
Session 1 : L'infectio dans la peau !
« Tout savoir sur l'antibiothérapie souscutanée » - Pr Roubaud-Baudron
L'antibiothérapie sous cutanée est une pratique courante en gériatrie (98 % en France) et en soins palliatifs afin de faciliter le retour à domicile et le confort du patient, notamment dans le contexte de confusion et/ou d'accès veineux précaire et/ou contre-indication à la voie intra-musculaire.
Par voie sous-cutanée (SC), la concentration maximale (Cmax) est diminuée mais le taux temps au pic (Tmax) augmente, donc la CMI est identique à la voie IV même si elle met plus de temps à l'atteindre.
Il est donc possible d'utiliser la voie sous-cutanée pour les antibiotiques temps dépendant.
Cette voie reste hors AMM et doit donc être utilisée avec prudence, notamment pour éviter un mésusage des antibiotiques.
Antibiotiques possibles :
- CEFTRIAXONE, ERTAPENEME et MEROPENEME : bonne alternative à la voie IV.
- PIPERACILLINE/TAZOBACTAM : avantage de la voie SC vs IV si on compare la CMI.
- CEFAZOLINE-DAPTOMYCINE : la posologie de 2g/8h en IV est comparable à 3g/12h en SC avec une même efficacité.
- AUGMENTIN : la voie sous-cutanée semble une alternative possible.
Antibiotiques impossibles : AMINOSIDES (concentration dépendants).
« Personnes vieillissant avec le VIH : quels défis en 2025 et au-delà ? » - Pr Hentzien
Le VIH est devenu une pathologie chronique, grâce à l'arrivée de la trithérapie. Il y a actuellement en France 180000 personnes vieillissantes avec le VIH.
Il existe donc une nouvelle population émergente :
- Polypathologique.
- Polymédiquée, avec une longue exposition aux antirétroviraux et de nombreuses toxicités notamment des anciens traitements.
- Sujette à de nombreuses co-infections virales.
- Plus de comportements à risque chez ces patients (tabac, alcool, illicites).
- À l'effet propre du VIH : inflammation chronique responsable d'effets indésirables cardiovasculaires (le VIH accélère le vieillissement, d'où le besoin de traiter tous les patients).
- Avec un statut social défavorable (plus de la moitié des patients vivent seuls).
- Avec une qualité de vie altérée (impact de la fragilité sur la qualité de vie).
Les principaux défis d'aujourd'hui sont donc de gérer les interactions médicamenteuses, traiter les comorbidités… et travailler avec les gériatres pour améliorer la prise en charge de ces patients chroniques en prévenant les évènements gériatriques.
« Infections urinaires du sujet âgé : entre pièges diagnostiques et défis thérapeutiques » - Dr Fournier
Les points clés à retenir :
• Ne pas traiter une bactériurie asymptomatique.
• Les i-SGLT2 induisent une glycosurie et favorisent les infections urinaires : au-delà du 2ème épisode d'infection urinaire (IU) sous i-SGLT2, ceux-ci doivent être arrêtés.
• Une antibioprophylaxie doit être débutée à partir de 4 IU par an et/ou si au moins 1 par mois.
• Pour les IU masculines : le BACTRIM® et les FLUOROQUINOLONES sont en 1ère intention car ont la meilleure diffusion, pour une durée totale de 10 à 14 jours. Les C3G IV sont aussi possibles.
• Pour les IU à risque de complication et pyélonéphrite aiguë non grave : antibiothérapie probabiliste par CEFTRIAXONE pour 10 jours (ou FLUOROQUINOLONES pour 7 jours si pas d'administration dans les 6 derniers mois ou si résistance à l'acide nalidixique).
• Pour les pyélonéphrites aiguës graves (avec signe de choc ou sepsis) :
- Sans antécédents d'IU ou sans entérobactérie résistante aux CG3 : CEFTRIAXONE + AMIKACINE.
- Si antécédent d'IU ou entérobactérie résistante aux CG3 datant de moins de 3 mois : PIPERACILLINE/ TAZOBACTAM + AMIKACINE.
- Si signe de choc sans entérobactérie résistante au CG3 : CEFTRIAXONE + AMIKACINE.
- Si signe de choc avec risque d'entérobactérie résistante aux CG3 : CARBAPENEME + AMIKACINE.
Dr Ludovic ROBBE
Gériatre, Centre Hospitalier Sud Charente
Relecture :
Dr Rafaelle ROTH
Gériatre, APHP
Dr Sylvana HO-BING-HUANG
Gériatre, CH de Douai
Pour l'Association des Jeunes Gériatres
Session 2 : The Girls From IPAnema
Carine Renaux et Angélique Bergeot nous ont proposé leur regard croisé (en ville et à l'hôpital) sur une profession nouvelle : infirmier·e en pratique avancée (IPA).
Carine Renaux est IPA en maison de santé pluriprofessionnelle (MSP) à Saint-Nazaire depuis 2021. Ses fonctions sont diversifiées :
- Consultations sur le suivi de pathologies chroniques, l'accompagnement au parcours, les dépistages, les situations complexes.
- Missions transversales au sein de son équipe notamment l'éducation thérapeutique, les réunions de concertation pluridisciplinaire, la formation et la recherche.
- Réaliser une première consultation de dépistage des troubles neurocognitifs puis orienter par la suite vers la consultation mémoire de territoire ou vers l'équipe mobile de gériatrie (EMG). Cette filière a permis d'améliorer l'interconnaissance ville-hôpital, un ciblage correspondant aux besoins des patients, une amélioration des délais de prise en charge, et un plus grand nombre de patients dépistés.
Elle est investigatrice de l'étude ‘PREVIPAGE' dont l'objectif est d'évaluer l'effet d'un suivi personnalisé et régulier par une IPA sur le nombre de chutes chez des patients de plus de 80 ans robustes, en comparaison aux soins usuels.
Angélique Bergeot est IPA au sein de l'EMG à la Pitié-Salpêtrière depuis 2023. Cette EMG a une activité extrahospitalière et intrahospitalière, principalement dans les services de chirurgie :
- En préopératoire : évaluation gériatrique globale pour identification des facteurs de risque et optimiser la prise en charge pour prévenir et anticiper les complications.
- En postopératoire : évaluation de la récupération.
Dr Nicolas DENIAU
Gériatre, Hôpital Corentin Celton - APHP
Relecture :
Dr Rafaelle ROTH
Gériatre, APHP
Dr Sylvana HO-BING-HUANG
Gériatre, CH de Douai
Pour l'Association des Jeunes Gériatres
Session 3 : L'art d'arrêter un traitement maintenant la vie, table ronde « Don't stop the dialyse »
Cette table ronde a réuni plusieurs médecins de spécialité diverses (néphrologues, gériatres, médecins en Soins Palliatif) autour d'un thème central mais sensible de notre pratique clinique : la décision d'interrompre un traitement lorsque l'enjeu n'est plus de prolonger la vie à tout prix, mais d'en préserver la qualité, et plus particulièrement un traitement tel que la dialyse.
Les échanges ont mis en lumière la complexité de cette décision, qui ne relève pas uniquement de critères médicaux, mais aussi d'un équilibre entre charge, bénéfices, fatigue, souhaits personnels et sens donné à la poursuite des soins.
Très rapidement, les intervenants ont souligné que « l'arrêt de la dialyse n'est jamais un renoncement », mais un acte médical à part entière, qui demande bien sûr des compétences mais surtout du discernement et de l'écoute.
Plusieurs témoignages ont rappelé combien la temporalité de l'annonce, ce « maintenant », est décisif. Savoir identifier le moment où un traitement devient plus délétère que bénéfique nécessite une évaluation fine, mais aussi la construction d'une relation de confiance avec la personne soignée. L'importance d'une communication claire et continue a été fortement soulignée : expliquer, rassurer, mais surtout co-décider avec le patient et ses proches. En effet, l'arrêt de la dialyse peut susciter une grande ambivalence : soulagement face à la lourdeur du traitement, inquiétude naturelle devant l'avenir, besoin de sens et de soutien.
Sur le plan éthique, il a été rappelé que la décision d'arrêt doit toujours s'inscrire dans le respect de l'autonomie du patient, mais également dans une vision juste de la proportionnalité des soins. Les débats ont montré que l'arrêt d'un traitement peut être un acte profondément humanisant, en permettant de recentrer la prise en charge sur le confort, la dignité et les souhaits de la personne.
Enfin, un dernier point fut souligné : la nécessité d'une formation plus poussée des équipes, tant sur les aspects techniques que sur l'accompagnement émotionnel de ces situations. L'idée d'un véritable « art » réside dans cette capacité à conjuguer expertise clinique, empathie et réflexion éthique.
En conclusion, cette table ronde a rappelé que l'arrêt d'un traitement n'est pas la fin de la prise en charge, mais plutôt la poursuite d'un accompagnement au lit du patient.
Dr Floriane BRIL
Gériatre, CH de Montauban
Relecture :
Dr Rafaelle ROTH
Gériatre, APHP
Dr Sylvana HO-BING-HUANG
Gériatre, CH de Douai
Pour l'Association des Jeunes Gériatres
Session 4 : Est-ce que tu m'entends écho ?
1ère intervention : « Échographie en pratique clinique gériatrique, quelle formation pour quels objectifs ? » - Pr N. Grenier (Bordeaux)
Le Professeur Grenier est le coordinateur du DIU d'Echographie et Techniques Ultrasonores (ETUS), seul DU reconnu pour l'échographie diagnostique.
Pourquoi développer les ultra-sons en gériatrie ? : l'échographie est de plus en plus utilisée en complément de l'examen clinique en pratique clinique, elle permet de répondre rapidement à des questions simples, elle est particulièrement utile en situation d'urgence, mais aussi chez les patients difficiles à mobiliser (la mobilisation peut être parfois délétère pour le patient, le service de gériatrie se situant à distance du pôle d'imagerie).
Cet examen implique tout de même des contraintes et des risques. Son utilisation nécessite une formation appropriée et des objectifs ciblés.
Les 2 formations possibles pour l'échographie diagnostique sont : formation initiale professionnalisante via le DES (4 spécialités concernées, soit radiologie et imagerie, gynécologie obstétrique, cardiologie, médecine vasculaire) et une formation à l'échographie diagnostique via le DIU ETUS.
En cas d'exercice ponctuel, il existe des formations continues (DU, formations non universitaires, master- class, DPC, constructeurs) dédiée à « l'échoscopie » ou à « l'échographie » clinique ciblée.
2ème intervention : « Évaluation de la volémie chez le sujet âgé, place de l'échographie clinique » - Dr M. Pepin (Paris)
De quoi parle-t-on lorsque l'on parle de volémie ? Le secteur vasculaire est représenté en majorité par le secteur veineux puis le secteur artériel. Le volume circulant artériel effectif (VCAM) est l'élément qui nous intéresse car c'est le volume qui perfuse les organes et il est dépendant de la fonction cardiaque ou des résistances vasculaires.
Plusieurs éléments de la volémie sont modifiés chez la personne âgée en raison de la diminution de la soif, de l'altération des mécanismes de régulation hydrique et de la fonction rénale, de la réduction de la masse corporelle et de la teneur en eau, du vieillissement cardio-vasculaire et de la polymédication. Par ailleurs, lors de l'évaluation de la volémie chez une personne âgée, on peut retrouver des atypies dans les présentations cliniques. Les situations pour lesquelles l'évaluation de la volémie est importante sont donc l'insuffisance cardiaque aiguë, la déshydratation, l'insuffisance rénale aiguë, les dysnatrémies.
Les problématiques pour l'ETT avec les sujets âgés sont le problème de l'accessibilité, la différence en termes d'échogénicité et la question de la mobilisation du patient.
Il n'existe pas de gold standard facilement accessible pour évaluer la volémie chez le sujet âgé (théoriquement l'ETT). Les performances de l'ETT sont bonnes mais l'accès reste difficile. La piste de l'échographie pulmonaire est prometteuse. Il pourrait être intéressant de développer des indices combinés (par exemple : VCI + E/A + ligne B).
3ème intervention : « Échographie en extra-hospitalier » - Dr A.-S. Boureau (Nantes)
Quelle pourrait être la pratique en EHPAD ? Il n'y a pas de publication sur le sujet. Il faut réfléchir à l'accessibilité à l'examen de référence, du degré d'urgence.
Il existe deux études complémentaires en cours sur les parcours de soins. Elles partent toutes les deux du même principe qui est la réalisation des échographies cardiaques par des IDE techniciennes d'échographie formées et venant en l'EHPAD. Les IDE font l'acquisition des images avant relecture par les cardiologues. Cette méthode nécessite une bonne collaboration entre l'IDE et le médecin.
Les 2 études sont :
- EchoGER : étude PEPS (DGOS). Ce protocole s'intéresse à la faisabilité et à l'efficacité.
- ESS Cardio + (équipe de soins spécialisés en cardiologie) : le principe est le même avec la réalisation d'échographie cardiaque par des IDE mais il y a également un bilan cardiologique avec un suivi par une IPA en cardiologie. Un avis est possible en cas de dyspnée ou de douleur thoracique non aiguë.
D'autres dispositifs à venir sont également mentionnés : la télé-échographie (professionnel de santé formé et médecin présent en même temps mais délocalisé, médecin guidant le professionnel à distance), la robotisation associée à la télé-échographie (professionnel de santé n'ayant pas besoin d'être formé en technique d'imagerie) et la place de l'IA (acquisition d'image, à interpréter avec prudence).
4ème intervention : « Mesures d'échographie portable utiles à l'appréciation de la volémie : Revue ombrelle » - A. Cothenet (interne, Bordeaux)
Objectifs : Déterminer les mesures d'échographie portable valides pour apprécier la volémie et évaluer l'applicabilité des mesures échographiques à la population âgée.
Méthodes : Synthèse de revues systématiques qui vise à regrouper, comparer et évaluer la qualité des preuves existantes, afin d'avoir une vision d'ensemble.
Résultats : 13 études ont été inclues, menées principalement en service d'urgences et de soins intensifs, peu en médecine. Les organes étudiés étaient les vaisseaux (veine cave inférieure et veine jugulaire interne), les poumons, le coeur ou des critères combinés (VCI + VJI ou VCI + lignes B). L'âge est peu rapporté en dehors d'une étude pour laquelle l'âge moyen supérieur à 65 ans.
Les auteurs concluent tous à d'excellentes performances diagnostiques de l'échographie portable.
Conclusion : Il s'agit de la 1ère revue qui évalue l'échographie portable en gériatrie, elle relève d'excellente performance diagnostiques pour la VCI et les lignes B.
Dr Amélie BOINET
Gériatre, Centre Clair Séjour, Bailleul et Centre
Oscar Lambret, Lille
Relecture :
Dr Rafaelle ROTH
Gériatre, APHP
Dr Floriane BRIL
Gériatre, CH de Montauban
Pour l'Association des Jeunes Gériatres
Session 5 : Like a Health Machine
1ère intervention : « Revue ombrelle sur l'engagement digital des personnes âgées » - Dr A. Chanteclair
L'engagement digital des personnes âgées est en marche mais il y a des comportements hétérogènes. 27 % des plus de 60 ans n'utilisent pas internet/ordinateurs/ smartphones et seulement 30 % des utilisateurs qui s'y intéressent pour leur santé.
Les patients aux âges extrêmes, les femmes, les personnes avec un niveau socio-économique moins élevé, les patients ayant des troubles neurosensoriels, des troubles neuro-cognitifs ou des troubles moteurs importants sont moins enclins à se tourner vers une solution numérique.
Cependant, c'est une opportunité à intégrer dans notre approche gériatrique globale. Il est donc nécessaire de poursuivre les efforts de recherche pour mieux comprendre les besoins, et développer des solutions personnalisées acceptables et efficaces. Il devient indispensable de s'informer sur la e-santé et d'ajouter dans l'évaluation gériatrique une évaluation de l'autonomie numérique.
2ème intervention : « Étude pilote qualitative sur la réalité virtuelle et syndrome de Diogène » - Dr Mathieu Piccoli
Le syndrome de Diogène est une relation pathologique aux objets, associée à une incurie (corporelle et logement), et à une misanthropie. Ses étiologies sont multiples et variées : dégénérescence lobaire fronto-temporale, une maladie d'Alzheimer, dépression…
Hypothèse clinique : Une situation de simulation en réalité virtuelle d'une tâche de tri dans un environnement numérique qui représente une pièce de vie du patient pourrait réduire le stress lié au rangement et augmenter l'adhésion à l'aide extérieure.
Résultats : Il s'agit d'une approche qui apparait faisable et bien acceptée y compris après 80 ans. Les résultats sont prometteurs avec une amélioration de la conscience du trouble et renforcement de la motivation et le pouvoir d'agir. Cette approche s'inscrit dans une logique d'auto-détermination : faire de la place à l'accueil du soin pour améliorer l'accès aux soins.
3ème intervention : « différents outils numériques visant à optimiser les soins primaires et secondaires hospitaliers gériatriques » - Dr B. Genet
Il existe différents outils numériques dans le domaine de la santé :
- La télémédecine : téléconsultation, télésurveillance, téléassistance et téléexpertise.
- La réalité virtuelle/jeux/applications.
- Le big data (SNDS = système national de données de santé).
- L'intelligence artificielle et Jumeau Numérique.
Le jumeau numérique
Concept : Essayer de dupliquer un produit physique (qui existe vraiment) en un produit virtuel sur une base de données pour avoir une évolution de cette copie virtuelle pour adapter les choses pour le principe réel.
But principal : Prédire l'évolution de la chose que l'on étudie.
Que peut-on numériser : Une cellule, un organe, un être humain, un service, un hôpital, un territoire de service…
Ses applications : Tester les thérapeutiques in sillico, modéliser le vieillissement des cellules ou organes, modéliser des patients pour suivre leur évolution dans leur parcours de soins, modéliser des unités ou structure de soins.
Exemples :
Cloner un patient qui a des objectifs de rééducation post- AVC
- Création d'une application qui va donner un projet de réhabilitation avec les objectifs à atteindre.
- Le patient virtuel va évoluer comme s'il devait suivre les objectifs.
- Le décalage entre ce qui est fait et l'objectif théorique permet de réadapter le programme de rééducation.
Dans le parcours de soins gériatriques
Prédire par exemple la venue aux urgences des personnes âgées, ou reporter l'hospitalisation par rapport aux disponibilités et les éventuelles complications à un séjour prolongé aux urgences.
Limites : l'Adhésion des patients et des soignants, le travail en collaboration (codeur, data scientist, statisticiens), le facteur environnemental.
C'est un processus complexe dans lequel on doit bien choisir les variables, et ne pas oublier l'humain avant tout. C'est donc un outil gériatrique indiscutable, qui s'inscrit dans la suite du modèle de Bouchon car le rôle principal du gériatre est de savoir ce que le patient va devenir une fois l'épisode aigu passé.
Dr Sylvana HO-BING-HUANG
Gériatre, CH de Douai
Relecture :
Dr Rafaelle ROTH
Gériatre, APHP
Dr Floriane BRIL
Gériatre, CH de Montauban
Pour l'Association des Jeunes Gériatres
Session 6 : Confessions Nocturnes
Clôture des JAJG autour d'une table consacrée à un sujet aussi sensible que fondamental : la prévention de la maltraitance en gériatrie. Autour de la table, quatre voix complémentaires issues du soin, du militantisme et de la société civile ont croisé leurs expériences pour questionner ce que signifie « bien traiter nos aînés » dans une société qui peine encore à accueillir la vieillesse.
Les intervenants
La discussion était animée par Rafaëlle Roth, présidente de l'AJG et médecin cheffe de clinique à l'hôpital Broca (AP-HP), qui a posé les bases conceptuelles du débat. À ses côtés, Laurent Garcia, président de l'Observatoire du Grand Âge, connu pour son rôle de lanceur d'alerte dans l'ouvrage « Les Fossoyeurs ». Francis Carrier, militant et cofondateur du Conseil National autoproclamé de la Vieillesse (CNaV), également fondateur du label GreyPride, portait la parole des personnes âgées et la lutte contre la « vieillophobie ». Enfin, Olympe de Ge, autrice et réalisatrice féministe, co-créatrice du podcast « le Serment d'Augusta », est intervenue sur la question du consentement, un enjeu central dans les relations de soin.
Maltraitance et bientraitance : des notions à redéfinir
En ouverture, Rafaëlle Roth a rappelé que la maltraitance ne se limite pas aux violences physiques. Elle recouvre une multitude de formes : psychologiques, financières, institutionnelles ou par négligence. Ce qui rend la question complexe, selon elle, c'est que « la maltraitance est souvent involontaire ». Un soignant débordé qui passe devant la chambre d'un patient sans s'arrêter, un professionnel qui agit sans moyens suffisants, peuvent malgré eux susciter un sentiment de maltraitance.
Elle oppose à cette notion celle de bientraitance, qu'elle définit non comme l'absence de maltraitance, mais comme une démarche positiviste. « La bientraitance, c'est se demander comment mieux faire, même quand on ne peut pas faire bien », explique-t-elle. Dans son service, elle a mis en place des groupes de parole où les soignants échangent librement sur leurs pratiques, partagent leurs doutes, et s'autorisent à reconnaître leurs limites. « On ne peut pas être bientraitant si on ne se remet jamais en question».
La maltraitance institutionnelle : quand la structure prend le pas sur la personne
Laurent Garcia a choisi d'illustrer son propos par un texte poignant, racontant la vie d'un homme âgé entrant en EHPAD : perte de liberté, infantilisation, décisions prises « en équipe » sans consultation, enfermement derrière des portes à code. Ce récit fictif, inspiré de situations réelles, fait émerger la notion de maltraitance institutionnelle, où « le patient s'adapte aux contraintes de l'institution, et non l'inverse ». L'exemple souligne la violence subtile d'un système qui, sous couvert de sécurité, retire à la personne âgée une part de son autonomie et de son intimité. On y voit une illustration du déséquilibre entre bienveillance et contrôle, rappelant que même les démarches les plus protectrices peuvent devenir aliénantes si elles ne tiennent pas compte du ressenti de la personne.

Vieillesse et société : sortir du déni collectif
Francis Carrier a élargi le débat à une dimension sociétale. Pour lui, la maltraitance trouve aussi ses racines dans une société qui « n'aime pas les vieux ». Il dénonce un déni collectif de la vieillesse et de la mort, visible dans les médias, la publicité et même la culture populaire. « On nous dit sans cesse : pour bien vieillir, restez jeunes ! ». Cette injonction, selon lui, nourrit une vieillophobie intériorisée : « Les vieux eux-mêmes finissent par détester leur propre vieillesse ».
Francis Carrier plaide pour une réappropriation positive de la vieillesse, qu'il conçoit comme une étape de vie à part entière, avec ses libertés, ses désirs et sa créativité. Il invite à « rompre avec le modèle médicalisé de la vieillesse associée à la pathologie et à la perte d'autonomie » pour redonner aux personnes âgées un pouvoir d'agir sur leur existence. Il compare ce combat à celui du féminisme : un travail d'empowerment pour que les aînés reprennent la parole et refusent d'être réduits à des rôles passifs. À travers son label GreyPride, il milite aussi pour la reconnaissance de toutes les diversités, notamment les personnes âgées LGBT souvent invisibles.

Le consentement, socle de la bientraitance
Dernière intervenante, Olympe de Ge a apporté une perspective originale en abordant le consentement sous l'angle de son expérience féministe et artistique. Elle raconte son parcours personnel, marqué par une prise de conscience tardive de ce que signifie vraiment consentir : savoir dire non, exprimer ses limites, écouter celles des autres. Elle fait le parallèle entre les relations sexuelles et la relation de soin : « Le patient, face à un soignant, est souvent impressionné, vulnérable. Comment pourrait-il dire non si on ne lui en donne jamais la possibilité ? ».
Elle insiste sur la responsabilité particulière des soignants, détenteurs d'un pouvoir symbolique et technique : « Quand on a une blouse blanche, on est en position de pouvoir. Avec ce pouvoir vient la responsabilité d'aller chercher le consentement, et de le faire en continu ». Son propos invite à considérer le consentement non comme une formalité, mais comme un dialogue permanent entre patient et soignant, fondé sur l'écoute et la réciprocité.
Vers une culture de la parole
En filigrane de tous ces échanges se dessine une conviction commune : prévenir la maltraitance, c'est d'abord écouter, reconnaître, discuter et se remettre en question. Les gériatres présents, à travers la voix de Rafaëlle Roth, soulignent l'importance de favoriser la parole des personnes âgées sans se substituer à elles, et de replacer l'humain au centre d'un système trop souvent contraint par la gestion et la productivité.
Conclusion
Cette table ronde rappelle que la bientraitance n'est pas un état mais une démarche éthique, collective et évolutive. Elle suppose autant de courage que d'humilité : celui de reconnaître nos propres zones d'ombre, d'accepter les contradictions du réel, et de reconstruire une culture du soin où la liberté, le respect et la parole partagée deviennent les meilleurs remparts contre la maltraitance.
Dr Jérémie HUET
Gériatre, Nantes
Relecture :
Dr Rafaelle ROTH
Gériatre, APHP
Dr Floriane BRIL
Gériatre, CH de Montauban
Pour l'Association des Jeunes Gériatres

