
Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous parler de votre rôle à Gustave Roussy ?
Je suis Camelia Billard-Sandu, oncologue médical et praticien spécialiste des CLCC, actuellement Chef de Service d'hospitalisation du Département d'Oncologie-Radiothérapie à Gustave Roussy. Je suis responsable de l'Expérience et Partenariat Patient à la Direction Qualité, Gestion des risques et Patientèle. Au niveau de l'enseignement, je suis coordinatrice du Diplôme Universitaire « Photobiomodulation dans les Soins Oncologiques de Support » (Université Paris Saclay) et du Séminaire Photobiomodulation (Gustave Roussy Education).
Qu'est-ce qui vous a motivé à vous intéresser à la photobiomodulation en radiothérapie ?
Mon intérêt pour la photobiomodulation (PBM) en radiothérapie est né de ma pratique auprès de patients atteints de cancers des voies aérodigestives supérieures, souvent confrontés à des toxicités invalidantes comme la mucite ou la radiodermite. Face à ces effets secondaires difficiles à prévenir ou à traiter, la PBM m'est apparue comme une solution prometteuse : non invasive, bien tolérée et simple à intégrer dans les parcours de soins. Si les données scientifiques restent encore à consolider, les résultats cliniques observés depuis plusieurs années suggèrent un réel bénéfice en termes de qualité de vie et de continuité des traitements oncologiques.
Contexte et mise en place de la technique
Quelles étaient les problématiques principales rencontrées par les patients en termes d'effets secondaires radio-induits avant l'introduction de la photobiomodulation ?
Avant l'introduction de la photobiomodulation, les patients atteints de cancers ORL traités par radiothérapie étaient fréquemment confrontés à des effets secondaires sévères tels que les mucites, radiodermites, xérostomies et dysphagies. Ces complications entraînaient des douleurs intenses, une dénutrition, des infections et des hospitalisations prolongées, compromettant à la fois la qualité de vie et la continuité des traitements. Depuis 2021, avec l'intégration de la photobiomodulation à Gustave Roussy, nous constatons une réduction significative de ces toxicités. Cette évolution a profondément transformé les parcours de soins : la majorité des patients restent désormais en ambulatoire pendant et après la radiothérapie, ce qui a permis de limiter les hospitalisations non programmées.
Comment a émergé l'idée d'intégrer cette technique à Gustave Roussy ?
L'intégration de la photobiomodulation à Gustave Roussy est née d'un constat récurrent d'impuissance face à la souffrance importante des patients durant la radiothérapie. Les premières données disponibles étaient encourageantes, et les retours d'expérience de collègues ainsi que de patients ayant bénéficié de cette approche dans d'autres centres ont renforcé ma conviction quant à sa pertinence en soins de support.
Quelles ont été les étapes clés de sa mise en place (formation, acquisition des équipements, validation clinique) ?
La mise en place de la photobiomodulation à Gustave Roussy a suivi une démarche structurée, adaptée aux spécificités de la radiothérapie et des soins de support. Après avoir défini les indications prioritaires et estimé l'activité attendue, nous avons formé les équipes médicales et paramédicales, en intégrant un protocole de coopération pour permettre la délégation des actes. L'organisation a inclus la sélection du matériel, l'aménagement des espaces dédiés, la traçabilité des séances et la création de documents à destination des patients. À présent, l'intégration de la PBM dans une dynamique de recherche clinique constitue un levier majeur pour en évaluer scientifiquement les bénéfices et contribuer à l'évolution de cette technique en tant que soins de support.
Avez-vous rencontré des freins (techniques, budgétaires, organisationnels) et comment les avez-vous surmontés ?
Oui, plusieurs freins ont été rencontrés lors du déploiement de cette nouvelle activité, notamment en raison du faible niveau de preuve initial :
1. Budgétaires : Coût des équipements
Nous avons demandé de financements internes (plan de financement des dispositifs médicaux) et externes (partenariats industriels) et nous avons répondu à plusieurs appels à projets.
2. Organisationnels et techniques : Nécessité de réorganiser le parcours de soins
Nous avons mis en place une formation progressive du personnel dédié (formations théoriques et pratiques), élaboré des protocoles standardisés, et adapté les locaux à cette nouvelle activité.
3. Culturels : Scepticisme initial des professionnels
Plusieurs actions de sensibilisation ont été réalisées via des réunions scientifiques, et les différentes formes d'enseignement (DU, séminaire). Mais le levier le plus important reste les retours positifs des patients qui ont pu bénéficier de la photobiomodulation.
Fonctionnement et application clinique
À quels types de patients et d'indications cette technique est-elle proposée à GR ?
La photobiomodulation est proposée soit de façon préventive, soit à visée curative, en fonction des besoins cliniques des patients. Elle s'intègre aujourd'hui dans notre arsenal de soins oncologiques de support.
En oncologie ORL, par exemple, nous l'utilisons pour prévenir ou traiter les effets secondaires liés à la radiothérapie tels que la mucite, la radiodermite, la xérostomie, la dysphagie, la fibrose radique ou encore le trismus.
Nous la proposons également dans le traitement des neuropathies périphériques induites par la chimiothérapie, notamment celles liées au taxol ou aux sels de platine comme l'oxaliplatine et le cisplatine.
Elle est aussi indiquée dans la prise en charge du syndrome main-pied, des douleurs séquellaires post-chirurgie ou post-radiothérapie, ainsi que pour favoriser la cicatrisation des plaies chirurgicales complexes.
Quels sont les premiers retours des patients et des équipes médicales sur son efficacité et sa tolérance ?
Les premiers retours, tant de la part des patients que des équipes médicales, sont très encourageants.
Pour les patients :
- Une réduction notable des douleurs, souvent observée dans les heures suivant les séances de photobiomodulation. Moins de besoin en antalgiques.
- Une cicatrisation plus rapide, tant au niveau cutané que des muqueuses.
- La possibilité de se nourrir après chaque séance, grâce à la diminution des douleurs, le rétablissement de la salivation et la guérison des ulcérations buccales pendant la radiothérapie.
- Une amélioration des troubles de l'élocution post-radiothérapie.
Du côté des équipes médicales :
- Une diminution des toxicités et une meilleure observance des traitements.
- Moins d'hospitalisations non-programmées.
- Patients très contents de pouvoir en bénéficier.
- Une technique simple à mettre en oeuvre et bien acceptée après une formation.
- Ces retours positifs nous motivent à poursuivre cette approche et à évaluer son impact à travers des études cliniques et des recueils d'expérience patient.
Y a-t-il des effets secondaires ou des contre-indications à cette approche ?
La photobiomodulation est une technique bien tolérée, dont l'intérêt repose sur son caractère non invasif et l'absence de toxicité notable à ce jour. Effet secondaire possible : Parfois, une légère exacerbation des symptômes peut survenir avant une amélioration progressive.
Principales contre-indications :
- Lésions tumorales actives non traitées dans la zone ciblée : par principe de précaution, en l'absence de données concluant à l'absence totale de risque pro-tumoral.
- Grossesse : contre-indiquée par précaution, bien qu'aucun effet délétère n'ait été rapporté.
- Épilepsie photosensible : un risque théorique de crise existe, bien que très faible. Une évaluation médicale préalable est essentielle pour vérifier l'indication et écarter toute situation à risque.
Impact et perspectives
En quoi la photobiomodulation change-t-elle la prise en charge des patients en radiothérapie ?
La photobiomodulation a profondément modifié la prise en charge des patients en radiothérapie, en agissant sur plusieurs leviers essentiels :
Réduction des effets secondaires : Elle diminue significativement les toxicités radio-induites telles que mucites, xérostomies ou radiodermites, améliorant ainsi la tolérance au traitement.
Meilleure continuité des soins : En limitant la douleur et les complications, elle réduit le recours aux antalgiques et à la nutrition artificielle, permettant aux patients de suivre leur traitement sans interruption.
Optimisation du parcours thérapeutique : En intervenant de manière préventive, elle préserve le parcours de soins initial, réduit les soins non programmés et évite les passages aux urgences.
Voyez-vous une évolution du protocole ou une extension à d'autres indications en oncologie ?
Oui, des évolutions du protocole et des extensions d'indication sont en cours de réflexion. Concernant l'optimisation des protocoles actuels, des études de dosimétrie sont en cours pour affiner les paramètres d'irradiation afin de maximiser l'efficacité et de personnaliser le protocole en fonction des différents profils de patients.
Par ailleurs, plusieurs projets de recherche sont en développement pour une utilisation plus précoce de la photobiomodulation, en prévention plutôt qu'en traitement curatif des effets secondaires. Nous souhaitons explorer également de nouvelles indications en oncologie, telles que :
- La prevention des radiodermites dans les cancers de la sphère ORL et ano-génitale.
- La prévention des neuropathies périphériques induites par la chimiothérapie.
- Le traitement du syndrome main-pied.
- Les stomatites induites par les nouvelles thérapies en oncologie, comme les immunothérapies et les anticorps conjugués (ADC).
- La cicatrisation des lambeaux en chirurgie ORL.
Y a-t-il des études en cours ou des projets de recherche pour évaluer plus précisément son efficacité à Gustave Roussy ?
Oui, plusieurs travaux sont en cours à Gustave Roussy pour évaluer plus précisément l'efficacité de la photobiomodulation. Une étude de dosimétrie réalisée par nos physiciens-chercheurs sera prochainement publiée. De plus, les résultats d'une cohorte rétrospective de patients atteints de cancers ORL ayant bénéficié de la photobiomodulation pour prévenir les mucites et les radiodermites pendant leur radiochimiothérapie seront présentés lors du congrès ESTRO 2025. D'autres projets de recherche sont également en cours de soumission pour financement (PHRC, INCA, Ligue contre le Cancer).
Selon vous, la photobiomodulation pourrait-elle devenir un standard dans la gestion des toxicités radio-induites ?
Oui, la photobiomodulation a un fort potentiel pour devenir un standard dans la gestion des toxicités radio-induites, sous certaines conditions.
D'une part, les résultats cliniques actuels sont encourageants, notamment pour la prévention des mucites et radiodermites chez les patients traités par radiochimiothérapie. La tolérance est excellente, la technique est non invasive, reproductible, et bien acceptée par les patients.
D'autre part, pour qu'elle devienne un standard, plusieurs étapes restent nécessaires :
- Renforcement des preuves scientifiques via des études cliniques multicentriques et randomisées.
- Harmonisation des protocoles entre les centres utilisant cette thérapie.
- Formation des équipes.
- Reconnaissance institutionnelle et financement de l'acte PBM.
La PBM pourrait devenir un standard, à condition de franchir les étapes nécessaires à sa validation scientifique, organisationnelle et réglementaire. Les dynamiques actuelles sont très favorables en ce sens.

Conclusion et message clé
Un message que vous souhaiteriez adresser aux patients ou aux professionnels de santé sur cette technique ?
Aux patients, je souhaite dire qu'il existe aujourd'hui des approches complémentaires qui peuvent améliorer leur confort et leur qualité de vie pendant les traitements. Il est important d'en parler avec leur équipe soignante.
Aux professionnels de santé, j'aimerais souligner que cette technique mérite d'être mieux connue, intégrée précocement dans les parcours de soins, et considérée comme un véritable outil de soins de support.
Aux plus jeunes collègues radiothérapeutes : Soyez curieux, osez tester de nouvelles approches et gardez toujours en tête l'humain derrière la technique.
Comment voyez-vous l'avenir de la radiothérapie avec l'intégration croissante de nouvelles approches comme la photobiomodulation ?
L'avenir de la radiothérapie s'inscrit résolument dans une dynamique d'innovation où les approches complémentaires comme la photobiomodulation trouvent toute leur place.
L'intégration croissante de la PBM dans les centres de radiothérapie témoigne d'un changement de paradigme : il ne s'agit plus uniquement de cibler la tumeur, mais également de prendre soin du patient dans sa globalité. C'est une évolution vers une radiothérapie plus humaine et plus personnalisée.
Bonus : Anecdote ou retour patient marquant
Patiente présentant une désunion persistante depuis 3 mois après une tumorectomie du sein, retardant le début de la radiothérapie postopératoire. En seulement trois séances de photobiomodulation, la plaie s'est complètement cicatrisée, permettant le démarrage du traitement. « Ma plaie suintait depuis trois mois, ce qui m'empêchait de commencer la radiothérapie. Après une séance de photobiomodulation, le suintement a cessé. Trois séances plus tard, la plaie était complètement fermée. J'ai enfin pu débuter mon traitement, et cela m'a véritablement reboosté. »
Patiente présentant une neuropathie périphérique post-oxaliplatine dans le cadre d'un traitement adjuvant pour un cancer colorectal : « 11 mars 2024 : C'est quelque chose de très pénible, souvent douloureux, avec des hauts -rares- et beaucoup de bas. C'est une souffrance en dents de scie, présente jour et nuit. Le plus difficile, c'est que ça ne se voit pas de l'extérieur. Les gens ont du mal à comprendre ce qu'on endure, y compris parfois dans le milieu médical… Avec la photobiomodulation, je sens une nette amélioration, surtout au niveau des mains. Ce n'est pas miraculeux, mais il y a un vrai mieux. Pour les pieds, comme vous me l'aviez expliqué, cela semble effectivement plus long.
17 mai 2024 : L'amélioration se confirme, surtout au niveau des mains : j'ai récupéré mes auriculaires et je ressens un net mieux dans les autres doigts. Pour les pieds, l'évolution est plus lente. Il y a du changement, mais la gêne reste présente, parfois douloureuse, avec des variations selon les jours, et même selon les moments de la journée ou de la nuit. »
Un témoignage ou une expérience particulière qui vous a convaincue de l'impact positif de cette technique ?
Un patient jeune, suivi pour un cancer ORL, présentait des séquelles post-radiothérapie majeures dix ans après ses traitements, notamment un trismus très sévère qui l'empêchait d'ouvrir la bouche. Il se nourrissait exclusivement à la paille et avait des difficultés à s'exprimer.
Après une dizaine de séances de photobiomodulation, il a commencé à remanger à la cuillère et sa parole est devenue plus claire et compréhensible. Il a même pu réutiliser son téléphone pour parler, au lieu de devoir écrire des messages.
Ces exemples illustre l'impact concret de cette approche sur la vie quotidienne des patients. C'est une progression discrète, mais profondément significative.

Dr Camélia BILLARD-SANDU
Oncologue médical
Institut Gustave-Roussy
Villejuif

