
Acte I – L'intuition antique : le crabe et les humeurs
Imaginez la Grèce du Ve siècle avant notre ère.
Hippocrate, médecin de Cos, examine une femme atteinte d'une tumeur du sein. Sous ses doigts, il sent une masse dure, irrégulière, profondément ancrée. Autour, des vaisseaux dilatés semblent rayonner comme des pattes. L'image s'impose à lui : celle d'un crabe. Karkinos.
Ce mot est plus qu'une métaphore. En nommant ces tumeurs, Hippocrate isole une entité clinique nouvelle, distincte des inflammations ou des abcès. Il observe que certaines de ces masses restent localisées, tandis que d'autres s'étendent, récidivent, et conduisent inexorablement à la mort. Pour ces formes avancées, il tranche : mieux vaut ne pas intervenir. Le cancer entre ainsi dans la médecine comme une maladie grave, souvent incurable.
Quelques siècles plus tard, à Rome, Celse traduira karkinos par cancer, fixant un terme qui traversera les siècles. Mais la compréhension reste macroscopique : le cancer est ce que l'on voit et ce que l'on touche.
Au IIe siècle, Galien propose un autre cadre explicatif. Pour lui, le corps est gouverné par quatre Acte I – L'intuition antique : le crabe et les humeurs humeurs, et le cancer résulte d'un excès de bile noire, humeur froide, sombre et mélancolique. Lorsqu'elle s'accumule et se fige dans un organe, elle engendre la tumeur. Le cancer n'est donc plus seulement une masse locale, mais le signe visible d'un déséquilibre interne profond.
Cette théorie dominera la pensée médicale pendant près de quinze siècles. On ne soigne pas une tumeur : on tente de corriger un désordre global, par saignées, purges et régimes. Le cancer reste mystérieux, diffus, et redouté.
Acte II – L'ère anatomique : ouvrir le corps pour comprendre la maladie
À la Renaissance, le doute s'installe. Certains médecins, comme Daniel Sennert au début du XVIIe siècle, remettent en question les explications humorales. Convaincu que le cancer pourrait être contagieux, il contribue paradoxalement à marginaliser les malades, exclus de nombreux hôpitaux pendant près de deux siècles. La peur du cancer précède encore sa compréhension.
Le véritable tournant survient au XVIIIe siècle, avec la naissance de l'anatomopathologie.
En 1761, à Padoue, Giovanni Battista Morgagni publie De Sedibus et Causis Morborum. À près de 80 ans, il synthétise des décennies d'autopsies minutieuses. Pour la première fois, les maladies sont systématiquement reliées à des lésions observables dans les organes.
Le cancer change alors de statut. Il quitte le monde abstrait des humeurs pour devenir une maladie des organes. Morgagni décrit des tumeurs solides, bien circonscrites, ancrées dans des territoires précis. Le corps devient une carte, et le cancer, une lésion localisable.
Dans la foulée, Henri François Le Dran franchit une étape décisive. Il comprend que le cancer débute localement avant de s'étendre par les voies lymphatiques vers les ganglions. Il pressent que l'atteinte ganglionnaire signe la gravité de la maladie. Le cancer devient une affection progressive, avec une logique de diffusion.
Xavier Bichat pousse plus loin encore la réflexion. En étudiant les tissus plutôt que les organes, il affirme que les cancers, quelle que soit leur localisation, relèvent d'une même maladie touchant un même type de tissu. Il introduit implicitement la notion de métastase à distance. Le cancer commence à être pensé comme un phénomène systémique organisé.
Acte III – La révolution microscopique : la cellule au cœur du cancer
Au milieu du XIXe siècle, le microscope bouleverse une nouvelle fois la compréhension du vivant.
Rudolf Virchow observe les tissus tumoraux et formule une idée fondatrice : omnis cellula e cellula. Toute cellule provient d'une autre cellule.
Appliqué au cancer, ce principe est révolutionnaire. Les cellules tumorales ne surgissent pas spontanément : elles dérivent de cellules normales qui ont changé de comportement. Virchow dessine ces cellules aux noyaux irréguliers, aux divisions anarchiques. Le cancer devient une maladie de la prolifération cellulaire.
Virchow va plus loin. Il remarque que certaines professions exposées à des irritations chroniques – ouvriers du goudron, par exemple – développent davantage de cancers cutanés. Il émet l'hypothèse qu'une agression prolongée peut transformer les cellules. Le lien entre environnement, inflammation et cancer commence à se dessiner.

Entracte – Londres, la suie et la preuve épidémiologique
Un siècle plus tôt, pourtant, un chirurgien londonien avait déjà posé une pierre essentielle.
En 1775, Percival Pott observe chez de jeunes ramoneurs une fréquence alarmante de cancers du scrotum. Ces enfants, couverts de suie, travaillent dès le plus jeune âge dans les cheminées étroites.
Pott établit un lien direct entre l'exposition chronique à la suie et la survenue du cancer. C'est la première démonstration claire qu'un agent environnemental peut provoquer une tumeur. Le cancer n'est plus seulement une fatalité biologique : il peut être induit.
Bien plus tard, les chimistes identifieront dans cette suie le benzopyrène, l'un des premiers carcinogènes chimiques connus. Mais l'intuition de Pott marque la naissance de l'épidémiologie du cancer.
Acte IV – L'ère moléculaire : le génome mis en cause
Le XXe siècle ouvre la dernière grande révolution conceptuelle.
En 1911, Peyton Rous démontre qu'un agent filtrable - un virus - peut transmettre un cancer chez le poulet. L'idée est si dérangeante qu'elle mettra plus d'un demi-siècle à être acceptée.
Mais c'est dans les années 1970 que le puzzle s'assemble véritablement. À San Francisco, Harold Varmus, J. Michael Bishop et Dominique Stehelin découvrent que les oncogènes viraux ont des équivalents normaux dans le génome humain : les proto- oncogènes. Ces gènes, indispensables à la croissance et à la division cellulaires, deviennent dangereux lorsqu'ils sont dérégulés.
Le cancer apparaît alors comme une maladie génétique acquise. Une cellule normale accumule des mutations, perd ses freins, active ses accélérateurs. En 1979, le premier oncogène humain (HRAS) est identifié. Peu après, les gènes suppresseurs de tumeurs entrent en scène, notamment p53, le « gardien du génome ».
Robert Vogelstein et Bert Vogelstein (avec Weinberg) formalisent ce modèle : le cancer n'est pas une mutation unique, mais une succession d'altérations génétiques. Dans le cancer colorectal, cette progression est presque pédagogique : mutation d'APC, activation de KRAS, perte de p53… Chaque étape rapproche la cellule de la malignité.
Épilogue – Du crabe à la carte génomique
Au XXIe siècle, le séquençage massif des tumeurs révèle une complexité vertigineuse. Chaque cancer possède sa propre signature génétique. Pourtant, des principes communs émergent. En 2000, Douglas Hanahan et Robert Weinberg proposent les « marqueurs du cancer » : prolifération autonome, résistance à la mort cellulaire, invasion, angiogenèse, échappement immunitaire.
Aujourd'hui, le cancer est compris comme une maladie de l'information cellulaire.
Un dialogue moléculaire altéré. Un programme génétique mal interprété. Des cellules qui, peu à peu, oublient leur rôle dans l'organisme.
Du crabe d'Hippocrate aux cartes génomiques contemporaines, l'histoire du cancer est celle d'un changement de regard. Nous ne voyons plus une masse étrangère, mais nos propres cellules devenues étrangères à ellesmêmes.
Et l'histoire continue.

Alix CELARIER
Interne d'oncologie médicale
AERIO

