
Au jeu du versus anachronique, opposer Tosquelles et Dejours permet de s'essayer, d'une manière décalée, à l'analyse de la panne de sens qui préoccupe le monde de la santé en 2025. Et il y a aussi quelque chose de jubilatoire, peut-être même de risqué, d'un point de vue strictement académique, à opposer l'icône Tosquelles au Déjours lanceur d'alerte.
L'icône
Tosquelles est une icône parce qu'il a su penser le soin comme un acte profondément politique et poétique, forgé dans l'épreuve de l'histoire. Né en Catalogne, il fut psychiatre, républicain et militant antifasciste pendant la guerre civile espagnole. Contraint à l'exil après la victoire franquiste, il trouva refuge en France, à Saint-Alban, un asile perdu en Lozère (que les lozériens me pardonnent !). Notons au passage que l'asile pour un réfugié ne désigne rien de péjoratif, bien au contraire. Peut-être est-ce pour cela qu'il t de cet établissement un laboratoire : il transforma la misère institutionnelle en expérience collective d'émancipation. Tosquelles inventa, avec les soignants et les malades, une manière inédite de vivre et de soigner ensemble. Il fit du soin un acte de réhabilitation du lien social, du langage et de la dignité. Il a inspiré toute une génération – Oury, Guattari, Bonnafé – et demeure une figure politique, voire poétique face à la déshumanisation des soins. En redonnant sens et dignité à la folie, il a fait du soin un acte de libération. Pour Tosquelles, soigner, c'est d'abord restaurer les liens entre le sujet et l'institution. Tosquelles considérait que le travail était une occasion pour le sujet de se reconnaître comme capable d'agir, de créer et de participer. En restaurant la possibilité d'un engagement dans le monde commun, il montrait que l'acte de travail pouvait soigner l'aliénation psychique autant que sociale. Ainsi, le travail devenait un chemin vers la liberté et l'humanité.
« Souffrance en France »1
Christophe Dejours est un lanceur d'alerte au long cours, qui a toujours préféré s'armer d'une pensée critique acérée plutôt que de provoquer du buzz médiatique. Depuis plus de quarante ans, il alerte sur les effets délétères des nouvelles formes d'organisation du travail : la montée du contrôle, la perte du collectif, la banalisation de la souffrance. Il a montré, bien avant que le burn-out ne devienne un mot courant, que le management aveugle pouvait broyer en transformant les salariés en exécutants privés de sens. Le mérite de Dejours est d'avoir été visionnaire en des temps où les battants, les winners et les golden boys étaient glorifiés au quotidien et où le travail était parfois présenté comme une sorte de mythe américain importé, compétition stimulante donc fortifiante et salutaire. Depuis, les temps ont changé…
Tosquelles VS Dejours
Ce que met en évidence cette confrontation, au-delà des différences d'époque et de contexte entre les deux auteurs, c'est l'intérêt de sortir d'une vision univoque et caricaturale du travail. Affirmer que « le travail rend fou » ou, à l'inverse, qu « il soigne », reviendrait à réduire à l'excès une réalité profondément ambivalente. Le travail n'est ni par nature pathogène, ni intrinsèquement protecteur : il constitue un fait social, dont les effets dépendent avant tout du cadre dans lequel il s'inscrit, des rapports de pouvoir qu'il institue, de la reconnaissance qu'il permet et des collectifs qu'il fait vivre.
Cette tension souligne la nécessité, pour toute institution, de réfléchir à ses effets de manière globale, et non sous le seul prisme de la performance. Le travail peut être destructeur, il peut aussi être réparateur ; la vie psychique, complexe et mouvante, ne se laisse pas enfermer dans des formules toutes faites.
Dans un environnement aliénant – marqué par la standardisation, le contrôle et l'isolement – le travail devient effectivement source de souffrance psychique, comme l'a montré Christophe Dejours. Mais dans un cadre instituant, tel que celui que François Tosquelles avait su construire à l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban, le travail, même modeste ou symbolique, peut permettre au sujet de retrouver une place, de renouer avec les autres, de se reconstruire.
Sous cet angle, l'opposition entre Christophe Dejours et François Tosquelles n'a rien de stérile ; elle nous invite à examiner les conditions concrètes du travail réel.
Le réel, c'est quand on se cogne 2
Tosquelles, Dejours, lequel s'approche le plus de ce à quoi on se cogne en 2025 ?
Les mettre en regard, c'est faire dialoguer l'hôpital trouvé en ruines et reconstruit par Tosquelles avec le monde du travail épuisé que dénonce Dejours. Face à la panne de sens, et à l'atmosphère eschatologique de cette fin de premier quart de siècle, le premier invite à la « désaliénation » quand le second exhorte à la « réhumanisation ».
Dejours ausculte le travail comme un lieu de souffrance et de subjectivation, où la reconnaissance et le sens se construisent – ou s'effondrent – selon la manière dont l'organisation accueille la part humaine de l'activité.
Tosquelles, lui, a tous les attributs d'un mythe contemporain qui pourrait s'opposer à la collapsologie ambiante : le premier Magnet Hospital du monde était peut-être à Saint Alban.
1. Ce titre, qui pourrait être la une de Liberation ou une punchline pêchée sur X, est celui d'un des livres de Christophe Dejours qui date de 1998.
2. La citation complète de Lacan : “Il n'y a pas d'autre définition possible du réel que : c'est l'impossible quand quelque chose se trouve caractérisé de l'impossible, c'est là seulement le réel, c'est l'impossible à pénétrer”. 2/12/75, Scilicet, pp 53-54.

Dr Philippe BANYOLS
Directeur d'hôpital et
Docteur en psychologie

