leur droit à refuser les traitements même si ceux-ci peuvent soulager la souffrance.

Le délai de réponse de 2 semaines imposé au médecin est peu compatible avec la nécessité d'accueillir, écouter et questionner cette souffrance conduisantà une demande de mort. De plus, réel danger pour la prévention du suicide, la proposition de loi prévoit une peine d'emprisonnement de 3 ans et une amende de 45 000 euros pour tout fait « d'empêcher ou de tenter d'empêcher de pratiquer ou de s'informer sur l'aide à mourir par tout moyen » ou en cas de « pressions morales et psychologiques,… menaces ou tout acte d'intimidation à l'encontre… des patients souhaitant recourir à l'aide à mourir ou de l'entourage de ces derniers ». Comme le souligne l'avis n°1 du Collectif Démocratie, Éthique et Solidarités, « [ce délit] est le premier pilier d'un projet de société tout autre, dont la préoccupation est non pas la lutte contre les douleurs réfractaires enfin de vie mais la volonté de prôner une autodétermination quasi absolue dans une approche ultralibérale8 ». Le travail auprès des personnes suicidaires sera-t-il encore réellement possible suite à cette loi ? La question se pose9.

Une nécessité : développer les soins palliatifs en psychiatrie

Il n'y a pas de demande de mort sans souffrance. Développer les prises en charge de la douleur morale et les soins palliatifs en psychiatrie est un enjeu essentiel pour les prochaines années. Poursuivre le développement de la prévention du suicide, augmenter les ressources allouées aux services de soutien, accroître les ressources disponibles, développer des programmes ciblés pour identifier et aider les personnes à risque diminuera le nombre de morts par suicide. Et une approche proactive permettra d'alléger la charge économique mais surtout d'améliorer la qualité de vie de nombreuses personnes. À l'aune de la fermeture de nombre de lits d'hospitalisation, le développement des soins ambulatoires reste toujours autant d'actualité.

Références

1. INSTRUCTION N° DGS/SP4/2022/171 du 6 juillet 2022 actualisant l'instruction n° DGS/SP4/2019/190 du 10 septembre 2019 et relative à la stratégie nationale de prévention du suicide https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/ instruction_dgs_sp4_2022_171_du_06072022.pdf

2. Note d'information n° DGS/SP4/2025/114 du 28 juillet 2025 relative au plan d'action visant à prévenir les phénomènes de contagion suicidaire intégré à la Stratégie nationale de prévention du suicide. https://bulletins officiels.social.gouv.fr/notedinformation- ndeg-dgssp42025114-du-28-juillet-2025-relative-au-plan-daction-visant prevenir-lesphenomenes- de-contagion-suicidaire-integre-la- strategie-nationale-de-prevention-du-suicide

3. The cost of illness and burden of suicide and suicide attempts in France – Auteurs : Laeticia Blampain Segar, Charles Laidi, Ophélia Godin, Philippe Courtet, Guillaume Vaiva, Marion Leboyer, Isabelle Durand-Zaleski. BMC Psychiatry, 2024 Mar 19;24(1):215._doi: 10.1186/s12888-024-05632-3.

4. Santé publique France, Eurostat 2020, 6e rapport ONS 2025.

5. ESACAPAD, 20 ans d'observation des usages à l'adolescence, 2022 https://www.ofdt.fr/sites/ofdt/ files/2023 08/field_media_document-3296-doc_num--explnum_id-32662-.pdf

6. Mal-être au grand-âge en contexte pandémique, VOLERY I., BALARD F. et al, 2024 https://shs.hal.science/halshs 04662849/file/rapport%20malage%20V_ nal%208.9.2023%281%29.pdf

7. Proposition de loi relative à la fin de vie N°1100 https://www.assemblee nationale.fr/dyn/17/textes/l17b1100_proposition-loi

8. Collectif Démocratie, Éthique et Solidarités, Fin de vie : les enjeux d'une loi en faveur d'une mort programmée, Avis n°1, 3 avril 2025 https://collectif-des.fr/wp-content/uploads/ 2025/04/AVIS-WEB2.pdf

9. Va-t-on légaliser la mort provoquée ? La psychiatrie face au risque de l'euthanasie et du suicide assisté. OMNES C., CHASTANG F., 2025 https://www.fondapol.org/etude/va-t-on-legaliserla-mort-provoquee-la-psychiatrie-face-au risquede- leuthanasie-et-du-suicide-assiste/

Dre Cécile OMNES
Responsable du pôle Psychiatrie 
au Centre Hospitalier Charcot
à Rambouillet

Publié le 1768394914000