
Deux écoles de neurologie sont nées de l'animosité de 2 « amis de trente ans » : Charcot et Vulpian. Leurs héritiers vont dans les décennies suivantes alterner à tête de la chaire de Neurologie.
La vengeance de Vulpian vient très vite d'un genevois d'origine modeste et catholique, né en 1849 : Jules Déjerine. Jeune athlète dissipé à l'école, il devient un travailleur acharné à la faculté de médecine, suit les cours de Brown Sequard, passe le concours d'externat en 1872 dans le service de Guyon puis obtient le concours de l'internat en 1874. Il devient l'élève de Vulpian. En 1877 il présente une première « néphrite », annonciatrice d'une maladie de Bright dont il décédera en 1917. Médecin des hôpitaux en 1882, il souhaite passer l'agrégation. À l'époque, point de CNU ! Mais l'accord du Napoléon de la Neurologie est alors nécessaire et suffisant pour être professeur. Il est hélas l'élève de son pire ennemi. La rencontre avec un Charcot furieux est des plus houleuses. Face à cette colère démesurée, notre ami Jules tel le roseau de La fontaine fait face et réplique. Ce qui impressionna le maître. Quelques jours plus tard Charcot dira à Vulpian : ton Déjerine c'est tout de même quelqu'un, il m'a tenu tête, aucun de mes élèves n'aurait osé le faire ». Et c'est ainsi qu'il obtient l'agrégation en 1886. Il se marie en 1888 avec Augusta Klumpke avec qui il eut… un syndrome et un traité d'anatomie. Professeur de Pathologie interne, d'histoire de la médecine et de Neurologie, il succède à Fulgence Raymond à la Chaire de Charcot en 1911. Il Travaille à Bicêtre 8 ans puis à la Salpêtrière 23 ans. Il donne deux leçons par semaine comme Charcot et invite ses élèves (Roussy, Landouzy, Thomas, Lucas Championnière, Vouters) le dimanche soir. Son apport est considérable : 122 publications, 191 mémoires. Il est célèbre par son Traité d'anatomie avec la description des voies pyramidale et de la sensibilité, la théorie du carrefour du thalamus (et non de la capsule interne de Charcot), les coupes sériées du cortex, la zone du langage, le corps calleux, les fibres d'association. On retiendra ses nombreuses contributions comme la cécité et la surdité corticale (1881), l'agraphie, les aphasies motrice sensorielle et sous corticale, la paralysie labioglossolaryngée, la dissociation thermoalgique dans la syringomyélie, le syndrome pseudobulbaire et avec ses élèves les syndromes de Landouzy Déjerine, Verger Déjerine, Déjerine Mouzon, Déjerine Roussy et Déjerine Thomas. La séméiologie de Déjerine reste, je l'espère, l'ouvrage référence pour tous les internes en neurologie (1).
Pierre Marie (1853-1940) quant à lui sera l'élève préféré de Charcot. Externe en 1877, interne en 1879, il sera son chef de clinique en 1887. Il devient Professeur d'anatomie pathologique en remplacement de Cornil en 1908 et obtient la Chaire de neurologie en remplacement de Déjerine en 1917.
Il est connu pour ses travaux sur les maladies de la moelle en 1892 (2) et à partir de 1895 sur ses orientations nouvelles à l'étude des troubles du langage, très opposées à celles de Broca et Wernicke. La querelle des aphasies aura son acmé en 1908 avec le débat opposant associationistes et globalistes et la fameuse formule de Marie « la troisième circonvolution frontale gauche ne joue aucun rôle dans la fonction du langage ». Il sera à l'origine de la théorie infectieuse de la sclérose en plaques (3), théorie dominante jusque dans les années 30, avant le développement de l'immunologie.
Il travaillera aussi dans le domaine de lʼendocrinologie : lʼacromégalie en 1886, lʼostéo-arthropathie hypertrophiante pneumique en 1890 et la forme fruste de la maladie de basedow en 1896. Ses élèves les plus illustres seront Charles Foix (1882- 1927), bohème idéaliste à l'origine de travaux sur la vascularisation du cerveau et du syndrome de Foix Hillemand et Jean Lhermitte (1877-1959), père de François et grand père de Thierry, professeur en 1923, dont lʼoeuvre ne peut se résumer au signe décrit en 1927 ou au membre fantôme en 1937 mais se construira autour des relations entre pensée, cerveau et spirituel (mystiques et faux mystiques en 1952).
N'oublions pas enfin et surtout Joseph Babinski (1857-1932) alias Boustibras dans les morticoles de Léon Daudet. Fils spirituel de Charcot et héritier de Duchenne, il sera un clinicien hors pair et un chercheur aux intuitions géniales comme dans sa thèse inaugurale en 1885 où il évoque dans la sclérose en plaques, il y a 150 ans, la théorie microgliale et l'atteinte du cylindraxe absorbé si l'atteinte inflammatoire est intense (4). Interne en 1879 chez Cornil et Vulpian, médecin des hôpitaux à 33 ans, il participera à la fondation de la société de Neurologie de Paris en 1899 et sera membre de l'académie de médecine en 1914 en ironisant sur son élection « chez les édentés ». Il échouera à l'agrégation tout comme Gilles de la Tourette car élèves de Charcot. Ils ont été victimes de ce que Bouchard résume par « j'ai été nommé à ce concours pour aider au déclin de la puissance de Charcot ». La description de son signe en 1886 n'a certes pas d'équivalent au grand dam de Schaefer, Gordon, Oppenheim ou Mendel Betcherew mais Babinski disait lui-même : « le signe ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux, le mieux j'ai indiqué la voie à Martel et Clovis Vincent » et à la neurochirurgie française. On sait moins que Babinski a décrit le signe du peaucier du cou dans l'hémiplégie en 1897, les reflexes de défenses, le niveau sensitif des compressions médullaires, les troubles pithiatiques de l'hystérie, la grande simulatrice, en 1901, l'atrophie papillaire en 1909 avant Foster et Kennedy. On lui doit le syndrome de Babinski Nageotte en 1902, la méthodologie dans l'exploration des reflexes tendineux et osseux en 1912, le syndrome d'Anton Babinski en 1914 et surtout la description du syndrome cérébelleux qui n'a pas pris une ride depuis l'ovation qui a suivi sa communication à Londres en 1913 (5). Enfin cette citation devrait être dans le Smartphone de tout étudiant examinant un malade « les erreurs diagnostiques proviennent bien moins d'une fausse interprétation que d'une observation imparfaite des symptômes ». Retenons aussi la personnalité de ce colosse timide aux yeux bleus, fils d'immigré polonais, amoureux de la France patrie qui selon Jacques Bainville avait « la religion des peuples opprimés ».

La chaire de Neurologie s'est maintenue avec Georges Charles Guillain (1876-1961) successeur de pierre Marie en 1923 puis Théophile Alajouanine (1890-1980) en 1947, élève de Souques, Charles Foix et Guillain, créateur de la neuropsychologie, remplacé en 1960 par Paul Castaigne, dernier dʼune dynastie biberonnée et formatée par la méthode anatomoclinique, un peu oubliée à l'ère de l'IRM, mais qui a fait longtemps la grandeur de la Neurologie française.
Références
1. Sémiologie des affections du système nerveux. J Déjerine. Masson 1977. 3e tirage.
2. Leçons sur les maladies de la moelle. Marie P. 1892 1 vol (II-504p).
3. Sclérose en plaques et maladies infectieuses. Marie P. Prog. Med Paris 1884;12 :287-9; 305-07, 349-51, 365-6.
4. Etude anatomique et clinique de la sclérose en plaques. Babinski J. thèse, Paris, 1885.
5. Exposé des travaux scientifiques du docteur J Babinski. Paris&C, Editeurs, librairie de l'académie de médecine. 1913.

Pr Patrick HAUTECOEUR
Lille

